XXV

Rentré dans sa chambre, Guermann s'y renferma tout le reste du jour et les jours suivants. La fatigue du voyage, les émotions qui se combattaient en lui, déterminèrent quelques accès d'une fièvre bien caractérisée, qui firent, comme il arrive souvent, d'un mal moral un mal physique. Son esprit, forcément détourné de la préoccupation qui le dévorait, recueillit dans cette inactivité une vigueur nouvelle, et, lorsqu'il put quitter son lit et prendre possession de son atelier, la faculté créatrice était ravivée en lui. Il composa, coup sur coup, sans hésitation, sans trouble, quatre belles esquisses qui, avec de légères modifications, devaient former l'ensemble de sa grande fresque.

Ce travail fit descendre dans son coeur un apaisement momentané qui le rendit moins accessible aux misères de sa vie extérieure, et lui fit voir d'un oeil plus indifférent la situation d'infériorité que lui imposait l'étiquette de la cour de T…

Il n'était pas retourné chez le directeur; il savait par sa voisine de table, cette première femme de chambre venue à Paris, au caquet de laquelle il avait fini par s'habituer faute de mieux, que le plus mauvais vouloir l'attendait partout, et qu'on ne pardonnait pas au grand-duc le tort qu'il faisait aux artistes du pays en appelant un étranger à T… La grande-duchesse elle-même, patriote dans l'âme, se refusait, sous un prétexte ou sous un autre, à recevoir, avant le retour de son mari, ce Français qu'on lui avait dépeint comme un révolutionnaire buveur de sang. Heureusement Guermann avait été assez content de son esquisse pour vouloir la transporter sur le carton, et ce travail sérieux remplissait ses heures en donnant le change à ses ardeurs inquiètes.

Un matin, comme il venait de monter à son atelier et préparait sa palette d'une humeur assez rassise, on frappa à sa porte; avant qu'il eût pu répondre, un jeune homme qui ne lui était pas connu entra résolument, et s'avançant vers lui: «Vous êtes Guermann Régnier, lui dit-il avec un accent allemand très-prononcé, je suis Ewald de Cologne, donnez-moi la main.» Il y avait sur le visage de ce jeune homme une telle expression de franchise et de cordialité; son sourire était si doux, son front si ouvert; ses beaux cheveux blonds tombaient avec tant de grâce sur son vêtement de velours, que Guermann, pour la première fois depuis bien longtemps, se sentit gagné par une sympathie soudaine. Serrant la main de cet ami improvisé:

—Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit-il d'un ton affectueux, et souffrez que je m'excuse de m'être laissé prévenir…

—Entre artistes, est-il besoin de ces façons, dit Ewald; et il déposait sur une chaise, comme quelqu'un qui veut s'établir, son chapeau de forme tyrolienne en castor gris, qu'ornait une cocarde de soie verte bordée de poil de chamois et surmontée d'une aigrette en plume de coq de bruyère. Vous ne pouviez pas savoir que j'étais de retour, ajouta-t-il en jetant sur les dessins de Guermann un regard rapide et profond, ce regard d'artiste qui sonde d'un coup d'oeil l'homme tout entier dans le moindre fragment de son oeuvre; moi je n'aurais pas eu la patience de vous attendre. Je connais votre Jean Huss, vous connaissez mon Jugement de Paris; par conséquent, nous nous connaissons et nous devons nous aimer, ce me semble?

Guermann sourit sans répondre. Ce témoignage naïf d'une admiration désintéressée le flattait, mais il était presque déconcerté par ces allures promptes et familières.

—Sur ma parole, vous faites bien, mon cher Guermann, continua Ewald sans se préoccuper de la réserve insolite de l'artiste français, en plantant là cette maudite peinture de chevalet et en venant nous aider ici. Il y a de grandes choses à faire dans ces galeries. L'architecte est un brave, qui n'a pas lésiné sur le jour. Avez-vous déjà peint la fresque?

À cette question, qui lui était pour la seconde fois adressée, Guermann éprouva, comme la première fois, une sensation de malaise indéfinissable. Il voulut mentir, mais le regard sincère du jeune Ewald lui imposa la vérité.

—Non, dit-il, et j'avoue que je commence à redouter un peu…

—Quoi? interrompit Ewald; qu'est-ce, pour un artiste, qu'une difficulté de procédé? Huit jours de travail, pas plus. Moi, qui ne sais rien de ce que vous savez comme un maître, je sais ce procédé de la fresque depuis mon enfance; je vous aurai bientôt passé toute ma science, allez, et je ne vous la ferai pas payer cher… Ah! mais, voici une magnifique tête, dit-il en tirant d'un carton dans lequel il feuilletait depuis quelques minutes, une figure de la Méditation, à laquelle, sans le savoir et sans le vouloir, Guermann avait donné les traits, l'attitude et l'expression de madame de Kervaëns… Franchement, c'est ce qu'il y a de mieux dans tout ce que je viens de voir. C'est nouveau, c'est inventé, cela! c'est créé d'un crayon de Michel-Ange! Et les yeux du jeune artiste brillaient d'une admiration non équivoque. Guermann demeura confus en entendant vanter comme une création de son génie ce qui n'était qu'une réminiscence de son amour. Il tomba, comme cela lui arrivait fréquemment depuis quelque temps, dans une subite rêverie. Le souvenir de Nélida rentra dans son coeur, émouvant et cruel.

