PRISONS ET EXILS
L’anneau tombé gêne encore pour courir.
♦Fragment♦
C’est que l’exil est triste; il fait rêver l’enfance,
Le jeune voyageur n’a d’ami que le ciel;
Il erre sans asile, il pleure sans défense
Comme un oiseau perdu loin du nid paternel;
Son ramage se change en plaintes douloureuses;
Des oiseaux inconnus les cris le font frémir
Et même en retournant sur des routes heureuses,
S’il veut chanter, longtemps il semble encore gémir.
A ses regrets en vain la patrie est rendue
L’orage a dispersé la couvée éperdue,
Les frères sont partis; le nid vide est tombé;
En s’envolant, peut-être un d’eux a succombé;[34]
....................
Voilà sur son chapeau sa guirlande encor verte
....................
Que devient l’infortune à la fuite imprévue
D’un ami distrait ou honteux?
—
Qui n’a quelque pitié des brebis voyageuses
Laissant à quelque haie un peu de leur toison.
Oh! que de fils brisés dans ma trame affaiblie,
Que d’adieux recélés dans le fond de mon cœur!
—
Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine
Semez vos dons à mon cher voyageur!
Ne souffrez pas que quelque voix hautaine
Sur son front pur appelle la rougeur.
Que ma prière en tout lieu le devance!
Dieu! Que pas un ne le nomme étranger!
Aidez son cœur à porter notre absence
Et que parfois le temps lui soit léger!
—
Et le vieux prisonnier de la haute tourelle
Respire-t-il encore à travers les barreaux?
Partage-t-il toujours avec la tourterelle
Son pain qu’avaient déjà partagé ses bourreaux?
—
♦Fragment♦
Cette fille de l’air à la prison vouée
Dont l’aile palpitante appelait le captif,
Était-ce une âme aimante au malheur envoyée?
Était-ce une espérance au vol tendre et furtif?
Oui: si les vents du nord chassaient l’oiseau débile,
L’œil perçant du captif le cherchait jusqu’au soir;
De l’espace désert voyageur immobile
Il oubliait de vivre; il attendait l’espoir,
Car toujours, jusqu’au terme où nous devons atteindre
Jusqu’au jour qui n’a plus pour nous de lendemain,
Le flambeau de l’espoir vacille sans s’éteindre
Comme un rayon qui part d’une immortelle main.[35]
.....................
Doux crime d’un enfant, clémence aventureuse.
.....................
♦Fragment♦
La liberté, ma fille, est un ange qui vole.
Pour l’arrêter longtemps la terre est trop frivole.
Trop d’encens lui déplaît, trop de cris lui font peur;
Elle étouffe en un temple, et sa puissante haleine
Qui cherche les parfums et l’air pur de la plaine
Rafraîchit en passant le front du laboureur.
On dit qu’elle descend rapide, inattendue;
Que son aile sur nous repose détendue...
Hélas! où donc est-elle? En vain j’ouvre les yeux;
Loin, bien loin des palais, au toit du pauvre même
Où l’on travaille en paix, où l’on prie, où l’on aime
Où l’indigence obtient une obole et des pleurs,
La déesse en silence aime à jeter ses fleurs.
Les fleurs tombent sans bruit, et, de peur de l’envie,
On les effeuille à Dieu qui dit: «Cache la vie».[36]
Ainsi priez, ma fille, et marchez près de moi.
Un jour tout sera libre, et Dieu seul sera roi.
—
Dieu laissez-moi goûter la halte commencée;
Dieu laissez-moi m’asseoir à l’ombre du chemin
Mes enfants à mes pieds, et mon front dans ma main.
Défendez aux chemins de m’emmener encore
—
Un ami me parlait et me regardait vivre!
Alors c’était mourir... Ma jeune âme était ivre
De l’orage enfermé dont la foudre est au cœur.
Il eut mit tout un jour à comprendre une larme
De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs.
[34] A rapprocher des vers de la pièce A mes enfants, page 135.
Quand j’emportai vos jours vers un ciel sans chaleur.
[35] Ailleurs.
Et que l’espoir filtre toujours au fond de la joie écoulée.
[36] Ami cache ta vie et répands ton esprit
V. H.
IPSA
D’avance je traînais les maux qui m’attendaient.
