CHAPITRE VII.
Récapitulation.
§ Ier.
DISPOSITIONS PERMANENTES.
310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848 de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni la même satiété.
Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires manqueraient à leur mission.
Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du peuple ne soient subitement taries.
Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand.
Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes, l'adoption des dispositions suivantes:
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311. Installation successive de tous les ministères, des principales administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense précédemment prescrites deviendront plus faciles.
312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables libres de déboucher dans plusieurs directions.
Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les grandes avenues et les faubourgs remuants.
Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3 bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux établissements jumelés, qui formeront centre de défense et d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux.
Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent dominer, par surprise, dans les mairies ou légions.
313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement, l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion des forces.
On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef du Gouvernement.
Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues attenantes.
Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne reste de centralité et de fort que l'anarchie.
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314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement.
Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat, s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par une agglomération progressive le long de communications faciles et assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils parcourent.
315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître.
Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas agir militairement et compromettre le salut de l’État.
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316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États.
Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les armées, restent mobiles et puissantes.
En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux.
Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme pourrait être réclamée.
Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée.
317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du commandement et de l'initiative.
Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société européenne.
318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque nation soit dans l'armée et non en dehors.
Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il y a d'autres éventualités.
319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement, dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le prestige militaire.
Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes, si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore.
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320. Les principales communications intérieures, telles que les quais, les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes les nécessités.
Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable que facile à obtenir.
321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection; il permettrait de porter successivement, contre ses différentes factions, des réserves importantes.
Chaque intervalle d'obstacle, créé ad hoc, coûterait plusieurs millions, y compris les expropriations.
On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute une ville, à l'aide d'un tracé particulier.
322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, intrà ou extrà muros.
323. Des peines successivement plus fortes menaceraient:
1° Les individus non armés faisant partie des rassemblements;
2° Ceux qui commettraient des dévastations;
3° Les individus armés étrangers à la garde nationale;
4° Les étrangers à la garde nationale, qui revêtiraient son uniforme;
5° Ceux qui construiraient des barricades;
6° Les chefs d'attroupements, afficheurs de proclamation, péroreurs;
7° Les personnes chez qui se tiendraient des réunions séditieuses;
8° Ceux qui désarmeraient les gardes nationaux à domicile, dans les rues ou qui pilleraient des magasins d'armes;
9° Les meurtriers de gardes nationaux, soldats, ou autres citoyens;
10° Les provinciaux récemment arrivés dans la capitale et coupables de l'un des délits précédents;
11° Les étrangers, et successivement les individus suivants qui seraient dans le même cas;
12° Les employés des administrations;
13° Les réfugiés politiques et étrangers;
14° Les repris de justice;
15° Les hommes en rupture de ban.
324. 6 à 8,000 réfugiés de toutes les nations ont pris la part la plus active aux désordres européens; une réserve révolutionnaire de tous les pays se transporte successivement d'une capitale à l'autre et y impose l'anarchie.
Les étrangers, à qui un peuple accorde refuge, n'ont pas le droit de se mêler d'affaires qui le regardent seul; encore moins de décider de son avenir.
325. Les dépenses, pour dégradations commises pendant l'émeute, dans chaque quartier, seraient exclusivement à la charge de l'arrondissement.
Tout individu, dont une partie du mobilier aurait servi à élever une barricade, serait passible, à moins de cas de force majeure constatée, d'une amende égale au montant de ses contributions réunies.
Le locataire d'un appartement, duquel on aurait fait feu sur la troupe, serait, à moins de force majeure également constatée, passible d'une amende équivalente à une ou deux fois son loyer.
Des amendes plus importantes frapperaient les cabaretiers, logeurs et chefs d'établissements auteurs des mêmes délits, par négligence ou mauvaise intention.
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320. Les maisons garnies, les logeurs, les dépôts de remplaçants, ainsi que les arrivages des voitures publiques, exigent la surveillance la plus active.
Les propriétaires et maîtres d'hôtels doivent déclarer, dans les 24 heures, les noms, qualités, lieux de départ et de destination des personnes descendues chez eux, sous peine, en cas de condamnation desdits individus pour délits politiques, de payer une amende au plus égale au loyer de leur maison ou hôtel.
Le déplacement des ex-fonctionnaires ou des pensionnés est également surveillé.
327. Le séjour des grandes villes serait interdit aux personnes étrangères non munies d'un passeport ou d'un livret en règle. Toute famille ruinée tombe à la charge d'une capitale; le nombre des mécontents y augmente chaque jour.
Les repris de justice doivent être éloignés à 30 lieues des grandes villes et punis en cas d'arrestation dans celles-ci.
328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action; quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet.
Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que part le signal.
Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus regrettable serait celle de l'estaminet.
329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté de témoins.
Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne pourrait pas les forcer facilement.
Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout temps, le serait plus encore pondant l'émeute.
En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces précautions, pour quelques quartiers les plus importants?
Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection, pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à l'avance.
Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde nationale, vis-à-vis d'une insurrection privée de moyens, serait d'autant mieux assurée.
330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher seraient de suite remises aux mairies.
On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues, dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers.
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331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des capitales.
Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du moins de prévoyance des spéculateurs.
Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une prévision est nécessaire à cet égard.
332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer.
Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des misères impossibles à soulager.
Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un déclassement qui la ruine.
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333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de 100,000 âmes de chaque capitale,
1 Commissaire de police central, dépense annuelle. 3,000 fr.
5 Id. de quartier. 10,000
25 Sergents de ville. 25,000
250 Agents de police. 125,000 ___
281 Agents de sûreté donnant lieu __________ à une dépense annuelle de 163,000 fr.
6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à-dire six brigades de dix hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir constamment les divers quartiers d'un arrondissement.
Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants et les gens suspects.
Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais, passages, boulevards ou ports.
334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la garnison.
En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de ce projet.
La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des traditions militaires.
Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant plus de chances de succès.
À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur puissante action.
Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant, sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de postes habilement organisés.