VI
À quelque temps de là, Nélida se promenait une après-midi au bois de Boulogne, seule avec sa tante, en calèche découverte. La vicomtesse avait ordonné d'aller au pas dans la grande allée, pour laisser à chacun le loisir d'admirer une paire de chevaux jeunes et fringants que son cocher attelait pour la première fois. Mais il y avait très-peu de monde à la promenade; le temps était incertain, l'air assez aigre. Madame d'Hespel se dépitait sans oser le dire, et, maussadement enfoncée dans ses coussins, n'ouvrait pas la bouche. Nélida regardait courir les tourbillons de poussière et de feuilles mortes que chassait la bise; elle écoutait la lointaine rumeur de Paris qui se mêlait d'une façon étrange avec les harmonies naturelles de la campagne, avec le chant des oiseaux, le craquement des branches, et s'allait perdre dans les horizons paisibles du mont Valérien. Tout à coup le bruit d'un cheval, qui passait au galop auprès de la calèche, arracha une exclamation à la vicomtesse:
—M. de Kervaëns! s'écria-t-elle en se penchant hors de la portière pour suivre du regard le rapide cavalier.
—Qu'est-ce, ma tante? dit Nélida, qui n'avait pas entendu ce nom, tout nouveau à ses oreilles.
Comme madame d'Hespel allait répondre, un jeune homme de la tournure la plus distinguée, monté sur une belle jument arabe, s'approcha, et pendant qu'il la retenait d'une main légère et ferme il soulevait de l'autre son chapeau avec une grâce accomplie, et s'inclinant un peu:—J'ose à peine espérer, madame la vicomtesse, dit-il, que vous daignerez me reconnaître.
—À l'instant même je vous nommais à ma nièce, reprit madame d'Hespel en faisant un geste qui équivalait à une présentation, et je m'adressais la même question. Il y a, si je ne me trompe, quatre ans que vous avez quitté Paris, et quatre ans, à mon âge, continua-t-elle en minaudant, c'est un siècle. Je suis changée à faire peur; vous me retrouvez décidément vieille.
Le comte de Kervaëns, qui pendant tout ce temps avait tenu ses yeux pénétrants attachés sur Nélida, n'entendit point ou feignit de ne pas entendre. La vicomtesse fut forcée d'ajouter:
—Et nous revenez-vous cette fois tout de bon?
—Tout de bon, en vérité, madame, reprit le comte. Je mets fin à ma vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit hôtel dans votre rue. Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire des baux qui n'ont pas été augmentés depuis vingt ans, et chasser un fripon de régisseur qui m'a indignement volé, à ce qu'on m'écrit. Puis une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points recommandable.
—Contez-moi donc ce que vous êtes devenu pendant ces quatre années?
—Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervaëns en flattant d'une main fort belle, qu'il avait négligemment dégantée, la fine encolure de son cheval, ce serait bien long à vous dire. J'ai voyagé comme Joconde, comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grèce, Constantinople, la Russie, et même en passant, un peu de Danemark, ma parole d'honneur. J'ai observé profondément, et conclu de mes observations que les hommes étaient partout aussi maussades, mais que les femmes n'étaient nulle part aussi charmantes qu'à Paris; voilà pourquoi je suis revenu.
Un sourire passa sur les lèvres de la sérieuse Nélida.
—Je vois que vous êtes resté le même, dit la vicomtesse; toujours railleur, toujours…
—Me permettrez-vous de vous présenter mes hommages? interrompit M. de
Kervaëns.
—Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite à venir dès demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu.
—Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervaëns, curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille silencieuse.
—Je ne valse jamais, monsieur, répondit Nélida.
—Mon enfant, dit la vicomtesse, je n'ai pas voulu te contrarier jusqu'ici, mais demain, chez moi, tu ne peux te dispenser de valser; il faut que tu animes le bal. D'ailleurs, et la vicomtesse se pencha à l'oreille de sa nièce, je t'en prie, pas de rigorisme affecté.
—Je valserai avec vous, monsieur reprit mademoiselle de la Thieullaye d'un ton de simplicité parfaite.
M. de Kervaëns s'inclina, puis, sur une indication de la main à peine sensible, son cheval partit au galop. Nélida écouta longtemps le rhythme égal et cadencé de ce galop, sur le sol battu de l'allée devenue déserte.