Qui ne veut rien du Temps, mais qui craint sa vitesse
.....................
Et je ne fus jamais à demi malheureuse.
.....................
Qu’il est beau, le miroir qui double ce qu’on aime,
Ce portrait qui se meut...
—
Toi que dans le fond des chaumières
On appelle avant de mourir,
Pour aider une âme à souffrir
Par ton exemple et tes prières
.............
Oh! donne-moi tes cheveux blancs,
Ta marche pesante et courbée
Ta mémoire enfin absorbée
—
Vois-tu d’un cœur de femme il faut avoir pitié,
Quelque chose d’enfant s’y mêle à tous les âges.
—
C’est qu’ils parlaient de toi, quand loin du cercle assise,
Mon livre trop pesant tomba sur mes genoux;
C’est qu’ils me regardaient quand mon âme indécise
Osa braver ton nom qui passait entre nous.
.....................
Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire
D’ensanglanter son cœur aux dards qui l’ont blessé
De rapprendre un affront que l’on crut effacé
Que le temps... que le ciel a dit de ne plus croire
Et qui siffle aux lieux même où la flèche a passé!
—
Et j’ai hâte, et j’ai peur d’amasser les instants
....................
Tout ce que j’aime est frêle et meurt, et pour vous suivre,
Mes chers anneaux brisés, mon cœur se brisera.
—
♦Lien avec l’[Amour du Silence].♦
J’ai soif d’un frais oubli, d’une voix qui pardonne,
D’amour, d’un long silence écoulé sans effroi
—
Et quand je vacillais, luciole éphémère.
—
S’en aller à travers des pleurs et des sourires
Achever par le monde un sort amer et pur,
User sa robe blanche, et, pour une d’azur,
En laisser les lambeaux aux ronces des martyres,
C’est ma vie. Un roseau semble plus fort que moi,
Je ne m’appuie à rien que je ne tombe à terre,
Et je chante pourtant l’ineffable mystère
Qui de mon cœur trahi fait un cœur plein de foi.
.....................
Ils ont soufflé loin d’eux mes mobiles revers.
.....................
Ville austère où j’appris à pleurer,
Où j’apportais un cœur si tendre à déchirer.
.....................
Au milieu de leurs jours inoffensive et frêle
Mort, oublieuse Mort, je passe sous votre aile
Et je n’alourdis pas mon vol de haine...
.....................
♦Fragment♦
Vraiment le pardon calme à défaut d’espérance
Il détend la colère; on pleure, on apprend Dieu,
Dieu triste, comme nous voyageur en ce lieu,
Et l’on courbe sa vie au pied de sa souffrance.
Ceux qui m’ont affligée en leurs dédains jaloux
Ceux qui m’ont fait descendre et marcher dans l’orage
Ceux qui m’ont pris ma part de soleil et d’ombrage
Ceux qui sous mes pieds nus m’ont jeté leurs cailloux,
N’ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes,
Leurs pleurs, pour expier ce qu’ils m’ont fait de larmes?
Quoi donc! aux durs sentiers qu’on a tous à courir
Seigneur, ne faut-il pas mourir et voir mourir?
N’est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines,
Leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines?
Oh! qui peut se venger? oh! par notre abandon[37]
Seigneur, par votre croix dont j’ai suivi la trace,
Par ceux qui m’ont laissé la voix pour crier grâce,
Pardon pour eux! pour moi! pour tous! pardon! pardon!
—
Seigneur un cheveu de nous-même
Est si vivant à la douleur.
—
Vous surtout que je plains si vous n’êtes chéries
Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes sœurs
C’est à vous qu’elles vont mes lentes rêveries,
Et de mes pleurs chantés les amères douceurs[38]
.....................
Tant que l’on peut donner on ne veut pas mourir.
—
Pour me plaindre ou m’aimer je ne cherche personne
.....................
Dans le fond de mon cœur je renferme mon sort
—
Tout le concert se tenait dans mon âme
.................
Le front vibrant d’étranges et doux sons
Toute ravie et jeune en solitude
.................
