VII

Un matin, madame d'Hespel et Nélida prenaient le thé dans une salle à manger qui donnait sur le jardin. Un déjeuner servi à l'anglaise couvrait la table; les épagneuls de la vicomtesse sautaient sur les chaises et jappaient impertinemment pour obtenir quelque morceau de mofine ou de sandwich, qu'elle leur distribuait avec une rare complaisance, lorsqu'un domestique vint lui remettre une carte de visite, en ajoutant que la personne était là, qui demandait à se présenter.

—Eh! sans doute, sans doute, s'écria madame d'Hespel, faites entrer tout de suite. C'est Guermann Régnier; tu te souviens bien, Nélida, le fils de la voisine qui nous envoyait de si beaux abricots de son espalier; ce doit être un grand garçon à présent que ce petit vaurien; il va se perdre sur le pavé de Paris; mais c'est bon signe qu'il vienne nous voir.

Comme elle parlait encore, la porte s'ouvrit et un jeune homme d'une fort belle figure entra en saluant profondément. La vicomtesse, sans quitter sa place, lui tendit la main; il s'approcha et porta cette main à ses lèvres. Nélida le regardait avec une curiosité mêlée de quelque embarras, ayant peine à reconnaître dans ce jeune homme à la taille élancée, au visage pensif, au noble front, le petit villageois de rustiques allures qu'elle avait connu jadis.

—Soyez le bienvenu, mon enfant; et d'abord asseyez-vous là, près de moi. À bas, Djett, à bas, disait la vicomtesse, en donnant du bout des doigts une tape à son épagneul favori qui ne se pressait pas de céder sa place. Comme vous voilà grandi! et beau garçon vraiment; qui aurait dit cela? Et la chère mère, comment va son rhumatisme? Et son espalier, est-il encore de quinze jours en avance sur celui d'Hespel? Qu'est-ce que vous venez faire à Paris? des folies! pas trop, j'espère. Il faut être sage, mon enfant, il faut venir nous voir souvent; vous trouverez toujours votre couvert mis chez moi, mon cher Guermann.

Ce fut pendant dix minutes un déluge de paroles protectrices qui ne permit pas à Guermann de placer un mot. Plusieurs fois il réprima un léger sourire.

—Vous êtes mille fois bonne, madame, dit-il enfin, profitant d'un moment où les chiens, oubliés pour lui, importunaient de plus belle et forçaient leur maîtresse à s'occuper d'eux; ma mère se porte à merveille et m'a chargé de ses respectueux hommages. Moi, je suis à Paris depuis longtemps déjà; si je n'ai pas eu l'honneur de me présenter chez vous jusqu'ici, c'est qu'un travail incessant, presque au-dessus de mes forces, absorbait mes heures. Il m'a fallu tout à la fois gagner ma vie pour ne pas rester à la charge de ma mère, si peu riche, comme vous savez, et m'efforcer d'acquérir un talent; il m'a fallu étudier et produire; devenir artiste, car telle était ma vocation, et rester artisan, car telle était la condition de mon existence précaire. Ce n'était pas chose facile. Heureusement j'avais été, vous, ne le savez que trop, madame, un enfant obstiné et ingouvernable, c'est-à-dire un de ces enfants qui deviennent des hommes persévérants et durs à la peine. J'ai eu aussi la fortune de rencontrer un maître qui n'a cessé de me donner courage. Depuis cinq ans je travaille à l'atelier de…

—Vous êtes peintre, interrompit la vicomtesse; ah! je vous en fais mon compliment; c'est un état bien agréable. Vous peignez l'aquarelle ou la miniature?

—J'espère faire des tableaux d'histoire, répondit le jeune homme avec une assurance tranquille. Jusqu'à présent j'ai peint un peu de tout. Il a fallu me conformer au goût des marchands et subir leurs exigences, si brutales avec quiconque n'a pas encore de réputation, et je viens de terminer les deux seules toiles que je puisse véritablement avouer: le portrait de ma mère et le Pêcheur de Goethe. Le but de ma visite, madame, était de vous demander si vous voudrez bien honorer mon atelier de votre présence; mon maître a daigné monter hier mes six étages et m'assurer qu'il ne me renierait pas.

—Avec le plus grand plaisir, mon enfant, nous irons dès demain, Nélida et moi; et si, comme j'en suis sûre, vous avez fait une belle chose, si vous n'êtes pas trop exagéré dans vos prix, je vous enverrai toute ma société, et vous aurez probablement d'ici à peu quelque bonne commande.

Disant cela, elle achevait son thé et se levait pour passer dans le jardin, lorsqu'on vint l'avertir que sa couturière l'attendait depuis longtemps et demandait ses ordres. Nélida et Guermann, qui ne s'étaient encore rien dit, se trouvèrent seuls en présence sur le perron.

—C'est une bien belle vie que celle d'un grand artiste, dit Nélida en descendant les degrés. (Quelque chose l'avertissait qu'elle avait à réparer la bienveillante indélicatesse de sa tante.) Sentiez-vous déjà du goût pour la peinture quand nous jouions ensemble à Hespel?

