§ III.
GARNISON DANS UNE VILLE ÉTRANGÈRE ENNEMIE.
281. Complétons ce chapitre en examinant le cas d'une population étrangère ennemie, révoltée contre sa garnison, et à l'égard de laquelle il n'y a plus lieu de garder les mêmes ménagements.
L'insurrection de Madrid contre l'armée française, le 2 mai 1808, est un événement qui peut se reproduire sur des échelles diverses.
Le fanatisme politique qui présida à la défense des Espagnols dans la guerre de la Péninsule; à celle des Russes, en 1812, donne lieu de penser que, malgré les progrès de la civilisation, nonobstant l'empire d'intérêts matériels énervants, les corps réguliers ne seront pas toujours les seuls qu'auront à combattre les armées d'invasion.
Les garnisons que celles-ci laisseront dans les places fortes conquises ou dans les villes de dépôt nécessaires pour assurer leurs opérations, et les troupes momentanément cantonnées, devront toujours s'établir en vue de luttes, sinon probables, du moins possibles, avec des populations hostiles.
Trop de sécurité exposerait des forces réellement irrésistibles à des échecs d'autant plus honteux qu'ils viendraient d'ennemis peu redoutables.
282. Les commandants territoriaux ne feront à la contrée que le tort rigoureusement inévitable dans l'état de guerre, et de la manière la moins blessante pour l'orgueil national.
Les précautions qu'ils prendront pour éviter le désordre, le gaspillage, les vexations, à l'aide d'une discipline sévère et d'une sage administration; leur sollicitude pour connaître ceux des intérêts des populations ennemies que l'on peut et que l'on doit respecter ou protéger; leurs rapports avec les citoyens les plus influents, les plus éclairés; la bonne administration des armées, des provinces, des villes, et principalement, une politique aussi sage que ferme, sont les vrais moyens préventifs contre de telles insurrections.
Ces mesures exerceront également une salutaire influence sur l'ensemble des opérations militaires, simplifiées et préservées des complications les plus graves. Un article spécial ne serait pas inutile sur ces éléments de succès si importants et néanmoins quelquefois négligés.
283. On évitera tout mouvement rétrograde, surtout dans une grande ville centre de province.
On n'évacuera jamais entièrement celle-ci, à moins d'un ordre formel, de peur de donner, dans la ville et ailleurs, aux révoltés, la masse toujours très-grande des indifférente pour auxiliaire; et que, par suite d'un événement aussi décisif sur l'esprit des populations, on soit obligé de suspendre l'exécution de projets d'ensemble déjà commencée, pour se livrer à toute une nouvelle série d'opérations accessoires, longues et chanceuses.
284. Des mesures de police auront pu prévenir ces luttes ou en limiter les suites.
On assurera les approvisionnements des populations.
On surveillera les quartiers les plus populeux et les grands établissements industriels où des masses d'ouvriers de même état sont réunis.
On fera concourir ces industries aux approvisionnements de l'armée; on emploiera à des travaux de défense, ou même à des ouvrages d'utilité publique, comme le fit le maréchal Suchet en Aragon, le peuple inoccupé, en évitant, toutefois, d'attirer les ouvriers de l'extérieur.
285. À moins d'une hostilité déclarée et irrévocable d'une partie de la population, les garnisons resteront entièrement étrangères aux passions qui divisent les cités; elles n'épouseront, elles ne persécuteront aucun parti. Les officiers, à cet égard, donneront l'exemple de la neutralité la plus complète.
L'étranger qui se mêle à des dissensions intérieures ne recueille que les haines les plus violentes des uns, l'indifférence, et quelquefois la jalousie secrète des autres, la défiance de tous.
286. Hâter l'explosion d'une révolte inévitable pour la combattre moins terrible, serait sage, si le public, toujours porté en pareilles circonstances à ne remarquer que le mauvais côté des choses, ne voyait alors que provocation et abus du droit de légitime défense contre une population ennemie égarée.
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287. L'administration des provinces de l'est du la péninsule espagnole, sous l'Empire, a été souvent citée comme modèle à étudier et à imiter.
