XXII

Nélida n'était plus, en effet, cette femme soumise et douce, ignorant la vie, s'ignorant elle-même, que nous avons vue, entraînée par ses rêves, prendre au hasard tous les chemins qui s'ouvraient devant elle. Elle avait subi la grande épreuve de la destinée humaine; l'épreuve qui brise les coeurs faibles, qui dégrade les âmes communes, mais qui initie à la sagesse les caractères véritablement vertueux; elle avait failli. Nul homme ne saurait concevoir dans toute son étendue ni la vraie justice ni la vraie bonté, s'il n'a senti au moins une fois en sa vie les contrastes de sa nature et la fragilité de son être. Dans toute faute reconnue, portée avec courage, il y a un germe d'héroïsme; ce germe était dans l'âme de Nélida, il y grandissait depuis un an, il s'y fortifiait dans le sentiment de jour en jour plus intense d'un dévouement désespéré et d'un sacrifice inutile.

Les lignes que Guermann venait de lire avec tant d'indignation, c'était le cri de ses entrailles, la résolution ferme, invariable, de souffrir en silence et de subir jusqu'au bout, sans espoir et sans plainte, le douloureux martyre d'une vérité trop tard connue. Elle était partie pour Florence avec une pensée assez analogue à celle de son amant; elle aussi voulait mettre un intervalle, faire pour ainsi dire un temps d'arrêt entre l'illusion, le doute, l'enthousiasme et le désespoir de ces deux années passées, et l'acceptation calme et forte d'un malheur sondé jusqu'à sa racine. Elle avait vu clair enfin dans l'âme de Guermann. Elle ne le sentait plus assez grand pour que sa faute, à elle, fût justifiée. Dès lors, elle n'avait plus rien à attendre de l'avenir.

Claudine, la voyant tranquille, occupée, d'humeur sereine se trompa à ces symptômes, et, lorsque son mari vint la retrouver à Florence, elle voulut se réjouir avec lui de l'heureux résultat de ses soins. Il n'osa pas la désabuser, mais un seul regard, jeté sur le visage miné et fébrile de madame de Kervaëns, lui en apprit davantage et lui fit augurer bien mal de cette résignation apparente. On attendait Guermann de jour en jour. Il ne venait pas; aucune lettre n'arrivait. Claudine commençait à s'inquiéter, mais elle feignait la sécurité la plus entière, inventait à cet inconcevable silence mille motifs absurdes, et croyait que madame de Kervaëns acceptait de bonne foi ces explications, parce qu'elle ne prenait pas la peine de les contredire. M. Bernard, qui donnait le bras à Nélida dans les courses d'art que l'on faisait chaque jour, la sentait presque d'heure en heure marcher avec plus de peine, respirer avec plus d'effort, parler d'un accent plus inégal et plus nerveux. Il redoutait de voir se prolonger cette incertitude, et cherchait un prétexte plausible pour aller à Milan, lorsqu'un matin il reçut pour madame de Kervaëns un paquet et une lettre timbrés de Munich, qu'il lui remit avec un singulier serrement de coeur. Contrairement à ses habitudes de discrétion, il resta auprès d'elle pendant qu'elle lisait. Son anxiété fut longue. Nélida semblait ne lire qu'avec beaucoup de peine une écriture bien connue pourtant, et cette lettre était d'une longueur désespérante.

—Ne me quittez pas, monsieur, s'écria enfin madame de Kervaëns en le regardant avec égarement et en saisissant sa main. Ne me quittez pas une minute, car je crois que je deviens folle!

Et elle lui tendit la lettre qu'elle venait de lire.

—Lisez! lisez! continua-t-elle; lisez donc vite et dites-moi que je me trompe. Ce n'est pas lui qui a écrit cela, n'est-ce pas?

Pendant que M. Bernard lisait à son tour, Nélida, les yeux attachés sur les siens, tenant toujours sa main serrée, semblait attendre son premier regard ou sa première parole, comme un arrêt de vie ou de mort:

Cinq minutes se passèrent ainsi.