—C'est bien le garçon le plus spirituel de France, s'écria la vicomtesse ranimée et joyeuse; personne n'était plus à la mode que lui quand il est parti. Il est obligeant, plein de savoir vivre, et, par-dessus le marché, il entend les affaires à merveille.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel d'Hespel, destiné à la réception, était admirablement disposé pour un bal. La vicomtesse, chez laquelle on eût en vain cherché la moindre trace du goût inné, qui, chez les natures délicates, n'est autre chose que le besoin de l'harmonie, et qui n'avait pas non plus le goût artiste que donne l'étude du beau, possédait en revanche l'instinct de l'amusement et le génie de la profusion. Elle excellait à ordonner ces fêtes banales où il ne saurait être question de deviner les préférences et les habitudes de chacun, et auxquelles il n'est pas nécessaire non plus d'imprimer un cachet personnel qui les distingue; elle avait toujours vécu dans la meilleure compagnie; aucune dépense ne l'arrêtait; il n'en faut pas davantage, dans une ville comme Paris, pour réaliser des merveilles.
Ce soir-là, ses salons en stuc blanc chargé d'or étaient éclairés avec plus de splendeur que de coutume; des multitudes de girandoles en cristal de roche à facettes étincelantes, se répétant à l'infini dans des panneaux de glace, jetaient une vive lumière sur les draperies de damas aux tons éclatants. Des pyramides de cactus, qui ouvraient leurs corolles ardentes dans cette chaude atmosphère, ajoutaient encore à l'éblouissement de l'oeil. Un orchestre puissant faisait retentir d'une musique provocante ces espaces sonores où les femmes aux courtes tuniques, aux cheveux parfumés, ruisselants de pierreries, les bras nus, les épaules nues, arrivaient une à une et se prenaient la main, comme des fées qui se rassemblent pour un joyeux sortilège.
—En vérité, vous êtes jolie à ravir, ce soir, disait Hortense Langin à Nélida retirée avec elle dans un boudoir écarté où l'air était moins étouffant que dans la salle de danse; vous nous éclipsez toutes.
Il est certain que Nélida n'avait jamais été aussi belle. Elle portait une jupe de taffetas bleu glacé de blanc, relevée de côté par un bouquet de jasmin naturel; une guirlande des mêmes fleurs ceignait son front; les feuilles délicates de son bouquet, dépassant un peu l'étoffe du corsage, jetaient une ombre légère et mobile sur sa peau d'albâtre; une longue ceinture flottante indiquait, sans trop les marquer, les purs contours de sa taille virginale. Je ne sais quelle langueur attirante tempérait le sérieux habituel de son visage. Il était impossible d'imaginer rien de plus aérien, de plus chaste, de plus suave; on eût dit qu'elle était enveloppée d'une gaze diaphane qui la voilait à demi et la protégeait contre de trop avides regards.
—Je suis sans doute bien indiscret de rompre un si charmant tête-à-tête, dit M. de Kervaëns qui parut en ce moment à la porte du boudoir.
—Vous voilà donc enfin, dit Hortense, en lui tendant une main qu'il secoua à l'anglaise tandis qu'il saluait respectueusement mademoiselle de la Thieullaye; je croyais que vous ne viendriez plus, et je ne sais pas si j'ai encore une valse pour vous.
Et elle consultait les tablettes d'ivoire où il était d'usage alors que les danseuses très-recherchées écrivissent le nom de leurs danseurs. M. de Kervaëns les lui prit sans façon des mains et lut: le prince Alberti, le marquis d'Hévas…
«Je suis bien aise de voir que vous n'avez pas dérogé pendant mon absence, lui dit-il d'un ton railleur, en regardant Nélida qui souriait; mais ne comptez pas sur moi, aimable Hortense; je suis devenu vieux; j'ai vingt-neuf ans. C'est un grand âge et je ne danse plus.»
Nélida le regarda à son tour d'un air surpris: elle n'avait pas oublié la valse promise la veille au bois de Boulogne, et s'en était même préoccupée plus que de raison, car elle n'avait jamais valsé et redoutait un peu ce premier essai devant tant de monde.
—Ou du moins, continua M. de Kervaëns, je ne danse qu'en des circonstances particulières, et jamais plus d'une fois dans un bal.
—Vous me proposez des énigmes, monsieur Timoléon, dit mademoiselle
Langin un peu piquée.
Ce colloque fut interrompu par l'orchestre qui joua une ritournelle indiquant la mesure à trois temps.
—Puis-je espérer que ce sera celle-ci? dit M. de Kervaëns en s'approchant de Nélida. Et sa voix prit soudain une inflexion tendre, presque suppliante.