Le duc d'Albuféra eut d'autant plus de ressources dans le pays pour entretenir son armée, ses forces purent d'autant plus être réduites, qu'il avait su habilement neutraliser les populations, les consoler par une politique sage, une administration régulière.
Dans la même guerre, d'autres maréchaux préparèrent un pareil état de choses; mais moins stables, moins isolés; constamment détournés ou déplacés par les grands mouvements des armées impériales et par des événements inattendus, ils ne purent recueillir le fruit de leurs sages dispositions.
Un jour d'aussi beaux exemples inspireront d'autres généraux français, utilisant, sur de glorieux théâtres pour la grandeur de leur patrie, un excédant de forces vives au moins embarrassant lorsqu'il n'est pas noblement employé.
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288. Napoléon, dont les actions donnent de si utiles renseignements, soit pour la politique, soit pour la guerre, parvint à étouffer, en 1796, sur les derrières de son armée, un moment retardée dans sa marche victorieuse, une insurrection qui menaçait de prendre les plus grandes proportions: il agit avec la célérité et la vigueur qui, presque toujours, suffisent pour arrêter le mal naissant.
La garnison autrichienne du château de Milan avait donné, aux campagnes environnantes, le signal d'une révolte générale, en attaquant la division française qui l'investissait; les moines et les nobles étaient à la tête de ce mouvement, qui fut immédiatement comprimé.
Aux environs de Pavie, les révoltés furent plus heureux; ils entrèrent en ville, et s'en emparèrent, malgré la résistance de 300 soldats français malades.
Le 23 mai, Bonaparte apprend, à Lodi, ces événements inquiétants; il rebrousse chemin avec un bataillon de grenadiers, 300 chevaux et 6 pièces: l'ordre était déjà rétabli dans Milan; il continue sa route sur Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan.
Lannes disperse l'avant-garde des insurgés au bourg de Binasco, et incendie ce village pour effrayer Pavie: Bonaparte s'arrête devant cette ville de 30,000 âmes de population, défendue par 8,000 paysans révoltés, et entourée d'une enceinte: il fait afficher aux portes, pendant la nuit, la proclamation suivante:
«Une multitude égarée, et sans moyens réels de résistance, brave une armée triomphante des rois; elle veut perdre le peuple italien. La France, persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux peuples, veut bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte au repentir; mais ceux qui ne poseront pas les armes à l'instant seront traités comme rebelles. On brûlera leurs villages: les flammes de Binasco doivent servir de leçon.»
Le matin, les paysans aveuglés refusèrent encore de se rendre. Bonaparte fit balayer les murailles à coups de mitraille et d'obus; ses grenadiers enfoncèrent à la hache les portes et pénétrèrent dans la ville, dont ils restèrent les maîtres après quelques combats de rue.
Pour faire un exemple, Bonaparte accorda à ses 1000 soldats trois heures de pillage; ensuite, il fit sabrer, dans la campagne, par ses 300 chevaux, les paysans en fuite.
L'Italie, sur le point de se révolter sous l'influence des nobles et des moines, apprit en même temps cette insurrection et sa prompte répression. Le 28 mai, Bonaparte faisait franchir le Mincio à son armée toujours victorieuse et redoutée.
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289. Il y a quelquefois lieu aussi de contenir l'anarchie, se produisant sous un autre aspect, au milieu des populations envahies; de la réprimer alors que, pour se livrer aux plus coupables excès, elle tente de se faire l'auxiliaire dangereux du vainqueur lui-même, en exagérant, dénaturant ses principes politiques.
Rien n'ajoute davantage à la gloire de ce dernier, vis-à-vis des contrées conquises et de l'humanité en général, que de savoir deviner et flétrir de pareilles menées; leur impunité préparerait, au pays, des discordes et des calamités bien plus funestes que l'invasion elle-même; la discipline de l'armée victorieuse pourrait aussi être altérée. Un général qui se respecte se hâte de repousser de tels auxiliaires. Ici encore, nous retrouvons pour guide le génie de Napoléon.
En octobre 1796, Bonaparte, effrayé des progrès de la démagogie italienne, dut, en effet, rappeler au peuple de Bologne les éternels principes qui servent de fondement aux sociétés, paroles dignes des méditations de la génération européenne actuelle.