—Il n'y a qu'une chose à faire, madame, dit enfin cet homme froid et bon en se levant et en forçant madame de Kervaëns à se lever avec lui, qu'une chose compatible avec le respect de vous-même. Quittez l'Italie; rentrez en France; allez à la campagne, chez Claudine. Ne prenez aucun parti dans un pareil moment. Contentez-vous de vivre et d'attendre. Attendez tout du temps, tout de vous: vous êtes une de ces nobles créatures qui ne peuvent pas périr misérablement. Vous ne devez pas vous laisser détruire par la force mauvaise que vous avez trop longtemps subie, par une passion indigne…

—Plus un mot, dit Nélida; que ce soit pour vivre ou pour mourir, n'importe. Vous dites vrai; il faut que je revoie mon pays. J'ai un pardon à y chercher avant de quitter la terre.

Voici ce que Guermann Régnier écrivait à Nélida de Kervaëns deux ans après l'avoir enlevée:

«Il est une douleur plus grande, mais moins calme que la vôtre, madame, c'est la mienne, en ne trouvant plus dans votre coeur aucun des sentiments dont mon coeur a besoin.

«Il est une colère plus légitime; c'est celle qu'allume en moi la condamnation inique que vous faites peser sur ma vie.

«Il est un orgueil qui ne vous parlera plus qu'une fois, car vous l'avez blessé à mort. C'est celui d'un homme que vous méconnaissez, parce que votre âme pusillanime et votre esprit timide ne sauraient concevoir que des existences ordonnées suivant les mesquines proportions de la règle commune.

«Il est une sagesse qui me dit que nous ne pouvons plus nous comprendre, et que nous devons nous quitter jusqu'à ce que vos yeux s'ouvrent à une lumière nouvelle, qu'il ne dépend pas de moi de vous faire apercevoir.

«Votre silence obstiné, votre protestation irritante contre ma vie depuis plus d'une année, ont fait au-dedans de moi un mal qui serait peut-être irréparable, si je ne me hâtais de fuir une influence si funeste. N'interprétez pas mal ce dernier mot. Je quitte Milan, je me soustrais momentanément à l'action destructive que vous exercez sur mon esprit, mais mon dévouement vous reste. Dans quelque lieu que j'aille où que vous soyez, si vous avez besoin de moi, faites un signe et j'accours. Mais, avant toutes choses, il faut que je sauve l'artiste en moi, il faut que la flamme qui vivifiait mon génie se rallume. Elle périrait dans l'atmosphère où vous voudriez me faire vivre.

«Je pars pour T… Le grand-duc que j'ai rencontré à Milan et qui vient de faire bâtir un Musée, me charge d'y peindre à fresque la voûte d'une galerie élevée sur les dessins du premier architecte de l'Allemagne. Ce travail glorieux fera voir à mes amis et à mes ennemis ce dont je suis capable. On me croit déchu, on se persuade (et je sais que c'est aussi là votre pensée) que parce que je ne vis pas comme un anachorète et parce que, depuis quelque temps, je ne fais que des oeuvres d'un ordre inférieur, je suis devenu inhabile aux grandes choses. Dans deux ans, ma réponse à mes détracteurs, ma réponse à vos injustices, sera écrite en caractères ineffaçables sur les murailles d'un palais splendide.

»Adieu, madame! Vous êtes avec des amis dévoués. Je suppose qu'ils resteront près de vous et vous aideront à vous établir d'une manière convenable, soit à Florence, soit à Naples que vous désiriez voir, et dont le climat me semble devoir être le plus favorable à votre santé. Rien ne vous empêche en ce moment de reprendre une manière de vivre conforme à votre rang et à votre fortune. Lorsque mes premiers travaux seront terminés, d'ici à six mois environ, j'irai vous rejoindre là où vous serez fixée, et nous pourrons peut-être dès lors, recommencer cette existence à deux dont j'aurais été heureux toujours, si vous ne l'aviez pas empoisonnée comme à plaisir.

»Sinon… Mais je ne veux pas prévoir des tristesses plus grandes dans ma tristesse déjà presque insupportable.

»Adieu, madame! adieu, Nélida! Laissez-moi vous dire au revoir.»

Contre toute attente, madame de Kervaëns quitta l'Italie sans qu'aucune démonstration extérieure trahit ce qui se passait en elle. Durant toute la route, elle demeura silencieuse, mais assez calme, et sut trouver encore d'affectueuses paroles pour remercier Claudine et son mari des soins touchants qui lui étaient prodigués.