Ce nous, qui rétablissait l'idée d'égalité, presque d'intimité entre Guermann et elle, se plaça naturellement sur les lèvres de la jeune fille comme la plus indirecte et la plus exquise des réparations. L'artiste le sentit ainsi, car, au moment même, le pied de Nélida ayant glissé sur la dernière marche, il saisit son bras pour la retenir, et la serra peut-être un peu plus longtemps qu'il n'eût été strictement nécessaire.

—J'ai toujours aimé contempler les belles lignes à l'horizon, et, tout enfant, mes yeux prenaient un plaisir infini au jeu de la lumière dans le feuillage, reprit-il. Au temps que vous me rappelez, je m'étais déjà essayé souvent à reproduire des formes qui me charmaient. J'avais dessiné, ou du moins cru dessiner, des troncs d'arbres, des animaux au repos, le porche ogival de notre vieille église; mais la première fois que je me complus dans mon oeuvre, le premier jour où je sentis un tressaillement intérieur, une vocation, pardonnez-moi ce mot qui vous semble peut-être bien ambitieux, ce fut… Vous souvenez-vous de ce jour où je volai pour vous une branche de cerises?

—Assurément, dit Nélida qui s'enfonçait avec Guermann sous une longue tonnelle de lierre et de vigne vierge; vous étiez un vrai bandit alors, et moi une pauvre petite pleureuse.

—Vous savez qu'on vous gronda très-fort. Votre tante fit connaître à ma mère tout son déplaisir; on me signifia que je ne serais plus reçu au château, puisque je vous entraînais à la désobéissance. Indigné, le coeur plein de rage, je ne songeai qu'à me venger. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, je forgeai et je rejetai tour-à-tour une foule de projets risibles, mais qui me paraissaient, dans le paroxysme de ma colère, d'une exécution très-facile. Le plus timide n'allait à rien de moins qu'à brûler le château d'Hespel, à vous enlever à travers les flammes, et à tuer résolument tous ceux qui oseraient tenter de me barrer le chemin. N'oubliez pas que j'avais treize ans alors. Ces accès d'une fureur concentrée me brisèrent. Bientôt la douleur, une douleur plus tranquille, quoique plus intense encore peut-être, prit le dessus. Je formai la résolution calme, et j'oserais dire religieuse, de conserver de vous quelque chose que personne dans l'univers ne pourrait jamais me ravir, votre image.

—Comment! dit Nélida, vivement intéressée à ce récit.

—Me promettez-vous de ne pas vous offenser? continua Guermann; les enfants, et un peu aussi les artistes, ne sont pas toujours responsables de leurs actes.

—Ce que vous avez à confesser est donc bien terrible? dit Nélida en souriant.

—Vous allez en juger, répondit Guermann. Ou plutôt non; ne jugez rien; faites descendre sur moi toutes vos indulgences.

—Ne sommes-nous pas de vieux amis? une indulgence réciproque est le lien de toute amitié vraie.

—Je tirai d'un bureau, où je l'avais serré avec soin, un portefeuille, héritage de mon père; j'allai dans la campagne, et, repassant exactement par les sentiers où nous avions marché ensemble, je vins m'asseoir sur le bord d'un fossé où vous vous étiez reposée. Là, mettant ma tête dans mes deux mains et fermant les yeux afin de n'être distrait par aucun objet extérieur, je concentrai longtemps sur vous toute ma pensée, je m'imprégnai tout entier, si je puis m'exprimer ainsi, du souvenir de votre grand front si fier, de votre belle chevelure, de votre doux et triste regard; je fis à Dieu un voeu étrange…

—Lequel? dit Nélida, de plus en plus attentive.

—Dispensez-moi de vous le dire, dit Guermann avec un sourire mélancolique; je n'aurai jamais à l'accomplir. Puis, continua-t-il en reprenant son récit, saisissant un crayon avec un enthousiasme incroyable dans un enfant tel que je l'étais alors, je traçai d'une main audacieuse une figure qui, certes, était bien loin de vous égaler en beauté, mais qui pouvait, à des yeux prévenus et à un coeur plein de vous, rendre un instant d'illusion et rappeler votre présence. Lorsque j'eus fini, je ressentis une si vive joie, je fus saisi d'un transport tel, que je tombai à genoux devant mon oeuvre, et ma poitrine gonflée se soulagea par un torrent de larmes. Quand je voulus me relever, mes jambes ne me soutenaient plus; mon front était baigné d'une sueur froide; je tremblais de tous mes membres. Ce fut avec une peine infinie que je me traînai jusqu'au village; il fallut me mettre au lit. J'y restai quinze jours, en proie à une fièvre presque toujours accompagnée de délire.