«J'ai vu avec plaisir, disait-il au peuple de Bologne, le 19 octobre 1796, en entrant dans votre ville, l'enthousiasme qui anime les citoyens et la ferme résolution où ils sont de conserver la liberté. La constitution et votre garde nationale seront promptement organisées. Mais j'ai été affligé de voir les excès auxquels se sont portés quelques mauvais sujets indignes d'être Bolonais.
«Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés; l'anarchie produit la guerre intestine et les calamités publiques. Je suis l'ennemi des tyrans; mais, avant tout, je suis l'ennemi des scélérats qui les rendent nécessaires lorsqu'ils pillent; je ferai fusiller ceux qui, renversant l'ordre social, sont nés pour l'opprobre et le malheur du monde.
«Peuple de Bologne, voulez-vous que la République française vous protège? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de faire votre bonheur? Voulez-vous que je me vante quelquefois de l'amitié que vous me témoignez? Réprimez ce petit nombre de scélérats, faites que personne ne soit opprimé: quelles que soient ses opinions, nul ne peut être opprimé qu'en vertu de la loi… Faites surtout que les propriétés soient respectées.»
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290. Après la bonne administration du territoire, sous le rapport politique et financier, la meilleure mesure contre les révoltés est une judicieuse répartition des garnisons.
Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces matérielles; 1,000 hommes de secours qu'un commandant supérieur peut recevoir sont plus pour lui que 2,000 hommes à la présence desquels le peuple ennemi est habitué.
Les troupes qui occupent une province conquise et très-hostile doivent donc, en général, être tenues, soit dans les places fortes, soit à proximité des villes les plus remuantes, les plus populeuses, plutôt que dans ces villes mêmes où elles seraient souvent dispersées, neutralisées ou affaiblies par un service et des obligations toujours pénibles.
On fera surveiller la plupart de ces villes par des détachements établis, dans des réduits ou des quartiers militaires fortifiés d'une étendue en rapport avec l'importance politique et stratégique de ces cités; détachements qui concourent aussi au service de la ligne d'opérations.
En cas de révolte, ces garnisons se défendront, observeront ou cerneront la population, en attendant les secours qui leur seront immédiatement envoyés par les divisions actives ou garnisons plus importantes à proximité.
C'est ici le cas de répéter que toute révolte partielle dans une province peut être ainsi comprimée; victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au chef habile, après deux ou trois jours de lutte, et souvent même avant que celui-ci ne soit secouru.
291. Les garnisons plus importantes, là où les populations sont hostiles, s'installeront de la manière suivante:
La moitié de l'infanterie embrassera la circonférence entière de la ville en occupant, au plus, le tiers de sa surface.
Un, deux à trois bataillons de cette moitié seront casernés dans les grands établissements, à droite et à gauche de chacune des quatre ou cinq entrées principales du la ville, en s'étendant le long de l'enceinte, avec le moins possible de solutions de continuité, par ordre de compagnies et de bataillons, au besoin retranchés, de telle sorte que chaque issue principale fasse système de défense indépendant.
Un détachement d'égale importance occupera, de la même manière, les maisons dominantes d'une place centrale.
À défaut de celle-ci, on établira, dans cinq ou six petites places du centre de la ville, et, autant que possible, à des passages obligés, autant de corps-de-garde fortifiés pour 50 à 100 fantassins, 25 à 50 chevaux.
Chaque porte de la ville sera gardée par 80 à 160 fantassins.
L'autre moitié de l'infanterie, avec la presque totalité de la cavalerie, seront cantonnées et retranchées dans les faubourgs les plus voisins du la ville, ou qui la dominent le mieux.
Les communications de ces faubourgs aux grandes entrées de la ville seront réparées, élargies, assurées, raccourcies.
Si les soldats sont logés chez l'habitant, ils ne conserveront que leurs armes pour se défendre: les selles, brides et chevaux resteront réunis au parc ou dans de grands locaux gardés.
Les bourgeois, dont on pourra exiger des sûretés, seront désarmés; ils devront être rentrés chez eux, le soir, à une certaine heure; des exemples sévères les maintiendront.