Mais arrivés à Lyon, M. Bernard vit qu'elle était brisée et qu'il serait impossible de continuer la route. Il redoutait moins un séjour là qu'ailleurs, parce qu'il savait que madame de Kervaëns n'y était jamais venue avec Guermann, et qu'elle n'y trouverait aucun de ces souvenirs vivants, pour ainsi dire, si funestes dans les douleurs sans remède.

Au fond de son coeur, il regardait la résolution prise par Guermann comme un événement douloureux, mais qui devait avoir pour Nélida, si elle surmontait son désespoir, des conséquences désirables. «M. de Kervaëns est un homme d'esprit, disait-il souvent à Claudine, lors qu'il se trouvait seul avec elle; il comprendra qu'il n'a rien de mieux à faire que de reprendre sa femme. Peut-être demandera-t-il pour la forme un séjour de quelques mois dans un couvent, puis il ira l'y voir, ne parlera pas du passé, la ramènera en Bretagne, et le monde, après la grimace obligée, sera ravi de retrouver une femme belle et riche, dont le principal tort à ses yeux est seulement d'avoir été trop sincère et de n'avoir pas mis à profit la tolérance qui lui était assurée au prix de la plus facile hypocrisie.»

Lorsqu'il eut établi sa femme et Nélida dans une bonne auberge, M. Bernard alla s'informer au bureau de la poste aux lettres de la demeure d'un de ses parents avec lequel il avait des relations fort amicales, quoique peu fréquentes. Une différence d'opinion très-tranchée les séparait plus encore que la distance des lieux. L'honnête négociant, peu soucieux de commotions politiques ou de réformes sociales, dévoué de coeur et d'esprit à la prospérité de sa fortune et au bien-être de sa famille, était, comme on peut croire, un partisan déterminé du gouvernement. Son cousin, au contraire, ancien élève de l'école polytechnique, s'était lancé à corps perdu dans le radicalisme; on le disait à la tête d'une société secrète; plusieurs fois son nom avait été compromis dans les complots républicains qui, à cette époque, menaçaient encore la dynastie nouvelle. Il n'y avait donc pas lieu entre ces deux hommes à un commerce bien intime. Cependant la parenté et la sympathie naturelle aux coeurs honnêtes avaient conservé leurs droits, et ce fut avec une joie véritable que M. Bernard s'achemina vers le faubourg de la Guillotière, et qu'il frappa à la porte de son cousin Émile Férez.

Après les premières questions sans réponse qui se croisent et se mêlent au retour d'une longue absence, M. Bernard conta brièvement à son cousin les tristes événements qui l'amenaient à Lyon et les inquiétudes qui l'y retenaient. Comme il prononçait le nom de madame de Kervaëns, il fut interrompu par une femme qu'il n'avait pas aperçue jusque-là, car la pièce où il se trouvait était fort sombre, et elle était restée assise à l'extrémité opposée de la cheminée, près de laquelle il causait avec Férez.

—Madame de Kervaëns est ici! s'écria cette femme en venant à lui et l'interpellant avec une vivacité singulière; où donc? Conduisez-moi à l'instant près d'elle, monsieur, je vous prie.

Cette prière ressemblait fort à un ordre. M. Bernard, stupéfait, balbutia quelques paroles d'excuses sur l'état de souffrance qui ne permettrait pas à madame de Kervaëns de recevoir…

—Je suis certaine qu'elle me recevra, dit l'étrangère. Puis, se penchant à l'oreille de Férez, elle lui parla à voix basse.

—Faites ce que désire madame, reprit celui-ci. Sa présence ne peut que faire du bien à votre amie.

M. Bernard ne fit plus d'objection. Il offrit son bras à l'inconnue, non sans quelque déplaisir à la pensée de traverser toute la ville avec une femme aussi bizarrement accoutrée.

L'étrangère portait une robe noire d'une étoffe grossière; une énorme croix de bois pendait à son cou; au lieu de mettre un chapeau pour sortir, elle jeta sur ses cheveux gris, coupés et séparés comme ceux d'un homme, une écharpe de laine qui lui enveloppa la tête et les épaules.

—Je suis accoutumée à marcher seule, dit-elle en refusant le bras de M.
Bernard; je ne m'appuie sur personne.

