XV
Rentrée dans son appartement, madame de Kervaëns passa le reste de la nuit en proie à l'une de ces crises que les plus étonnants contrastes de notre nature, la lutte des tentations les plus violentes, des mouvements les plus opposés, des résolutions les plus inconciliables, peuvent seuls faire naître et faire comprendre.
Sous la double action de l'orage qui embrasait l'atmosphère, et de cette fièvre de jeunesse qui, longtemps comprimée, venait enfin d'éclater dans toute sa force, Nélida se voyait, comme à la lueur d'un éclair, face à face avec une vérité terrible. Ses yeux étaient dessillés. Pour la seconde fois son existence, qu'elle avait cru fixée à jamais, était ébranlée jusqu'en ses fondements; Guermann, en reparaissant dans sa vie, pour la seconde fois en ressaisissait l'empire. Lui qu'elle avait fui, qu'elle avait pu haïr, qu'elle avait cru mépriser, ramené près d'elle par une volonté indomptable, était encore une fois le maître souverain de toutes ses pensées.
Dans une situation pareille, un caractère moins énergique eût trouvé au sein de son indécision une force illusoire. La plupart des femmes, pusillanimes et chimériques tout à la fois, incapables de sonder leur conscience d'une main ferme, nient le danger pour éviter le combat et s'exagèrent la toute-puissance de leur vertu dans l'intérêt même de leur faiblesse. De telles ruses n'étaient pas compatibles avec cette sincérité de nature qui chez Nélida n'avait pu un seul instant être altérée ni par les maximes, ni par les exemples du monde. Ce n'était pas une telle femme qui pouvait, à demi consentante, se laisser glisser sur une pente insensible et se rendre coupable de fautes chaque jour regrettées, chaque jour aggravées. Non; elle sut voir d'un oeil sévère toute l'étendue de son mal. Elle osa se dire qu'encore un jour, encore une heure semblable, et elle était perdue. Elle comprit, en frémissant, qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans une détermination instantanée, plus de vertu que dans un parti extrême, il fallait fuir, s'éloigner de Guermann; élever entre elle et lui d'infranchissables barrières; ne plus le revoir jamais… Fuir! mais où aller? où chercher un refuge? À qui demander un refuge? À qui demander un appui et cette force contre soi-même, dont les âmes les plus éprouvées avouent le besoin aux heures de la tourmente?… Timoléon?… À cette pensée, l'indignation la faisait pâlir; le juste orgueil des nobles coeurs offensés se soulevait en elle. Une voix intérieure lui criait qu'une telle faiblesse serait une faute irréparable. Cet être si peu digne d'estime, qui avait exercé sur son inexpérience la facile séduction d'un premier attrait, n'était pas capable, elle le sentait bien, de comprendre ni de soutenir l'héroïsme d'un grand sacrifice. Il l'entraînerait de nouveau, il la retiendrait avec lui dans une sphère puérile et vaine où s'éteindraient bientôt les éléments de grandeur et de force que la passion venait de lui révéler dans son propre coeur. Ce qui l'attendait auprès de Timoléon, en supposant qu'il se laissât ramener par des velléités de devoir et de tendresse, c'était une solitude morale pire que la mort, ou une communauté de plaisirs qu'elle ne pouvait plus envisager sans dégoût.
Lorsqu'un grand amour a fait battre un grand coeur, quand le sentiment de la vérité éternelle est entré par lui dans une âme puissante, toutes les conventions éphémères, toutes les proportions mesquines de la vie sociale s'amoindrissent et s'effacent de telle sorte, qu'on les prend en pitié et qu'on cesse bientôt de croire à leur existence. Ainsi, pour Nélida, il n'y avait de choix possible qu'entre vivre et mourir: vivre d'un amour immense, sans entrave et sans fin; mourir si la fidélité à des serments téméraires, violés déjà par celui qui les avait reçus lui commandait d'étouffer son amour.