Le premier jour de ma convalescence, à peine en état de parler, j'annonçai à ma mère que je voulais aller à Paris et devenir un grand peintre. La pauvre femme fut consternée; elle pensa que j'étais repris d'un accès, tant cette résolution lui parut insensée. Mais mon pouls était calme, et j'expliquai avec beaucoup de lucidité un projet qui semblait bien arrêté dans mon esprit. Le médecin, qui ne manquait pas d'un certain goût, et qui avait vu le dessin resté sous mon chevet pendant ma maladie, crut reconnaître dans cette esquisse hardie les signes certains d'un talent véritable. Il rassura ma mère, et l'exhorta à ne pas contrarier mon désir. L'excellente femme consentit à tout; mais, inquiète pour mon jeune âge, elle me supplia d'attendre encore deux années. Le docteur calma mon impatience en promettant de guider mes études et de me fournir de bons modèles. Enfin, les deux années écoulées, nous vînmes à Paris; ma mère m'installa dans une petite chambre, voisine de la demeure d'un de ses parents qui, par le plus grand des bonheurs, se trouvait être l'ami de… Celui-ci me reçut à son atelier sans vouloir accepter aucune rétribution. Confiante en la Providence qui protégeait ainsi mes premiers pas, ma mère retourna dans son village. Elle avait voulu me conduire chez madame d'Hespel, dont la bonté lui était connue; je m'y refusai. Quand je serai devenu un grand peintre, lui dis-je, j'irai moi-même prier mademoiselle de la Thieullaye de venir voir mon oeuvre; jusque-là il ne faut pas qu'elle entende parler de moi. Je ne veux pas être protégé, je veux être applaudi. Cela était bien orgueilleux, bien fou assurément; vous allez en rire de pitié; et pourtant me voici, après sept années de silence et de travail; et si, demain, un regard de vous s'arrête avec complaisance sur la toile que j'ai animée de mon souffle, si vous éprouvez quelque sympathie pour ces créations de mon âme et de ma main, je me sentirai le premier, le plus grand entre les mortels. Sinon, si vous me trouvez indigne de vos louanges, si votre coeur ne s'émeut pas à la vue de mon oeuvre imparfaite, je souffrirai immensément, je l'avoue, mais je ne me découragerai point. Je m'enfermerai de nouveau, un an, dix ans, s'il est nécessaire; et, au bout de ce temps, vous me reverrez encore, et je vous tiendrai le même langage. Je vous dirai comme aujourd'hui: Venez, venez chez le pauvre artiste inspiré ou abusé; prononcez son arrêt; donnez-lui sa couronne de laurier ou sa couronne d'épines; car son génie ou sa folie, sa gloire ou sa misère viennent de vous, c'est vous qui en êtes responsable devant Dieu.

Guermann s'était animé en parlant ainsi, et sa parole chaleureuse avait un accent de vérité entraînante. Nélida était très-émue. Elle entendait pour la première fois l'expression d'un enthousiasme poétique, qui n'était ni le langage de l'amour ni celui de la religion, mais qui s'inspirait de tous deux. Elle découvrait tout d'un coup, de la manière la plus inattendue, et sans qu'il fût possible de s'en offenser, que depuis sept années elle régnait sur un coeur plein de courage, sur un noble esprit, sur un grand génie peut-être! Elle se voyait l'arbitre d'une destinée, ayant charge d'âme, revêtue soudain de ce caractère de Béatrix, qui a été le rêve de toute les femmes capables de concevoir l'idéal; et disons-le, elle sentait naître au plus profond de son âme un immense orgueil. Ce sentiment n'était peut-être pas aussi chrétien qu'on eût pu le souhaiter dans une élève docile du père Aimery; mais, nous le demandons, quelle est la femme, si humble qu'on la suppose, qui repousse avec bonne foi un culte désintéressé et qu'elle consente en secret à résider sur l'autel pour y respirer, muette et voilée, le pur encens du sacrifice?

—Nous montrerez-vous ce portrait demain? dit Nélida, après un moment de silence et en continuant de marcher.

Une faible brise jouait au-dessus de leurs têtes avec les festons pendants du lierre et de la vigne vierge, qui s'entrechoquaient contre le treillis de fer et formaient un bruissement continu, doux et plaintif.

—À vous, quand vous l'ordonnerez, répondit Guermann; mais il faudra que nous soyons seuls. Jamais, excepté le bon docteur qui le découvrit par surprise, personne n'a vu ce dessin; jamais personne ne le verra; ce serait une profanation. Ce portrait est mon seul culte, ma seule idole. Toute ma vie passée, tout mon avenir sont là dans ces quelques lignes tracées d'une main enfantine, sous la domination d'une puissance invisible. Toute mon ambition, tout mon orgueil, ajouta-t-il après quelques hésitation, sont dans ce nom que je n'ose plus prononcer…

—Nélida! s'écriait en ce moment madame d'Hespel à l'autre extrémité du berceau. Les deux jeunes gens s'arrêtèrent comme frappés d'un coup électrique.

—Nélida, dit Guermann à voix basse et se parlant à lui-même. Ce n'est pas moi qui l'ai dit, ajouta-t-il en levant les yeux sur la jeune fille.

Elle pressa le pas et se mit à courir pour rejoindre sa tante. Il s'agissait d'un habit de cheval à essayer. Elle rentra en toute hâte, sans se retourner pour dire adieu à Guermann qui venait à quelques pas derrière elle.

L'artiste prit aussitôt congé de madame d'Hespel. La vicomtesse lui promit encore de venir le lendemain à son atelier.