Ewald remarqua le trouble de Guermann, et craignant de détourner peut-être par sa présence une inspiration de la muse, il abrégea sa visite et quitta l'atelier bien plus tôt qu'il n'avait compté, en promettant toutefois de revenir dès le lendemain.

Il revint en effet, non-seulement le lendemain, mais le surlendemain, mais chaque jour; il revint, attiré par la riche nature de Guermann, par le charme de ses manières et par ce qu'il y avait d'étrange, d'incompréhensible pour lui, dans le désordre d'idées et le vague tourment de cette organisation si puissante et si faible tout à la fois. Il voyait Guermann souffrir presque constamment; et, sa candeur, germanique ne pouvant admettre comme un sujet, de sérieux chagrin le sentiment des inégalités sociales dont celui-ci l'entretenait sans cesse, il écoutait avec stupeur les imprécations que l'artiste irrité proférait d'une lèvre de plus en plus amère. Il supposait qu'une douleur secrète, le mal du pays peut-être, ou plutôt, sans doute, l'absence d'une femme aimée, se répandait ainsi en de feintes colères, et il n'en aimait que mieux son nouvel ami; mais, plutôt que de combattre ses idées, il jugea qu'il serait utile de l'arracher à une solitude malfaisante, et que, bon gré mal gré, il fallait essayer de le distraire. Ce fut dans ces intentions cordiales qu'il sollicita Guermann de l'accompagner une fois à la cave des Bénédictins, où il passait régulièrement ses soirées avec de jeunes étudiants. Guermann l'y suivit. La société d'Ewald avait pour lui un charme indicible, et, bien qu'ils ne se fussent jamais rien dit de leur vie intime, une convenance tacite les rapprochait. Ewald regardait Guermann avec admiration et tristesse, comme on regarde le volcan fumant qui menace; et Guermann respirait avec complaisance les émanations de cette âme simple, honnête, enthousiaste et tendre, qui lui livrait, sans en rien retenir, tous les parfums de sa poétique jeunesse.

La surprise de Guermann fut grande lorsque, arrivé dans la cour en arcade d'un ancien couvent de Bénédictins, Ewald descendit cinq ou six marches dégradées, et l'introduisit, en ouvrant une porte de chêne à gros clous de fer, dans la taverne la plus renommée et la mieux fréquentée de T… Une atmosphère détestable de fumée de tabac, mélangée d'odeur de bière et de viande grillée le prit à la gorge, un bruit infernal l'assourdit.

—Courage! dit Ewald; il en faut un peu, j'en conviens, au premier moment; mais tout à l'heure vous serez accoutumé et vous n'y penserez plus. Je vous ai annoncé comme un homme chagrin; vous ne serez obligé à aucun frais, et, si je ne me trompe, le spectacle de cette vie facile et expansive, les plaisirs d'une camaraderie affectueuse au fond, quoique un peu brutale dans sa forme, ne seront pas sans intérêt pour vous.

Comme il parlait ainsi, le maître de la taverne, le brasseur Anton Krüger, vint au-devant d'eux en culotte courte, bas chinés et tablier blanc boutonné sous le menton, son bonnet de coton à la main, son trousseau de clés à la ceinture. Saluant Ewald avec un respect familier:—Je souhaite le bonsoir à mes hôtes, dit-il en jetant un regard de satisfaction sur l'étranger dont la présence allait donner un grand relief à sa taverne; ma bière est exquise aujourd'hui, tous ces messieurs en sont dans le ravissement. Pendant qu'il vantait ainsi sa marchandise et qu'Ewald avançait vers le fond de la taverne, à travers les flots d'une fumée opaque éclairée de loin à loin par une chandelle charbonneuse, Guermann jetait un rapide coup d'oeil sur la scène bizarre qui se montrait à lui.

La cave des Bénédictins n'avait pas usurpé son nom; c'était une véritable cave, aux murailles suintantes, drapées de toiles d'araignées et recevant par d'étroits soupiraux le jour du dehors. Le fond en était rempli par d'énormes tonneaux de bière; des tables et des bancs de bois étaient symétriquement rangés le long du mur. L'unique servante de ce lieu de délices, la propre fille de M. Krüger, la fraîche Baby, dont les nattes pendantes tressées de rubans flottants, la jupe rouge garnie de velours noir, la gorgerette de fine toile blanche, le riche collier de grenat, et surtout le regard assuré et la preste allure, annonçaient une beauté sûre d'elle-même, allait et venait sans relâche de çà, de là, des tables au garde-manger, du garde-manger aux tonneaux, répondant à chacun de l'oeil et de la voix, multipliant ses sourires et réprimant de temps en temps, d'une parole sévère, le geste un peu trop expressif de quelque étudiant audacieux.