On ne laissera circuler, en dehors des quartiers occupés, aucun homme isolé, aucune petite corvée, surtout sans armes; les officiers logeront auprès des soldats.
292. En cas de troubles, les camps nombreux des faubourgs et les corps retranchés ou casernés aux principales entrées, ou sur le pourtour de l'enceinte, convergeront, par les principales rues, sur le détachement établi à la place centrale ou sur les corps de garde qui en tiennent lieu.
Les gardes des portes principales continueront d'intercepter les communications avec le dehors; elles arrêteront les gens de la campagne qui voudraient venir prendre part à la révolte. Celle-ci, débordée de toutes parts, ne pourra ni se masser, ni agir, en présence d'une garnison convenablement établie pour appliquer, de suite, les principes de ce genre de guerre.
293. S'il existe dans la ville des troupes et des autorités indigènes, pouvant devenir hostiles, et que des raisons politiques ont empêché de supprimer, ces corps seront, autant que possible, disséminés dans des quartiers éloignés les uns des autres, du centre de leurs autorités et de leurs arsenaux.
Ces quartiers et locaux devront être facilement surveillés par des troupes à proximité, et, autant que possible, situés au delà de défilés ou obstacles derrière lesquels on les arrêterait.
Les positions de combat, assignées à la garnison, seront choisies de manière à intercepter toute communication entre ces établissements.
Le général s'attachera quelque sous-ordre de chaque corps en administration indigène à surveiller; ainsi il tiendra leurs chefs dans une salutaire défiance.
Les troupes indigènes, lors même qu'elles ne voudraient prendre part à aucun désordre, exigeraient encore une certaine surveillance, soit à cause des insurgés qui pourraient revêtir leur uniforme et abuser de son influence, soit pour les armes et munitions que la révolte en exigerait.
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294. Le 21 juillet 1808, Napoléon écrivait: «Sarragosse n'a pas été prise; elle est aujourd'hui cernée, et une ville de 40 à 50,000 âmes, défendue par un mouvement populaire, ne se prend qu'avec du temps et de la patience. Les histoires des guerres sont pleines de catastrophes des plus considérables pour avoir brusqué et s'être enfourné dans les rues étroites des villes. L'exemple de Buenos-Ayres et des 12,000 Anglais d'élite qui y ont péri, en est une preuve.»
Si donc, ce qui pourra quelquefois arriver, le nombre et l'acharnement des populations ennemies, la force de leurs positions, le défaut de dispositions antérieures prises, obligent à d'autres précautions, à plus d'efforts et de lenteur, s'ils rendent infructueuses les dispositions détaillées n°s 290 et suivants, ce sera le cas d'exécuter, à l'égard d'un ou plusieurs quartiers, les prescriptions suivantes de l'officier d'infanterie en campagne, pour l'attaque régulière des villes fortifiées passagèrement.
Deux ou trois attaques voisines, à distance de 600 mètres, et concourant l'une vers l'autre, se prêteront un mutuel appui; elles domineront tout le terrain intermédiaire; chacune d'elles suivra, autant que possible, les deux côtés d'une large rue perpendiculaire qui, en cas d'assaut, livrera passage aux colonnes. Ces attaques convergeront sur une place ou aboutiront à une grande communication.
Un régiment, à chaque attaque, fournit 1/10 de travailleurs; un autre régiment est en arrière en réserve; en tête du tout, 50 à 60 sapeurs, sous les ordres de 3 officiers du génie, cheminent en prenant les précautions nécessaires. Ils sont relevés tous les matins, à 6 heures, afin qu'ils puissent mieux connaître les positions à défendre ou à enlever.
Une attaque exige donc 2 à 3,000 hommes, et 10,000 si l'on compte les troupes au repos; sur ce chiffre, il y a 1/30 de militaires du génie, dont 1/15 d'officiers, 2/15 de mineurs, 11/15 de sapeurs. Chaque attaque s'étend à 100 mètres au moins, à droite et à gauche, pour assurer ses flancs.
295. On organisera, vis-à-vis les positions à aborder, une parallèle continue, les ailes bien appuyées, le centre renforcé par des maisons dominantes.