J’étais l’oiseau dans les branches caché,
S’émerveillant tout seul, sans qu’il se doute
Que le faneur fatigué qui l’écoute
Dont le sommeil à l’ombre est empêché
S’en va plus loin tout morose et fâché.
—
De vous dont l’esprit pur, dont la grâce rêveuse
Dont les regards charmants
Ont versé leurs rayons sur moi pâle couveuse
D’immobiles tourments
—
J’ai dit ce que jamais femme ne dit qu’à Dieu,
—
Facile à me créer des thèmes ravissants
J’ai chanté comme vrais bien des bonheurs absents
—
Le jour douteux et blanc dont la lune a touché
Tout ce ciel que je porte en moi-même caché.
—
Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine
Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine
Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé.
[37] Ailleurs:
Jette donc loin tes colères
Contre d’innocents ingrats
Le flambeau dont tu t’éclaires
Te voit si tendre en mes bras.
Cesse d’essayer ta haine,
Faite pour la mépriser,
C’est perdre à river ta chaîne
La force de la briser.
[38] Plus bas:
Si vous n’avez le temps d’écrire aussi vos larmes.
MATERNITÉ
ET
ENFANCE
La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme?
Un baiser qui jamais ne dit non, ni demain.
Confiants, vous dansez quand votre mère chante
Son baiser nous délasse et nous mène au sommeil.
Sans prévoir que souvent la voix qui nous enchante
Va prier dans les pleurs jusqu’à votre réveil.
.....................
Et je sentais naître ma fille
Dans mon sein tout blessé des flèches du malheur.
.....................
♦Lien avec
le [Rythme].♦
Moi seule en vous berçant d’amour, de mélodie
Je vous inoculai ma douce maladie.
....................
Je vous aide à m’aimer autant que je vous aime.
.....................
♦Lien avec [Prisons
et Exils].♦
Un jour vous serez seuls par la sentence amère
Qui sépare de force entre eux les voyageurs.
—
Un bouquet de cerise, une pomme encore verte,
C’étaient là des festins savourés jusqu’au cœur.
—
♦Lien avec l’[Amour de l’eau].
Fragment.♦
Entre les cailloux bleus que mouillent le grand puits.
De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme
Du présent qui me brûle il étanche la flamme,
Ce puits large et dormeur au cristal enfermé
Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.
Lorsqu’elle berçait l’air avec sa voix rêveuse
Qu’elle était calme et blanche, et paisible le soir
Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir
Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse!
Elle avait des accents d’harmonieux amour
Que je buvais du cœur en jouant dans la cour.
Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante
Pour aider le sommeil à descendre au berceau?
Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
Est-ce l’Eden rouvert à son hymne touchante,
Laissant sur l’oreiller de l’enfant qui s’endort
Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort?
Et l’enfant assoupi sous cette âme voilée
Reconnaît-il les bruits d’une vie écoulée?
Est-ce un cantique appris à son départ du ciel
Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel?
Merci, mon Dieu. Merci de cette hymne profonde
Pleurante encore en moi dans les rires du monde
Alors que je m’assieds à quelque coin rêveur
Pour entendre ma mère en écoutant mon cœur:
Ce lointain au revoir de son âme à mon âme
Soutient en la grondant ma faiblesse de femme.
Comme au jonc qui se penche une brise en son cours
A dit: «Ne tombe pas. J’arrive à ton secours.»
Elle a fait mes genoux souples à la prière...
.....................
Triste de me quitter, cette mère charmante
Me léguant à regret la flamme qui tourmente
Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main,
Comme pour le sauver par le même chemin.
Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre,
Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre,
A pleurer de sa mort le secret inconnu
Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu
Ce cœur signé d’amour comme sa tendre proie,
Où pas un chant mortel n’éveillait une joie.
On eût dit à sentir ses frêles battements
Une montre cachée où s’arrêtait le temps.
On eût dit qu’à plaisir il se retînt de vivre.
Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre
Je ne voulais rien lire à mon sort, j’attendais;
Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.
Par ma ceinture noire à la terre arrêtée
Ma mère était partie et tout m’avait quittée,
Le monde était trop grand, trop défait trop désert
Une voix seule éteinte en changeait le concert
Je voulais me sauver de ces dures contraintes
J’avais peur de ses lois, de ses mots, de ses craintes
Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids,
Je me prenais tout haut à chanter mes effrois.[39]
.....................