—Messieurs, dit le jeune artiste en s'approchant de la table où ses nombreux amis étaient rassemblés, je vous présente M. Guermann Régnier, peintre français.

Le vacarme était tel à cette joyeuse table, que les plus proches seulement entendirent; le reste ne fit pas attention à l'arrivée du nouvel hôte, et le bruit des disputes, des toasts, des éclats de rire, le choc des verres, le cliquetis des fourchettes, les harangues improvisées et les facétieuses galanteries à la belle Hébé qui servait cet Olympe burlesque, allèrent leur train et semblèrent même croître en éclat et en intensité.

—Qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir? dit Ewald à son voisin, personnage un peu plus grave, dont la toque reposait plus doctement sur son front chauve, et qui, commodément accoudé sur la table, fumait sa pipe d'un air magistral.

—C'est Reinhold qui les a mis en train; il arrive de Berlin où il s'est laissé engluer à toutes les bêtises de Schelling. Il a été jusqu'à nous dire tout à l'heure que Hegel n'avait pas bien compris l'identique absolu. C'était un peu trop fort à avaler. Müller a répondu comme il convenait. Si je n'avais pas mis le holà, ils allaient se battre séance tenante. Les Philistins ont eu si peur qu'ils ont décampé, en laissant leurs verres à moitié pleins.

Guermann écoutait de toutes ses oreilles ces étranges discours, et examinait curieusement le groupe qui siégeait à l'autre bout de la table. Il vit là des figures ouvertes et riantes qui, avec moins d'intelligence et de charme, rappelaient le type noble d'Ewald. Le costume de ces jeunes bacheliers, ajoutait encore à la juvénile placidité de leurs traits. Presque tous étaient vêtus de la redingote courte serrée à la taille, ou de la blouse de velours ornée de galons et de houppes de soie. Leurs cous blancs, un peu féminins, sortaient librement de la chemise rabattue sans cravate. Quelques-uns portaient en bandoulière des cornes d'aurochs montées en argent. Tous tenaient à la main de longues pipes, à tête de porcelaine, sur lesquels on voyait gravés les portraits de quelque grand homme: Luther, Gutemberg, Beethoven ou Goethe. Chacun avait devant soi le verre classique à couvercle d'étain, plus large du bas que du haut, qui contient une demi-bouteille de bière, et dans lequel l'étudiant vient régulièrement chaque soir noyer le peu de raison amassée depuis son dernier repas, c'est-à-dire pour les plus sobres, depuis trois ou quatre heures à peine.

Ewald, qui suivait sur le visage de Guermann la trace de ses impressions, vit qu'après le premier moment de curiosité satisfaite, il ne prenait plus grand plaisir à cette lutte de poumons, de gosiers et de gestes, que les étudiants honorent du nom de discussion libre; se levant alors tout à coup de son siège, et frappant sur la table un vigoureux coup de poing qui fit tressaillir tous les verres et se tourner vers lui tous les regards:

—M'est avis, messieurs, dit-il, que nous rabâchons comme M. de Schlegel, et que nous raisonnons comme des Philistins. Croyez-moi, laissons en paix Hegel et Schelling, et pour fêter mon excellent ami, le peintre parisien, chantons-lui en choeur une chanson allemande. Allons, messieurs!

Wo ist des Deutschen Vaterland?

Aussitôt tous les jeunes gens se levèrent, passant soudain de la plus grosse gaieté à une sorte de recueillement religieux. L'un d'eux ayant donné le ton d'une voix sonore, ils dirent avec une puissance et avec une sévérité de mesure irréprochable la chanson du professeur Arndt, chanson célèbre où s'exhale, avec la permission des trente-deux gouvernements de l'Allemagne, tout l'excédant de patriotisme et d'indépendance qui travaille la jeunesse des écoles.

Guermann était trop artiste pour ne pas éprouver un véritable plaisir à l'audition de cette belle musique, exécutée avec tant de franchise et de verve. Devenu aussi plus expansif par l'action de la bière qu'il n'avait pu s'empêcher de boire malgré une première répugnance, il s'approcha du jeune Reinhold qui avait chanté les solos, et, lui tendant la main, lui exprima avec chaleur son admiration.

Ce serrement de main détermina une explosion générale. Une vingtaine de mains furent tendues à Guermann presque à la fois. Des invitations à boire s'ensuivirent. Il ne crut pas pouvoir refuser; Ewald l'avait prévenu que ce serait une impolitesse. Toutefois, celui-ci s'apercevant que l'effet de la boisson se faisait un peu trop sentir, et redoutant dans les discours de Guermann un certain accent de morgue aristocratique et un ton de grand seigneur qui, passé d'abord inaperçu, commençait à faire dresser l'oreille à quelques-uns, il saisit un prétexte et, quittant la taverne au plus fort du tapage, il reconduit Guermann, dont les jambes n'étaient plus très-solides, jusqu'à sa chambre du palais ducal.