VIII

Une heure après, la vicomtesse faisait appeler Nélida.

—Mon enfant, lui dit-elle, apprêtez-vous pour sortir; j'ai demandé mes chevaux, et nous irons surprendre Guermann à son atelier. En lui promettant d'y aller demain, j'avais oublié les courses; après-demain j'ai la matinée musicale de madame de Blonay; jeudi la lecture de Charles V; notre visite serait ajournée indéfiniment, et j'en aurais du regret. Je m'intéresse beaucoup à ce jeune homme, beaucoup, beaucoup, et je veux écrire à sa mère comment j'aurai trouvé ses peintures. Allons-y tout de suite, ce sera bien plus aimable.

Nélida n'avait pas d'objection; elle monta en voiture avec sa tante, et, dix minutes après, elles entraient toutes deux dans une étroite allée de la rue de Beaune, et montaient un escalier obscur, précédées d'un laquais fort surpris d'avoir à conduire sa maîtresse dans un pareil lieu.

—Ouf! disait la vicomtesse en s'arrêtant un peu à chaque étage et riant aux éclats; et de trois; et de quatre; encore un peu de vertu, et nous sommes au ciel.

Nélida ne riait pas. L'aspect de cette maison misérable, de cet escalier sale et tortueux, lui serrait le coeur. Quel contraste avec les degrés couverts de tapis de l'hôtel d'Hespel et de toutes les somptueuses demeures qu'habitaient ses amies! Ainsi que toutes les femmes de son rang, élevées dans le monde et pour le monde, mademoiselle de la Thieullaye savait, à la vérité, qu'il y avait des pauvres; elle l'avait entendu dire en chaire; elle en avait aperçu de loin, dans les rues, et faisait à toutes les quêtes de larges offrandes; mais jamais une réalité brutale n'avait frappé ses yeux; jamais elle n'avait été provoquée à la réflexion sur cette loi inexorable de travail et de misère qui pèse si rudement sur le plus grand nombre des hommes. Elle ne se faisait aucune idée de la condition amère de ceux que des talents supérieurs, des instincts élevés, des moeurs délicates, ne mettent pas à l'abri du besoin, et qui, loin de pouvoir s'abandonner aux ambitions nobles qui les sollicitent, se voient forcés de se courber sous un labeur grossier qui leur assure à peine l'existence. Ces pensées lui venaient pour la première fois en entrant dans la demeure de Guermann, de cet homme dont elle se savait adorée, et à qui son coeur décernait en secret la palme du génie. Elle se rappelait ses paroles: «Il a fallu que je devinsse artiste en restant artisan; et des larmes s'amassaient au bord de sa paupière, quand le domestique, arrivé au sixième palier, sonna avec force à une petite porte basse sur laquelle était clouée une carte de visite portant le nom de Guermann Régnier. Quelques minutes se passèrent sans que personne vînt ouvrir. Le valet irrité allait ressaisir la sonnette, lorsqu'on entendit le bruit d'une porte intérieure; des pas légers approchèrent et une voix de femme, hésitant un peu, dit: Est-ce toi, Virginie?

—C'est moi, répondit madame d'Hespel en déguisant sa voix et s'applaudissant de son stratagème. En effet, la clé tourna dans la serrure, et la vicomtesse entrant brusquement se trouva dans une pièce à peine éclairée, face à face avec une ravissante créature qui, les bras nus, les cheveux tombant sur ses épaules, poussa un cri et s'enfuit par une porte vis-à-vis la porte d'entrée; madame d'Hespel l'entendit qui disait:

—Guermann, ce sont des dames; où vais-je me cacher?

—C'est un modèle apparemment, dit la vicomtesse à Nélida surprise d'une si étrange apparition; on est exposé à cela chez les peintres. Par bonheur, c'est une femme, et nous pouvons entrer.

Guermann parut à la porte de l'atelier. Il était vêtu d'une blouse et d'un pantalon de toile grise; il tenait sa palette et son appuie-main.

—Mon Dieu, madame, s'écria-t-il en apercevant la vicomtesse vous me voyez couvert de confusion. Excusez-moi de vous recevoir dans un accoutrement pareil, mais je ne m'attendais pas…

—Bah, bah, cela ne fait rien du tout, mon enfant, interrompit la vicomtesse en entrant résolument dans l'atelier; l'impatience de voir toutes vos belles choses nous a fait devancer le jour et l'heure. Nous vous gênons peut-être, ajouta-t-elle en jetant un regard inquisitif autour d'elle; vous faisiez poser un modèle?

La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'était blottie derrière le poêle après avoir pris à la hâte et jeté sur ses épaules un morceau de rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au front. Les deux bras croisés sur sa poitrine, les yeux baissés, retenant son haleine, elle était dans un état de contrainte et de souffrance visible.

—Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann avec gravité; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu consentir…

La jeune fille leva les yeux, deux yeux pétillants de jeunesse, et regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci.

—Je ne suis pas assez riche pour payer des modèles, reprit Guermann à demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye devant le chevalet qui portait sa composition d'après la ballade de Goethe.

—Quel drôle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand sans doute pour comprendre cela?