Il faut qu'on puisse en déboucher par des rues larges et droites, sur une grande communication, d'où l'on gagnera le réduit de la défense, et d'où l'on donnera la main aux autres attaques.
Tant qu'une aile d'attaque n'est pas bien appuyée, une réserve extérieure garde les défilés en arrière contre les sorties latérales.
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296. Deux espèces de batteries appuient les flancs, les unes pour les soutenir directement, les autres pour battre en brèche les positions latérales qui les contrarient.
Dans les cheminements, établir des batteries de mortier et de petit calibre pour battre, à faibles charges, les défenses les plus rapprochées et incommoder l'ennemi au delà des bâtiments qui le défilent.
Quelques pièces de campagne pourront être employées pour faire brèche aux maisons.
Des communications larges et faciles auront été ouvertes, à travers les obstacles franchis, pour le passage de cette artillerie et des différentes armes.
«Remarquons que, le 18 juillet 1808, Napoléon écrivait: Le 14e et le 44e arrivent demain: après demain ils partent pour Sarragosse: non pas que ces troupes puissent avancer la reddition qui est une affaire de canon.»
Cette importance de l'artillerie en pareille circonstance, sur laquelle les meilleurs esprits ont été partagés, dépend de la facilité des communications, de la légèreté, de la simplicité du matériel employé, de la profondeur des masses qui se présentent imprudemment à ses coups, et enfin de l'action inintelligente des tirailleurs ennemis, car désormais la lutte est entre ceux-ci et les pièces, et dans beaucoup de cas l'avantage peut rester aux premiers, s'ils sont instruits et bien armés.
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297. Dans une rue parallèle, filer le long des maisons qui forment le côté le plus rapproché, occuper les îlots en face, y communiquer à l'aide de doubles caponnières ou de caves, fortifier les bâtiments qui flanquent cette rue ou qui enfilent les voies transversales.
S'étendre, par l'intérieur des maisons, des deux côtés des rues perpendiculaires; occuper les édifices qui enfilent les voies transversales; franchir celles-ci de nuit, après avoir pris position du côté de bâtiments contigus aux positions; occuper vis-à-vis une maison d'où on avance, à droite et à gauche, en perçant des créneaux dans les murs de refend et en y prévenant l'ennemi.
Garnir de fusiliers les étages et les toits des maisons voisines attenantes à celles de l'ennemi; boucher les portes et les fenêtres qui lui font face, avec des sacs à terre; chercher à s'étendre sur les côtés.
Cheminer vers les bâtiments qui tournent les positons conservées par l'ennemi, sur les flancs en arrière; y faire brèche, s'en emparer, et de là menacer les communications.
298. Une ville, dont les rues étroites et tortueuses n'ont entre elles que de rares communications, offre un champ de bataille à l'avantage de celui qui s'y défend: il faut éviter de se laisser emporter par un succès obtenu, de peur d'avoir de suite une situation et une fortune contraires.
Chercher à s'étendre le plus possible aux environs des rues par lesquelles on veut pénétrer: occuper les bâtiments latéraux, tourner les barricades et ne jamais les attaquer de front; enfin, mettre en action au moins autant de monde que l'ennemi.
Si l'on est faible, il faut rester sur ce terrain; si l'on et plus fort, on attire, par une fuite simulée, l'ennemi dans un quartier où, établi d'avance, on prendra sur lui le même avantage.
Que l'attaque soit plus ou moins brusquée, plus ou moins régulière, elle offre d'autant plus de chances de succès qu'elle est mieux conduite conformément aux principes précédents.
Ainsi, il faut toujours pénétrer sur 3 ou 4 colonnes concourantes ou au moins parallèles, de 2 à 3 bataillons, autant d'escadrons et de pièces chacune, écartées de 500 mètres, et faisant des établissements à même hauteur, en avant des communications transversales, comme chaînons de parallèles générales, de 300m en 300m; les points forts d'une parallèle précédente, serviront du réduits, aux parties correspondantes de la parallèle nouvelle, sur laquelle on prend position; et les postes avancés du celle-ci deviendront plus tard les points forts d'une 3e parallèle ultérieure. La nécessité de ces précautions est également démontrée par la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, et par les longues luttes de Sarragosse en 1808.