Il ne fut qu'à demi fâché de cette impolitesse. Durant le trajet qui séparait la demeure de Férez de l'hôtel du Nord, M. Bernard fut fort surpris de voir que le costume qu'il trouvait si insolite n'attirait aucunement l'attention. Son étonnement redoubla lorsque, passant devant des boutiques ouvertes, il vit des artisans se lever et saluer la personne bizarre à laquelle il servait de guide. Quelques enfants du peuple, qui jouaient dans la rue, quittèrent leur jeu en l'apercevant et coururent à elle. Les grondant de leur fainéantise, elle leur recommanda de venir la trouver le lendemain. M. Bernard était tout ébahi; enfin ils arrivèrent à l'hôtel.

—Qui dois-je annoncer à madame de Kervaëns? dit-il en mettant la main sur la porte de l'appartement. Sans répondre, l'étrangère se précipita dans la chambre. «Ma mère! s'écria Claudine, qui l'aperçut en premier lieu; et les deux femmes se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. Nélida fit un effort pour se lever, et retomba sur le canapé où elle était étendue. L'étrangère courut à elle. Ce ne furent, pendant plusieurs minutes, qu'embrassements, sanglots, paroles entrecoupées. M. Bernard, resté discrètement sur le seuil, voyant qu'il n'avait rien à craindre de cette rencontre, repartit sans avoir été aperçu de sa femme, et retourna chez Férez, curieux d'avoir enfin l'explication de cette énigme.

—La personne que vous venez de conduire, lui dit son cousin sans attendre qu'il l'interrogeât, est la femme la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrée. Elle a été longtemps supérieure du couvent de l'Annonciade; elle a rompu ses voeux par les motifs les plus honorables. Vous n'êtes pas assez des nôtres, continua Férez en mettant la main sur l'épaule de M. Bernard, pour que je vous dise le secret de sa vie. Mais ce qu'il y a de certain, et ce que personne n'ignore, c'est qu'elle exerce ici sur la classe ouvrière, sur les pauvres, sur les femmes en particulier, une action presque miraculeuse, et dont les fruits ne tarderont pas à se faire connaître. Elle s'est créé par ses bienfaits, par sa haute raison, par son éloquence, une sorte de souveraineté qui sied à son caractère viril et aux instincts de sa royale nature. C'est une grande femme, en vérité, et qui laissera des traces de son passage sur la terre.

Les deux amis causèrent longtemps encore M. Bernard ne se lassait pas d'interroger Férez, sur l'existence, incompréhensible à son point de vue, de l'étrangère, lorsque mère Sainte-Élisabeth, nos lecteurs l'ont reconnue déjà, entra dans la chambre, et, allant droit à lui:

—Madame de Kervaëns n'est pas en état de faire la route de Paris, dit-elle. D'ailleurs, Paris ne lui vaudrait rien. Vous ne pouvez rester ici sans un fâcheux arrêt dans vos affaires, m'a dit Claudine; laissez-moi Nélida; je réponds d'elle. Personne, en ce moment, ne saurait lui faire plus de bien que moi. Je vais m'établir à l'hôtel, dans sa propre chambre, jusqu'à ce qu'on puisse la transporter ici. Je ne la quitterai pas une minute; je vous donnerai exactement de ses nouvelles; si elle se sent plus forte et témoigne le désir de retourner à Paris, vous viendrez la chercher… Tout cela est convenu avec Claudine, ajouta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant que M. Bernard semblait hésiter; allez aider votre femme à faire ses préparatifs de départ; dans une heure, je serai à l'hôtel du Nord.

M. Bernard, qui subissait déjà l'ascendant de mère Sainte-Élisabeth, voulut lui parler de l'avenir de Nélida et de l'espoir qu'il nourrissait de la réunir à son mari. La religieuse le regarda avec un singulier sourire.

—Votre projet, entre tous ses inconvénients, a celui de venir trop tard, dit-elle. Vous ne lisez donc pas les journaux? Puis, cherchant dans une pile de gazettes et de revues entassées sur la table, elle prit un Moniteur à six ou huit jours de date, où elle lut ce qui suit:

«Un accident affreux vient, de plonger dans la consternation le département d'Ille-et-Vilaine. M. le comte de Kervaëns, dernier héritier de l'illustre famille de ce nom, a été tué à la chasse par l'inadvertance d'un de ses voisins. Ces sortes d'accidents se renouvellent si fréquemment que nous croyons de notre devoir, etc…»

M. Bernard ne répondit rien, et sortit après avoir serré la main à
Férez.