XXI
—Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann à Claudine la première fois qu'ils se trouvèrent seuls, de tout le bien que vous faites à madame de Kervaëns. Votre arrivée ici est un coup du ciel. La présence d'un tiers était devenue indispensable entre Nélida et moi, et personne autre que vous n'eût été agréé par elle. Laissez-moi vous le dire sans fatuité aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir aisément, madame de Kervaëns se consume dans une préoccupation unique; son amour trop exclusif la dévore. Ses anciennes plaies aussi se sont rouvertes dans les constantes réflexions de cette solitude que rien ne vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles blessures. Je ne sais quel malentendu s'est glissé entre nous; il menace chaque jour de s'accroître; et, à vous dire ma pensée sans détour, je crois qu'une absence, une séparation, si courte qu'elle soit est aujourd'hui nécessaire pour rétablir entre nous la confiance et la liberté d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez décider madame de Kervaëns à faire avec vous un petit voyage, à changer le cours de ses idées, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions cesser ainsi, sans secousse et sans explication pénible, un état de choses aussi fâcheux pour elle que pour moi.
Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en réjouit. Elle ne savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les positions extrêmes, ne sert point à guérir le mal, mais seulement à en sonder toute la profondeur. Madame de Kervaëns consentit assez facilement à faire une excursion à Florence; Guermann promit de la rejoindre aussitôt qu'il aurait terminé un portrait commencé depuis quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut bien le dire, il éprouva une sensation de bien-être inaccoutumé en rentrant seul à Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur profonde que l'on a causé par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni se consoler.
Depuis quelques jours, il était mécontent; le portrait de la marquise Zepponi ne venait pas bien. Il attribuait la non-réussite de son travail, cette espèce d'empêchement de son pinceau, à l'atmosphère pesante qu'il respirait chez lui et à la préoccupation où le jetait, quoi qu'il en eût, le fier silence de Nélida. Il alla encore le jour même chez la marquise; elle lui parut éclairée d'une manière nouvelle; il déchira sa toile et recommença immédiatement une autre esquisse dont la hardiesse, le mouvement et la vérité, lui donnèrent une satisfaction complète. Près d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de Florence étaient bonnes. Nélida voyait avec intérêt les galeries, les églises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait presque chaque jour une espèce de journal, dans lequel elle jetait au hasard ses impressions spontanées. Le plus souvent ces pages, écrites avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle à lui-même, révélaient une délicatesse et une pureté de goût supérieures; par moment, lorsqu'elles étaient dictées par l'enthousiasme, elles s'élevaient à une grande éloquence. Guermann était tout à la fois enorgueilli et humilié par cette lecture. La femme qui sentait, pensait et écrivait ainsi, lui appartenait, c'était de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant un retour sur lui-même, il se disait que lui, artiste pourtant, il eût été incapable d'exprimer, en des termes si précis, un jugement aussi prompt, aussi sûr, la conscience de son infériorité lui causait un malaise insupportable.
Le portrait d'Élisa avançait avec rapidité; chaque jour elle donnait à Guermann des séances de cinq à six heures, sans jamais se plaindre de la moindre fatigue. Il était épris de son ouvrage; elle était éprise de lui: de là, une sorte d'équivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui jetait la marquise en des perplexités infinies.
L'avant-veille du jour fixé par l'artiste pour aller rejoindre madame de Kervaëns, il y eut, à l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal paré et masqué à la Scala. M. Negri, le banquier auprès duquel Guermann était accrédité, l'invita à venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux furent éblouis du spectacle qui s'offrit à eux. Cette immense salle était splendidement éclairée par un lustre de dimensions colossales et par des candélabres placés, de distance en distance, entre les cinq rangs de loges. Dans le parterre, élevé au niveau du théâtre, s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre, des flots bigarrés de masques et de dominos. On se heurtait, on s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au divertissement des loges, où les femmes, en grande parure, étincelantes de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour empressée. Partout des yeux brillants de plaisir; des épaules nues; de beaux bras appuyés sur des coussins de soie; des colliers de rubis et d'émeraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des éventails agaçants, couvrant et découvrant tour à tour des sourires coquets; des attitudes languissantes, des bouquets effeuillés, des regards échangés, rapides et brillants comme l'éclair; une rumeur confuse, assez semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin à loin, quelque cri sorti de la foule, quelque prodigieux éclat de rire, qui faisait pencher toutes les têtes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble indéfinissable de mouvement, de lumière, de couleur, de musique et de bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la licence se donnaient ample carrière.