—
Oui l’enfance est poëte. Assise ou turbulente
Elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu,
L’oiseau qui jette au loin sa musique volante
Lui chante une lettre de Dieu.
Ma sœur, ces jours d’été nous les courrions ensemble,
Je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble,
Je t’aime du bonheur que tu tenais de moi.
Et mes soleils d’alors se rallument sur toi.
.....................
—
Elle n’a plus d’enfant, sa tendresse est déserte!
Plus un rameau qui rit, plus une branche verte,
Plus rien. Les seules fleurs qui s’ouvrent sous ses pas
Croissent où les vivants ne les dérobent pas.
—
♦Fragment♦
Ces beaux enfants si fiers d’entrer dans nos orages,
Rêvant leurs horizons, leurs jardins, leurs ombrages,
Moi, quand je les vois rire à ce prisme trompeur
Je veux rire et je fonds en larmes dans mon cœur[40]
Et vous, n’avez-vous pas de ces pitiés profondes
Qui vous percent le sein comme feraient les ondes
En creusant goutte à goutte un caillou. Mille fois
J’ai voulu les instruire et j’ai gardé ma voix.
Que fait la chèvre errante au rocher suspendue
Qui rêve et se repent de sa route perdue?
Ose-t-elle effrayer, penchés sur le torrent,
Les chevreaux pris aux fleurs qu’emporte le courant?
Qu’irions-nous raconter à leur jeunes oreilles?
Que sert d’en soulever les couronnes vermeilles
Dont il plaît au printemps d’assourdir leur raison?
Ils ont le temps, pas vrai? Tout vient dans sa saison.
Oh! laissons-les aller sans gêner leur croissance.
Oh! dans leur vie à jour[41] n’ont-ils pas l’innocence
Au pied d’un nid charmant parle-t-on d’oiseleur?
Tournons-les au soleil et restons au malheur!
Ou plutôt suivons-les: quelle que soit la route
Nous montons, j’en suis sûre, et jamais je ne doute;
J’épèle, comme vous avec humilité
Un mot qui contient tout, poëte: Éternité!
De chaque jour tombé mon épaule est légère,
L’aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère[43]
A tous les biens ravis qui me disent adieu
Je réponds doucement: «Va m’attendre chez Dieu!»
Qu’en ferais-je après tout de ces biens que j’adore
Rien que les adorer, rien que les perdre encore!
J’attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt.
Mon cœur n’est pas éteint: il est monté plus haut.
—
Écoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante
Où sont-ils vos présents jetés à l’eau fuyante,
Le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux
Et vos petits jardins de mousse et d’arbrisseaux?
—
Et leur timbre profond d’où sort l’entretien sûr. (les parents)
—
Beau jardin si rempli d’œillets et de lilas
Que de le regarder on n’était jamais las.
.....................
Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours
Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours:
Que de fois suspendus aux frêles palissades
Nous avons savouré leurs molles embrassades.
.....................
Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées
Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées!
.....................
C’était la seule porte incessamment ouverte
Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte
Selon que du soleil les rayons ruisselants
Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants.
.....................
♦Fragment♦
On ne saura jamais les milliers d’hirondelles
Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes
Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été
Apportant en échange un goût de liberté.
.....................
C’était vous! D’aucuns nœuds vos mains n’étaient liées,
Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées
Toute libre dans l’air où coulait le soleil
Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil
Puis le soir on voyait d’une femme étoilée
L’abondante mamelle à vos lèvres collée.
Et partout se lisait dans ce tableau charmant
De vos jours couronnés le doux pressentiment.
De parfums, d’air sonore incessamment baisée
Comment n’auriez-vous pas été poétisée?
Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs!
Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs
Vous en viviez, c’étaient vos rimes et vos proses
Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses!
Mon Dieu s’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours
Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours.
—
Vois, si tu n’a pas vu, la plus petite fille
S’éprendre des soucis d’une jeune famille
Éclore à la douleur par le pressentiment
Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment
Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole
Qu’elle croit endormie au son de sa parole:
Fière du vague instinct de sa fécondité
Elle couve une autre âme à l’immortalité.
