XVI

Il est peu de contrées où les forces de la nature revêtent un caractère plus imposant que dans les Alpes suisses, il n'en est point peut-être qui parlent à la passion un langage aussi conforme à ses instincts. Les traces de l'homme civilisé disparaissent dans ces solitudes de granit et de neige; la voix du monde y est étouffée par le grondement des cataractes; le souvenir même des entraves qu'apportent les lois et les coutumes sociales à la satisfaction des penchants, s'efface au fond de ces vallées ombreuses où la vie pastorale se montre dans sa grâce tranquille et fière, où tout rappelle à l'âme les joies perdues de la simplicité primitive, lui suggère le dédain des vanités et la conduit à la paisible possession d'un bonheur non disputé.

Nélida, triste, morne, concentrée en elle-même durant la longue route qu'elle venait de faire, Nélida, à peine sensible à la tendresse passionnée, à la sollicitude constante avec lesquelles Guermann tentait de vaincre son douloureux silence, se sentit allégée d'un poids écrasant lorsqu'elle eut franchit la frontière. Les tableaux aux proportions gigantesques qui se déroulèrent devant ses yeux surpris, l'arrachèrent malgré elle à son accablement. Les exhalaisons vivifiantes des forêts de pins, l'air salubre de la montagne, la senteur aromatique des riches pâturages, entrèrent par tous ses pores et firent circuler son sang que la tristesse avait comme figé dans ses veines; le bien-être physique réagit vigoureusement contre la douleur morale.

Guermann épiait avec anxiété ces premiers symptômes d'un retour à la vie. Voyant sur le visage de Nélida l'heureux effet de ces horizons nouveaux et de ces grandioses solitudes, il se hâta de quitter les routes frayées et s'enfonça avec elle dans les parties les moins fréquentées des Alpes. Sous la conduite d'un guide sûr, il osa risquer des ascensions difficiles, affronter des gîtes inhospitaliers, braver la fatigue, la faim, le danger même. Il voyait avec une joie infinie, vers la tombée du jour, sa compagne lassée presser le pas du mulet pour gagner l'agreste hôtellerie, s'asseoir, avec un appétit d'enfant, à la table sans nappe où on leur servait un repas plus que frugal, et se jeter épuisée sur un rude grabat où le sommeil venait aussitôt fermer sa paupière. Toute communication entre eux et le monde extérieur était momentanément suspendue; aucune lettre, aucun journal ne pouvait les atteindre dans ces courses capricieuses à travers la montagne. Guermann n'entretenait Nélida que de l'avenir qui s'ouvrait à eux; il lui peignait en traits de flamme le bonheur à la solitude, dans la sévérité du travail et dans la sainte ardeur d'une inaltérable affection. Ses discours n'étaient qu'un perpétuel cantique, qu'un hymne enthousiaste à l'amour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait lui servait à colorer ses tableaux émouvants; il prenait à témoin la nature entière, il l'invoquait, la conviait à partager sa félicité; la magie de sa parole transformait les réalités en visions splendides.

Un soir, ils étaient arrivés sur un des plateaux supérieurs du Faulhorn, au-dessus de la région des sapins, à cette élévation où l'on ne rencontre plus que quelques mousses chétives et cette pâle fleur des neiges que l'on nomme la renoncule glaciale. Un petit lac, d'une eau sombre, les retint quelques instants sur ses bords. Aucun poisson n'y pouvait vivre, leur dit le guide; jamais aucun chamois n'y était venu boire; jamais l'aile d'un oiseau n'avait rasé son onde.

En ce moment Véga se levait à l'horizon et jetait sur le lac endormi un long sillage lumineux et tremblant.

—Ô ma bien-aimée! s'écria Guermann en enlaçant Nélida de son bras magnétique et lui montrant du doigt la voûte éthérée, vois cet astre doux et pur, comme il a pitié du maudit, comme il le console! c'est ainsi, étoile du salut, que tu t'es levée sur ma vie…

Nélida se pencha sur l'épaule du jeune artiste, et deux larmes de joie glissèrent sur sa joue.

La passion de Nélida pour Guermann était de celles qui font vivre ou mourir. La nature courageuse et enthousiaste de la jeune femme ne pouvait, d'ailleurs, demeurer longtemps dans cet état d'inertie où l'avait plongée un premier remords. Bientôt elle se reprocha ce remords comme une faiblesse; et, dans son admiration excessive pour son amant, elle se dit qu'une grandeur pareille était supérieure à toutes les lois humaines. La vie étrange et solitaire qu'elle menait avec Guermann entretenait cette exaltation; elle en arriva à se persuader que tous les sacrifices, même celui de la conscience, étaient encore trop peu de chose pour reconnaître un tel amour; et, s'abandonnant sans réserve à l'âpre sentiment de son bonheur, elle accepta, sans plus hésiter, toutes les conséquences de sa faute involontaire.

Un mois se passa ainsi, mois d'enchantements toujours renouvelés et de perpétuelle magie. Nul ne saurait concevoir, s'il ne l'a ressenti, quelle immense puissance de félicité recèle le coeur de l'homme, quand il a rejeté courageusement tout ce qui fait obstacle, et que, loin des haines jalouses, loin des soucis de la vie vulgaire, loin du monde et de son influence flétrissante, il s'abandonne avec sincérité à l'ardeur de dévouement et d'amour que Dieu a mise en lui. Ô vous, qui avez bu à la coupe d'ivresse, vous vous plaignez qu'elle se soit brisée dans vos mains, et que les éclats de son pur cristal vous aient fait des blessures inguérissables! Âmes lâches! coeurs pusillanimes! n'insultez pas à votre infortune, elle est sacrée. Vous êtes les élus du destin; vous avez approché Dieu autant qu'il est donné à la faiblesse humaine; vous avez sondé, dans vos joies et dans vos douleurs, dans vos désespoirs et dans vos extases, tout le mystère de la vie.