Nulle transaction ne se présentait dans son esprit entre la liberté illimitée et le rigide devoir. Ô saint orgueil des chastetés délicates, tu ne fus pas insulté un moment dans le coeur de cette noble femme. Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, céder à un amant en continuant d'appartenir à un époux, marcher environnée des hommages que le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin, à l'ombre d'un mensonge, de lâches et furtifs plaisirs, ce sont là les vulgaires sagesses de ces femmes que la nature a faites également impuissantes pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les séduit; également incapables de soumission ou de révolte; aussi dépourvues du courage qui se résigne à porter des chaînes, que de la hardiesse qui s'efforce à les briser!
Nélida, on l'a vu, n'était pas faite ainsi.
… Le tonnerre avait cessé de gronder; un vent du nord s'était levé et balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur les toits s'éveillaient un à un et s'entr'appelaient, à de longs intervalles, d'une note mélancolique. Saisie par le froid pénétrant de ces heures qui précèdent le lever du soleil, à peine vêtue, assise immobile dans un grand fauteuil de bois noir adossé à la cheminée où le vent engouffré poussait des mugissements lamentables, madame de Kervaëns, seule en présence de Dieu, luttait contre l'angoisse croissante d'une agonie qui allait tracer à son beau front un premier pli ineffaçable. Tout à coup elle crut entendre, dans le corridor qui conduisait à sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura suspendue… Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrêtaient à sa porte, la clef tournait dans la serrure… Qui pouvait-ce être à une telle heure de la nuit, après une telle soirée? Quel autre que celui auquel elle n'avait cessé de songer? En effet, c'était Guermann.
Elle n'éprouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colère. Elle savait que leur heure à tous deux était venue et que les paroles qu'ils allaient échanger seraient l'arrêt suprême. Plusieurs minutes s'écoulèrent dans une attente solennelle.
—Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant, je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amère, et je sais que vos lèvres désormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai voulu vous voir une dernière fois avant de quitter ces lieux que vous m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant haïr. J'ai voulu vous dire un adieu éternel, par cette nuit de tempête si semblable à mon coeur, avant que les ténèbres ne fussent entièrement dissipées; car vous êtes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus ému, que si je vous voyais encore à la pleine clarté du jour, tout mon orgueil s'évanouirait, je tomberais sans force à vos pieds, vous ne verriez en moi que votre esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous n'aurez pas ce triomphe. Vous êtes un coeur sans amour; nul ne sera jamais conduit par vous aux sphères radieuses; vous n'avez de Béatrix que la beauté. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour moi, ici-bas, ni amour, ni félicité, ni gloire, car tout cela était en vous, était vous. Vous, telle que vous auriez pu être, si j'avais su allumer dans votre âme une étincelle du feu qui consume la mienne, mais non pas vous telle que vous êtes: vous insensible et froidement prudente; vous qui fermez vos yeux à l'évidence d'un amour impérissable, pour demeurer, languissante et énervée, dans les vulgaires liens d'une égoïste sagesse…
Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur la tête courbée de Nélida frémissante. Adieu, ma sainte chimère, ma noble espérance, adieu, ma part d'immortalité… Puissent tous les pardons du ciel descendre sur votre front pâli! Puisse la connaissance du mal que vous faites vous être à jamais épargnée!… Adieu.
—Vous ne partirez pas seul! s'écria Nélida en se levant et saisissant le bras de Guermann… Vous ne partirez pas seul, car je vous aime!
Un éclair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les battements de son coeur s'arrêtèrent, un tremblement convulsif courut dans tous ses membres; il faillit tomber à la renverse.
—Vous auriez ce courage insensé? s'écria-t-il enfin, sans oser lever les yeux sur Nélida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez capable d'un dévouement si sublime?
Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgré lui avec ironie.
—Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle.
Pour toute réponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour… Il n'est donné à aucune parole d'exprimer de tels transports succédant à un tel martyre. Le rêve de son âme ardente s'accomplissait au moment où il croyait le voir s'évanouir; l'impossible était réalisé; Nélida lui appartenait; le ciel et la terre n'étaient plus assez vastes pour son bonheur.