—Si cela vous est agréable, monsieur, reprit-elle en se levant. Timoléon lui offrit son bras. Mademoiselle Langin restait confondue, lorsque heureusement, pour la sortir de peine, son valseur arriva; les deux couples se dirigèrent, à travers la foule, vers la salle de danse.
—Vous ne savez pas, monsieur, que je n'ai jamais valsé, dit Nélida à M. de Kervaëns; c'est une première leçon que je vais prendre, et je crains…
—Ne craignez pas ce qui me comble de joie, interrompit Timoléon.
—Mais je serai bien gauche, bien embarrassée.
—J'aurai de l'assurance pour deux, car je suis plein d'orgueil en ce moment. N'ayez crainte; fiez-vous à moi, laissez-vous conduire, et tout ira bien.
Ils étaient arrivés dans le cercle des danseurs. Timoléon passa son bras autour de la taille de Nélida, qui fit un mouvement en arrière comme pour fuir une étreinte inaccoutumée.
—Et d'abord, continua M. de Kervaëns, puisque vous m'accordez en cet instant les droits d'un maître de danse, veuillez bien ne pas vous roidir ainsi; il faut, au contraire, vous abandonner entièrement.
Et il lui fit faire un tour pendant lequel elle se laissa enlever plutôt que conduire.
—C'est à merveille, je vous le jure; encore quelques leçons, et vous serez la meilleure valseuse de Paris; mais ne craignez pas d'appuyer votre bras sur mon épaule; cela me donnera plus de confiance, plus de liberté pour vous diriger… et puis (ceci est pour la galerie qui nous observe) il ne faut pas autant baisser la tête; il faut vous résigner à me regarder quelquefois.
Et Timoléon attachait ses yeux enivrés sur les yeux de la jeune fille inquiète; il osait presser doucement sa taille flexible; et sa main, sans serrer la sienne, la retenait et l'enchaînait par un magnétisme inexplicable. À mesure qu'ils rasaient le sol, d'une vitesse toujours redoublée, au son d'une musique dont le rhythme impérieux arrachait Nélida à elle-même, l'étourdissait, lui donnait le vertige, la jeune fille émue, palpitante, poussée par une impulsion irrésistible dans un tourbillon de lumière et de bruit, sentait monter à son cerveau les perfides exhalaisons du jasmin et l'haleine embrasée, toujours plus proche, de Timoléon qui l'attirait. Il y eut un moment où, pour la garantir du choc d'un couple de valseurs sortis des rangs, il la saisit si fortement et la rapprocha de lui d'un mouvement si brusque, que leurs visages se touchèrent presque. Nélida sentit à son front pâle la chevelure humide et chaude du jeune homme; elle vit son oeil ardent qui plongeait sur elle; un frisson courut dans tout son corps; elle défaillit sous cette étreinte et ce regard auxquels elle était livrée, et sa lèvre entr'ouverte et sa voix mourante laissèrent tomber ces mots que Timoléon but avec ivresse comme un aveu d'amour: «Soutenez-moi et emmenez-moi d'ici, je me trouve mal.»
Il l'arrêta soudain, et sans lui laisser le temps de revenir à elle, l'entraîna, la porta presque dans le boudoir où il l'avait trouvée avec Hortense. La vicomtesse, qui les avait vu passer, accourut effrayée.
—Voici votre tante, dit Timoléon en déposant Nélida sur le divan; je vous laisse avec elle. Pour Dieu! ajouta-t-il à demi-voix, ne valsez jamais avec un autre que moi; je crois que j'en deviendrais fou.
Le reste de la soirée se passa sans que M. de Kervaëns, guidé par un tact exquis, essayât de se rapprocher de Nélida, même sous le plausible prétexte de s'excuser auprès d'elle. Mademoiselle de la Thieullaye lui en sut gré. Elle ne dansa plus, remonta chez elle avant la fin du bal, s'endormit d'un sommeil agité, et s'éveilla à plusieurs reprises, croyant voir Timoléon entrer dans sa chambre.
—… Faisons la paix, disait M. de Kervaëns à mademoiselle Langin qui prenait une glace auprès d'un buffet chargé d'une vaisselle en vermeil où les mets les plus exquis, les fruits les plus savoureux, les plus rares primeurs, défiaient les palais blasés et les goûts difficiles. Vous savez que je hais la jalousie.
—Répondez-moi, dit mademoiselle Langin d'une voix saccadée; pensez-vous à l'épouser?
—Je ne pensais à rien tout à l'heure; c'est vous, avec vos querelles ridicules, qui me forcez de songer à elle; d'ailleurs, après tout, que vous importe? Elle ou une autre, ce sera toujours quelqu'un.