—Eh bien, qu'en dites-vous? s'écria M. Negri, qui voyait l'étonnement de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas là un coup d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne sont pas prudes, et pour un bel étranger tel que vous, surtout, il n'est vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que vous au Corso, depuis quelque temps? À votre place, je mettrais l'occasion à profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies femmes. Tenez, voilà, aux avant-scènes, la duchesse Lina et son amant, le comte de Pemberg; voilà la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline; là-bas, au numéro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez plutôt, au numéro 4, ces joues pâles et ces yeux rouges! Mais où donc est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en beauté toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son cavalier servente.
Un valet en grande livrée tirait les rideaux de la loge qui faisait face à celle de M. Negri. Élisa, enveloppée d'un manteau d'hermine, s'assit sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention à lui; puis, laissant tomber son manteau en arrière, elle fit, d'un coup d'oeil, le tour de la salle. Lorsqu'elle arriva à la loge du banquier, celui-ci lui adressa un profond salut, auquel elle répondit par un regard inquiet et passionné jeté sur Guermann. Ce regard le troubla pour la première fois. Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, il sentit ce qu'il n'avait fait que voir jusqu'alors: c'est que la marquise Zepponi était merveilleusement belle.
M. Negri proposa à Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste fut presque aussitôt invité à souper par plusieurs jeunes gens et les suivit dans leur loge. Après le souper, ils allèrent ensemble au foyer; c'était là que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les aventures. Ses compagnons furent presque aussitôt interpellés et successivement emmenés par des dominos. Il se trouvait seul, fatigué du bruit, un peu étourdi par les fumées du vin et les vapeurs de cette atmosphère étouffée, l'esprit offusqué de mille images, de mille sensations confuses, et se disposait à quitter le bal lorsqu'un bras de femme s'enlaça au sien, et une voix déguisée sous le masque, mais qui le fit tressaillir, lui dit en français:
—J'ai à te parler; viens.
Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le fit traverser avec une prodigieuse dextérité le plus épais de la cohue. Lorsqu'ils furent arrivés à un endroit des corridors délaissé par la foule, où quelques rares promeneurs passaient seuls de loin à loin et où l'on pouvait parler sans être entendu:
—On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas que tu partes, entends-tu?
—Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empêcher? dit Guermann en souriant.
—Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable d'amour, de discrétion, de prudence.
—De prudence? reprit Guermann en s'efforçant de donner un tour plaisant à la conversation si bizarrement entamée par le domino, de prudence? j'ai vingt-trois ans; de discrétion? je suis Français; d'amour? je pars précisément parce que je suis amoureux.
Le domino lâcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le saisissant de nouveau avec force:
—Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras, parce que tu seras amoureux d'une autre.
Ces paroles furent dites avec un accent étrange.
—Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez sérieusement ému; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me semblent les plus beaux du monde.
—Je compte sur mon amour, répondit le domino d'un ton pénétré; je compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira, avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper: je t'aime.
Le domino se remit à marcher à pas précipités, regardant souvent en arrière pour voir s'il n'était pas suivi; il monta jusqu'aux cinquièmes galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra après lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une seconde. Les rideaux de la loge étaient fermés; une petite lampe l'éclairait d'un jour douteux.
—Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue à Guermann en lui prenant la main; vous ne le saurez peut-être jamais. Que vous importe? Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime éperdument. Je ne vous dirai ni où ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est que dès le premier instant où vous avez paru devant moi, j'ai senti qu'un irrésistible attrait m'entraînait vers vous, j'ai cru même, tant ma folie était grande, que cet attrait devait être mutuel; que vous deviez vouloir mon amour comme je voulais le vôtre, à tout prix. Mais vous êtes Français, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brûlantes qui nous font mourir!
—Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, même dans l'état d'excitation où l'avait jeté cette veille désordonnée, conservait le désir d'échapper à une vulgaire aventure de bal masqué; je suis un Français froid et sec comme tous les Français et, qui pis est aussi amoureux qu'il m'est possible de l'être… ailleurs.
—Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait jusque-là tenue dans la sienne; le sentiment violent et irréfléchi qui m'a poussée vers toi ne t'inspire que du dédain. J'aurais dû le prévoir. Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me dérober à ta vue. Connais la femme qui a osé t'aimer la première et te le dire dans une heure d'inconcevable égarement; raille-moi, insulte-moi; flétris-moi des noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur moi de tes lèvres; couvre-moi de ton mépris tout entière; ris-toi, non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glacé qui donne la mort… Je suis Élisa Zepponi.
En parlant ainsi, Élisa rejeta le capuchon qui la couvrait; son masque se détacha; l'impétuosité de son geste enleva la flèche d'or qui retenait sa chevelure, dont les ondes noires se répandirent jusqu'à terre. Ses joues étaient d'une pâleur de marbre; ses yeux étincelaient dans l'ombre; ses lèvres remuaient convulsivement. Épuisée par l'effort qu'elle venait de faire, elle tomba sans mouvement aux genoux de Guermann.
Un léger coup frappé à la porte la fit se relever en sursaut. Guermann s'élança pour repousser celui qui oserait essayer d'entrer.