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299. Pour ce qui est du détail des cheminements, éviter toute échauffourée; à mesure qu'on s'empare d'une maison, s'y établir, la créneler, boucher les basses ouvertures sur la rue.
Élargir la communication avec le précédent bâtiment pris, avant d'en attaquer un autre plus éloigné.
300. Les mines peuvent avoir l'inconvénient d'arrêter plusieurs jours par les incendies qu'elles produisent, comme cela eut lieu dans la rue des Munitions, le 1er février, au deuxième siège de Sarragosse.
Le meilleur moyen est le fourneau peu chargé, de manière à percer et à ébranler les maisons sans les renverser, ni ouvrir de grands entonnoirs vus de toutes parts; il y reste encore des abris contre les feux plongeants des édifices voisins.
Dans l'espace de 24 heures, on avance ainsi de 80 à 100 mètres; on a par attaque 30 hommes tués ou blessés; on gagne, de chaque côté de rue, 4 ou 5 maisons.
À chaque attaque, il y a 50 sapeurs, 50 travailleurs et 100 soldats armés, dont une moitié en réserve.
On consomme, en 48 heures, pour une mine, 100 à 150 livres de poudre; on prend, par ce moyen, 4 à 5 maisons fortifiées.
Profiter des caves pour communiquer sous les rues; les employer comme entrées de rameaux; éviter autant que possible, ainsi que cela eut lieu au deuxième siége de Sarragosse, de coffrer et d'être en arrière de la sape.
Après chaque explosion, on s'empare d'une ou de plusieurs maisons; la réserve relève les troupes qui y sont logées; l'ordre est donné pour le travail de nuit.
301. La nuit, on ouvre les communications avec les maisons prises de jour; on traverse, à la sape, les rues transversales: 10 sapeurs et quelques travailleurs suffisent à chaque attaque.
Profiter du jour pour bien reconnaître les communications; dans les ordres être clair et précis, afin d'éviter des méprises fâcheuses, comme le fut celle d'un régiment qui, au premier siége de Sarragosse, vint dans un passage tortueux et étroit, où quelques hommes l'arrêtèrent.
302. Les communications seront établies le long des rues non enfilées par l'ennemi, ou sur le côté de celles qui sont battues; on les fera droites autant que possible; elles ne seront contournées que pour éviter un passage périlleux ou difficile.
On allumera, de distance en distance, des petits feux, en lieux couverts, pour y servir de repaires pendant la nuit.
Des draps ou des tapis, pendus à des cordes d'un côté de rue à l'autre, couvriront les communications que l'on ne pourra défiler autrement.
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303. Pour franchir d'une maison à une autre, on fera, à chaque étage, des créneaux, et ensuite quelques grosses ouvertures, dont une sur le toit pour le passage; d'autres trous et créneaux, s'il est possible, sont percés sur les flancs ou au-dessous, pour obliger l'ennemi à évacuer sans se défendre.
304. Si l'ennemi dispute une chambre, on ouvre des créneaux en face des siens, l'on tiraille des deux côtés; la chambre intermédiaire se remplit bientôt de fumée; le sapeur s'y glisse à plat-ventre jusque sous les canons de fusil des défenseurs; il se lève, frappe les fusils à coups redoublés, avec une barre à mine, oblige à les retirer; aussitôt des hommes déterminés embouchent les créneaux, y jettent des grenades et forcent l'ennemi à défendre un mur plus éloigné.
Si un gros mur arrête, les sapeurs réduisent son épaisseur avec la pioche avant d'y faire ouverture; puis ils le renversent d'un seul coup sur l'ennemi. Si le temps manque, ils le font sauter avec un sac de poudre.
305. Il est surtout nécessaire d'occuper en force les toits, pour y blottir, derrière les cheminées ou les lucarnes, d'adroits tirailleurs, qui feront évacuer les parties inférieures ou empêcheront les retours offensifs de l'ennemi sur les derrières et communications des attaques. Il ne faut s'aventurer, dans une cage d'escalier, qu'après s'être rendu maître des toits et étages supérieurs.