—Pourquoi pas moi, dit Hortense avec un cynisme qui contrastait étrangement avec son jeune visage et l'air modeste qu'elle avait su prendre pour se faire bien voir dans la société où elle était admise.
—Ma chère enfant, reprit M. de Kervaëns en faisant jouer l'éventail qu'Hortense avait posé sur le buffet, je vous l'ai dit si souvent! C'est un malheur, mais qu'y faire? Je suis pétri de préjugés; et jamais, cela est certain, fût-ce Vénus en personne, Vénus douée de toute la sagesse de Minerve, jamais je ne consentirai à épouser une femme qui ne pourra pas mettre sur sa voiture un double écusson.
Il y eut un instant de silence.
—Ce ne sera pas facile, reprit Hortense en suivant son idée. Nélida est romanesque; elle voudra qu'on soit amoureux d'elle.
—Qu'à cela ne tienne! dit Timoléon.
—Elle ne vous croira pas; votre réputation est trop bien établie… Mais tenez, ajouta Hortense en baissant la voix, car plusieurs groupes s'étaient rapprochés du buffet, pour vous, je suis capable de tous les sacrifices; voulez-vous que je m'y emploie? J'ai un grand ascendant sur son esprit; avec toute son intelligence, elle est d'une naïveté incroyable. Mais c'est à une condition…
Se voyant écoutés, ils rentrèrent dans le bal.
À partir de ce jour, Timoléon, avec l'agrément tacite de madame d'Hespel, vit presque journellement mademoiselle de la Thieullaye. Il usa de toutes les ressources de son esprit et de l'expérience que lui donnait le commerce des femmes pour lui plaire et lui persuader qu'il avait ressenti à son approche une soudaine et profonde passion.
Il ne mentait qu'à demi. Blasé par ses succès, dégoûté des moeurs faciles et de l'esprit de salon, fatigué de la bonne et de la mauvaise compagnie qu'il avait fini par trouver également insipides, également dépourvues de vérité et de fantaisie, Timoléon était très-attiré par cette nature sincère qui n'empruntait rien au dehors et qui laissait percer, sous le voile d'une fierté chaste, les exaltations les plus romanesques. La beauté de Nélida le charmait, son grand air flattait ses goûts aristocratiques, c'était d'ailleurs pour lui un mariage superbe; il se monta la tête, et ne tarda pas à se croire sérieusement épris. Mademoiselle Langin, voyant bien qu'il n'y avait plus pour elle le moindre espoir de se faire épouser, et pensant que la meilleure manière de conserver l'amitié de M. de Kervaëns, à laquelle elle tenait par amour-propre, c'était de le servir en cette occasion, s'y employa avec une habileté consommée. Il n'en fallait pas tant pour séduire une femme aussi aimante, aussi peu sur ses gardes que Nélida. Elle ne mit pas en doute un seul instant la tendresse de Timoléon. Les hommes du monde, quand ils ont de l'esprit, poussent la galanterie jusqu'au génie. Comme ils ne font d'autre usage de leurs facultés que celui de se montrer aimables, comme toute leur ambition se concentre sur un seul point, plaire aux femmes, car la faveur du beau sexe constitue la seule supériorité reconnue dans les salons, ils arrivent en ce genre à un art qui mérite d'être admiré. La grâce ingénieuse de leurs soins, leurs attentions si constantes et si délicates, semblent ne pouvoir s'inspirer que d'un coeur profondément touché, et produisent, au moins momentanément, l'illusion d'un amour véritable.
Nélida se crut privilégiée entre toutes les femmes quand Timoléon, à ses genoux, implora d'elle, dans les termes les plus choisis et les plus tendres, le droit de lui consacrer sa vie; et ce fut avec une sécurité aveugle qu'elle s'abandonna dès ce jour à la douceur d'aimer et d'être aimée.
Madame d'Hespel, ravie de ce mariage qui lui permettrait de montrer souvent à ses côtés le jeune ménage le plus élégant de Paris, courut l'annoncer à toute la société, pendant que M. de Kervaëns allait en Bretagne mettre ordre à ses affaires et disposer son château pour y conduire sa nouvelle épouse. Nélida confia au père Aimery son heureuse destinée. Elle s'affligea beaucoup de ne pas voir mère Sainte-Élisabeth, toujours absente; et, nous le disons à regret, elle eut le tort, dans la préoccupation de son coeur, de ne pas songer à demander sa pauvre amie Claudine de Montclair.