—Ce qui m'a déterminé dans le choix de ce sujet dit Guermann, en s'adressant à Nélida qui contemplait avec émotion ce tableau d'une pureté de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux les moins exercés, c'est un enfantillage et une présomption. Un enfantillage, parce que depuis ma première jeunesse j'ai conçu un goût passionné, absurde, ridicule pour les nénuphars, et que cette scène me donnait l'occasion d'en faire.

Nélida s'approcha de la toile comme pour examiner un détail, mais en réalité pour cacher une vive rougeur.

—Une présomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet impossible, et qu'il avait blâmé beaucoup un peintre de l'avoir choisi. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot impossible soulève dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il provoque à la lutte, comme il excite à la témérité. Cette parole de Goethe retentit pendant six mois à mes oreilles, jour et nuit, sans me laisser de trêve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour ainsi dire, accepté le défi, j'ébauchai le tableau que vous voyez là; il vous paraît, à coup sûr, une pauvre victoire remportée sur l'opinion du grand poète; mais aux premiers jours d'un puéril enivrement, il me parut un chef-d'oeuvre tel, que je croyais à chaque instant voir se dresser devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprès de la tombe pour venir m'applaudir et se reconnaître vaincu.

Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux çà et là dans tous les recoins de l'atelier; mais Nélida, curieuse, étonnée, pénétrant pour la première fois par ces quelques mots dans les mystères de l'art, Nélida à qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout nouveaux de poésie, écoutait avidement les discours du jeune artiste et ne songeait point à l'interrompre.

—Savez-vous, Nélida, que cette Naïade vous ressemble? dit enfin madame d'Hespel.

—Voici le portrait de ma mère, dit Guermann, pour détourner l'attention de la vicomtesse. Et, passant auprès de Nélida en approchant son chevalet, il lui jeta ces mots qui entrèrent dans le coeur de la jeune fille comme un fer brûlant:

—Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait m'empêcher de vivre par vous.

—Ah! pour le coup, voilà qui est merveilleux, s'écria la vicomtesse. Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne madame Régnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche d'améthyste. Voilà bien ces petites boucles à la neige, dont elle n'a jamais voulu se départir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu, cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil à ramages… rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour. Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naïade; elle n'est pas trop naturelle cette Naïade; elle a bien un faux air de Nélida, mais pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela.

—Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commençait à perdre patience, que vous ayez vu beaucoup de Naïades.

—Ah çà! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention à cette réponse, nous ne voulons pas vous déranger plus longtemps, nous reviendrons. Il faut que mademoiselle achève de poser, ajouta-t-elle, en se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci, qui avait repris contenance, et qui n'était peut-être pas fâchée d'un examen qu'elle savait ne pas devoir lui être défavorable, regarda madame d'Hespel avec gaîté et malice; un charmant sourire ouvrit sa lèvre vermeille et appétissante comme une cerise que vient de fendre un rayon de soleil.

—Vous viendrez nous voir bientôt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis très-coloriste; l'éclat de la couleur me séduit, et, peut-être, j'en conviens, est-ce un peu aux dépens de l'exactitude rigoureuse du trait.

Guermann sourit et promit de venir dès le lendemain; il accompagna la vicomtesse jusqu'au bas de ses six étages, et, donnant la main à Nélida pour l'aider à monter en voiture: «Je vais rentrer dans le temple, dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est béni, ma destinée consacrée.»

Nélida rentra chez elle en proie à une grande agitation. Depuis le bal chez sa tante, depuis cette valse éperdue où le secret de sa jeunesse, échappé dans le trouble de ses sens, avait été recueilli par un homme qui allait devenir son époux, elle croyait avoir conçu pour cet homme un amour passionné, éternel. Tout ce qu'elle éprouvait à l'approche de Timoléon, le léger embarras d'une pudeur délicate, une reconnaissance naïve de ses soins, une admiration complaisante pour la supériorité de son esprit et les agréments de sa personne; toutes ces sensations confuses étaient si nouvelles, si délicieuses, que Nélida ne doutait pas que ce ne fussent là les émotions profondes d'une âme pénétrée d'amour. Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement, à la vie poétique qu'elle allait mener. Elle se représentait l'antique château en Bretagne, que Timoléon décrivait si bien; les vastes landes de bruyères roses, les roches druidiques, les courses à cheval à travers la contrée sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte d'un noble cavalier qui lui parlait le langage sérieux et doux de la foi jurée et du légitime amour. Se sentant attachée déjà par les liens d'une sympathie réciproque, elle était charmée, confiante, calme, et n'imaginait pas qu'il pût exister sur la terre de tendresse plus vive et de félicité plus grande que la sienne.

Et tout à coup, c'est une autre pensée qui se lève dans son âme; c'est une autre préoccupation qui l'absorbe, une autre destinée qui l'intéresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le château du grand seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est Guermann et non plus Timoléon, dont elle voit l'image à ses côtés!

Ô passion, passion, force impitoyable qui nous entraîne et nous brise! souffle embrasé qui nous pousse à travers la vie dans un tourbillon de douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, désir, ambition, génie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour jamais rassasié! heureux les mortels dont tu n'as pas daigné faire ta proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche! Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ouï le frémissement de tes ailes menaçantes agiter l'air au-dessus de sa tête!