Si l'on pénètre plus avant dans les étages élevés, on déloge les défenseurs de l'étage inférieur, soit en menaçant leurs communications, soit en les fusillant par les ouvertures faites aux planchers. Dans cette position, on n'aura à craindre, ni la fusillade sans effet de bas en haut, ni l'incendie dont l'emploi est presque toujours dangereux pour celui qui se défend.
Les coupures d'une chambre ou d'un corps de logis à l'autre sont franchies à l'aide de madriers, également utiles pour se préserver des feux de flanc, en les appuyant contre les créneaux; on s'abrite des feux de l'étage supérieur, à l'aide de paniers mis sur la tête, et au-dessus du fond desquels sont fixées des rondelles en forts madriers.
306. Si l'on ne peut vaincre la résistance des défenseurs établis dans un étage supérieur, on se hâte de mettre le feu en dessous, ou d'y faire déposer, par une escouade d'élite, un sac de 100 à 150 livres du poudre; ce moyen est suffisant pour chasser l'ennemi et ouvrir le bâtiment sans le renverser; il restera encore, après l'explosion, des abris contre les feux plongeants des maisons voisines.
Si plusieurs assauts n'ont pu faciliter l'entrée dans le bâtiment, il faut l'incendier. On lance dessus les toits, contre les fenêtres et les portes, des flèches entortillées de mèches allumées, des tourteaux goudronnés; on tire sans relâche sur le feu à coups de fusil ou de canon, pour empêcher d'éteindre ou de jeter les parties enflammées dehors.
Ou peut aussi incendier les bâtiments voisins du côté du vent; approcher, de la partie de la maison la moins bien défendue, des matériaux combustibles, auxquels on met le feu; ou saper un mur et jeter, par l'ouverture, des grenades ou carcasses enflammées.
Ces diverses attaques se font simultanément à tous les étages d'une même maison, afin de n'être pas exposé, soit à la fusillade à travers les planchers supérieurs, soit aux grenades jetées par les cheminées ou les toits.
Il est surtout nécessaire d'occuper ceux-ci en force. Les Espagnols en profitèrent, à Sarragosse, pour faire des sorties sur nos derrières et pour couper nos communications.
307. De nuit, enduire de résine les portes faiblement barricadées, et ensuite y mettre le feu.
Battre à coups de bélier celles qu'on est obligé d'enfoncer de nuit.
308. Donner les assauts aux bâtiments et positions, dès le point du jour, afin d'éviter les méprises et de ne pas laisser le temps à l'assiégé de replacer ses postes pendant la nuit.
Si l'on marche vers une grande communication ou une place bien connue, ou si l'on veut donner le change et surprendre, on peut s'écarter de ce principe.
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309. Il est inutile de faire remarquer l'avantage incontestable des armées régulières ainsi engagées, avec entière liberté de déployer toute leur majestueuse et invincible puissance.
S'il n'y avait de plus grands malheurs à éviter, de tristes mais impérieux devoirs à remplir, et la perspective d'un ineffaçable outrage au drapeau, on n'éprouverait peut-être qu'une sorte d'intérêt pour des populations ennemies révoltées toujours follement compromises, en pareille circonstance, sans chefs expérimentés, sans organisation, sans discipline, sans armes, sans matériel et sans approvisionnements suffisants.
La lutte pourra être lente et sanglante: mais, à une heure prévue, le succès est assuré. Ici et en tout, la disproportion est si grande, que la raison ne peut même s'expliquer une tentative sérieuse et réfléchie. D'un autre côté, l'honneur militaire a trop de prestige pour permettre, à cet égard, le moindre doute.
Les populations qui auront le courage de soutenir leurs garnisons assiégées et de défendre avec elles, non-seulement les remparts, mais encore l'intérieur des villes contre l'étranger, pourront aussi succomber dans une lutte inégale; mais ce sera après avoir noblement bravé toutes les horreurs d'un long siége, pour la défense de leurs foyers, l'indépendance et l'honneur de la patrie: les projets les plus importants de l'armée d'invasion auront été remis ou abandonnés: une inquiétude salutaire les rendra désormais plus timides, moins décisifs: le monde entier respectera une telle chute, désormais la gloire et la force du pays, et, pour toutes les nations, une nouvelle leçon de patriotisme.