—Ce n'est rien, dit Élisa tout à coup calmée et rassise. J'avais oublié… c'est ma femme de chambre qui vient m'avertir qu'il est temps de rentrer chez moi. Effectivement, ajouta-t-elle en remettant son masque et en entr'ouvrant avec précaution le rideau de la loge, la Scala se vide, il doit être bien près du jour… Oubliez-moi.
—Jamais! s'écria Guermann sans trop savoir ce qu'il disait.
—Eh bien, alors, à demain, dit Élisa avec une tranquillité qui contrastait de la manière la plus étrange avec ce qui venait de se passer.
Et elle fit signe à Guermann de ne pas la suivre.
L'artiste rentra chez lui dans un état de trouble voisin de l'ivresse. Il se jeta tout habillé sur son lit et s'endormit d'un sommeil de plomb. Quand il s'éveilla il était fort tard; un grand jour éclairait le désordre de sa chambre. Le valet de l'hôtel y était entré sans doute, car le feu était allumé, et il trouva des lettres de Florence sur la table. À la vue de récriture de Nélida, il éprouva une émotion douloureuse qui ressemblait presque à un remords et lui fit prendre soudain une détermination plus conforme à la prudence et à la loyauté qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Il résolut de ne point aller au rendez-vous de la marquise et de partir immédiatement pour Florence. Sans plus réfléchir, il se mit à faire ses préparatifs. Comme il cherchait dans la chambre de madame de Kervaëns un cahier de musique qu'elle le priait de lui apporter, il ouvrit le bureau où elle avait coutume d'écrire, et vit tout à l'entrée un livre en maroquin noir qu'il avait quelquefois aperçu entre ses mains, mais qu'elle avait toujours fermé précipitamment à son approche. Guermann n'était pas curieux, mais une tentation irrésistible le prit de feuilleter ce mystérieux livre. Un grand nombre de pages étaient déchirées; d'autres, à demi effacées, ne contenaient plus qu'un nom, une date, une aspiration vers Dieu… L'artiste n'avait pas l'esprit assez calme pour chercher le sens de ces fragments sans suite; mais il tomba sur une feuille entièrement remplie, écrite d'une encre encore toute fraîche, et la lut d'un bout à l'autre avec une hâte fiévreuse. Voici ce que la main de Nélida y avait tracé:
«Ô ma douleur, sois grande et calme; creuse dans mon âme un lit si profond, que personne, pas même lui, n'entende ta plainte. Accomplis ton oeuvre en silence; entraîne avec toi mon amour loin des rives où fleurit l'espoir. Je ne me défends plus contre ton flot amer; cesse donc d'écumer et de mugir. Ô ma douleur, sois grande et calme!
«Ô ma colère, sois fière et magnanime; embrase et consume mon coeur, mais ne te répands plus en paroles. Reste cachée, même à Dieu; car tu es si juste, ô ma colère, que Dieu te pourrait exaucer, et alors tu serais vaincue, tu cesserais d'être; et moi je veux que tu sois immortelle comme l'amour qui t'a engendrée. Ô ma colère, sois fière et magnanime!
«Ô mon orgueil, ferme à jamais mes lèvres; scelle mon âme d'un triple sceau. Ce que j'ai dit, nul ne l'a compris; ce que j'ai senti, nul ne l'a deviné. Celui que j'aimais n'a pénétré qu'à la surface de mon amour. C'est à toi seul que je me fie. Ô mon orgueil, ferme à jamais mes lèvres!
«Ô ma sagesse, n'essaye pas de me consoler; en vain tu voudrais me rendre infidèle à mon désespoir; je sais qu'il descend des régions où rien ne finit. Dans sa beauté sinistre, il a convié mon âme à des noces éternelles; rien ne doit plus briser l'anneau qui nous lie. Ô ma sagesse, n'essaye pas de me consoler!»
À cette lecture, le sang de Guermann frémit dans ses veines. Tous ses bons propos s'évanouirent; sa mauvaise nature l'emporta encore. La colère et la rage s'emparèrent de lui; ses doigts se crispèrent avec fureur; son orgueil venait de recevoir un coup mortel. Il se voyait deviné, compris, jugé, par un orgueil plus grand que le sien, par un esprit d'une force qu'il n'avait pas soupçonnée. La femme qui avait été son esclave s'était affranchie, et si elle consentait à porter encore ses chaînes, ce n'était plus avec aveuglement, c'était avec conscience; ce n'était plus pour rester fidèle à un autre, c'était pour se rester fidèle à elle-même. Cette pensée le jeta dans la plus violente exaspération. Il sonna, demanda à l'instant même une voiture, et, s'y précipitant comme s'il eût craint d'être retenu, il cria au cocher d'une voix de tonnerre: Strada del corso, palazzo Zepponi.