Laisse-lui ses berceaux: ta raillerie amère
Éteindrait son enfant... Tu vois bien qu’elle est mère!
—
Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée
Toi rentrée en mon sein[44]
—
Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs.
Où les anges riaient dans nos vierges délires
Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.
.....................
O mes amours d’enfance, ô mes chastes amours!
.....................
O vous dont les miroirs se ressemblent toujours!
—
Qui, lorsque l’insomnie ouvrait mes yeux dans l’ombre
Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil?
—
La réputation commence avec la vie.
.....................
Vieux, va t’asseoir paisible au banc du souvenir.
—
Mes jours purs sous tes traits repassent devant moi.
.....................
Mon cœur a fait le tien, il s’y renfermera
.....................
Que tes cheveux sont doux étends-les sur mes larmes
Comme un voile doré sur un noir souvenir!
.....................
Qu’un si petit visage enferme de portraits:
De tout ce que j’aimais tu m’offres quelques traits
Que d’anges envolés sans pouvoir les décrire
Dans ton sourire errant reviennent me sourire!
.....................
Quand on me leva seule et comme trop légère...
.....................
O femme aimez-vous par vos secrets de larmes,
Par vos devoirs sans bruit où s’effeuillent vos charmes;
Après vos jours d’encens dont j’ai bu la douceur
Quand vous aurez souffert appelez-moi: ma sœur!
—
Car au soleil couchant du fond de leurs familles
Glissaient au rendez-vous les plus petites filles
Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir
S’abattre et s’étaler au bord de l’abreuvoir
Dans le gravier qui brille étaler leur plumage
Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage
.....................
Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes
—
Et je devins confuse en pesant mon devoir
.....................
♦Fragment♦
Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes
Si fortes pour aimer, nous tendres sœurs des hommes
O mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour,
Ces tendres fruits volés à notre ardent amour?
A peine ils sont à nous qu’on veut nous les reprendre
O mères, savez-vous ce qu’on va leur apprendre?
A trembler sous un maître, à n’oser, par devoir,
Qu’une fois tous les ans demander à nous voir,
A détourner de nous leurs mémoires légères.
Alors que sauront-ils? Les langues étrangères,
Les vains soulèvements des peuples malheureux,
Et les fléaux humains toujours armés contre eux.
C’est donc beau? Mais le temps saurait les en instruire,
Candeur de mon enfant on va bien vous détruire!
—
Dire qu’il faut ainsi se déchirer soi-même,
Leur porter son enfant, seule vie où l’on s’aime,
Seul miroir de ce temps où les yeux sont pleins d’or
.....................
Son enfant! ce portrait, cette âme, cette voix,
Qui passe devant nous comme on fût une fois
.....................
Ses longs cheveux cendrés que je baisais toujours[45]
Sans savoir que ce fût le livre de ces jours.
Tu baiseras les miens si l’amour me les donne,
Si tu sais où j’ai pris cette grave couronne.
—
♦Fragment♦
Vous du moins Vierge blanche immobile et soumise
Et seule au bord de l’eau pensivement assise,
Les mains sur votre cœur et vos yeux sur mes yeux,
Parlez-moi, Vierge mère, ô parlez-moi des cieux!
Parlez! vous qui voyez tout ce que j’ai dans l’âme.
Vous en avez pitié puisque vous êtes femme.
Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu
Ce fut le vôtre; eh bien, parlez-en donc à Dieu!
Sans reproche, sans bruit, douce reine des mères,
Cachez dans vos pardons mes révoltes amères,
Couvrez-moi de silence, et relevez mon front
Baissé sous le chagrin comme sous un affront.
—
O champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles
—
Et si tendre et si mère! et si semblable à Dieu!
[39] A rapprocher comme vision terrestre de la dernière pièce des poésies posthumes.
Mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous.
[41] Ailleurs.
L’enfant dont le cœur est à jour.
[43] Les vers suivants qu’il eût fallu ranger sous ce chef ont été maintenus ici pour ne pas dénombrer ce sublime fragment.
[44] Inès—sa fille morte.
[45] Ailleurs
Vos lauriers m’alarmaient à l’ardeur des flambeaux
Ils cachaient vos cheveux que j’avais faits si beaux!