XXVI
…—Et pourquoi voulez-vous que je m'irrite de ce qui se fait, se dit et se pense, là où je ne me soucie pas d'être? dit Ewald à Guermann dans une discussion souvent renouvelée depuis la soirée de la taverne. Que m'importe à moi, je vous prie, cette espèce de prison dorée que vous appelez le monde, quand je possède de droit divin la création tout entière, avec tout ce qu'elle renferme de visible à mon oeil et d'appréciable à mon intelligence?
—Mais comment, disait Guermann, vous dont l'âme est généreuse et forte, n'êtes-vous pas possédé du désir de châtier l'orgueil de ces privilégiés du siècle, et de réhabiliter en votre personne (c'était le grand mot saint-simonien qui revenait toujours à sa bouche) une classe d'hommes nobles et opprimés?…
—Encore une fois qu'y gagneraient-ils, mon cher Guermann? Vous me trouvez trop modeste; ne serait-ce pas, au contraire, que mon orgueil est plus grand que le vôtre? car il ne daigne point envier des biens qui ne sont point enviables. Vous me croyez sans ambition? J'en ai une, jamais assouvie, mais aussi jamais découragée: celle de me rapprocher de plus en plus, dans mon art, de l'idéal divin.
—Admettons que vous fassiez sagement de ne pas vouloir pénétrer dans une société qui ne vous accueillerait qu'avec condescendance, reprenait Guermann; comment est-il possible que vous, vous, d'organisation exquise s'il en fût, délicat et sensible comme une femme, vous puissiez supporter chaque jour…
—Ah! nous y voilà, interrompit Ewald en riant… les joies grossières de la taverne, le contact peu velouté de mes rudes amis, n'est-il pas vrai? Que voulez-vous, Guermann! Quand j'ai passé tout le jour dans un sérieux travail, en entretiens graves avec la Muse, j'ai besoin de reposer mes nerfs, de retremper mes esprits fatigués aux libres flots de la vie matérielle. La taverne est une réaction nécessaire qui rétablit l'équilibre dans tout mon être. J'y apporte, je ne vous le cache pas, le sentiment d'une supériorité qui flatte suffisamment mon secret orgueil. Ce qu'il y a encore en moi de vanités, de jalousies, de chagrins peut-être, j'en bourre ma pipe, et je vois peu à peu mes soucis s'élever, tourbillonner et s'évaporer dans l'air en spirales joyeuses… comme ceci, tenez! Et il aspirait une énorme bouffée de tabac, qu'il laissait s'échapper lentement et à longs intervalles de ses belles lèvres roses, en lui faisant décrire toutes sortes d'arabesques fantastiques.
—Vous êtes un sage, dit Guermann en soupirant.
—En tous cas, je ne suis pas allé chercher ma sagesse bien loin, reprit Ewald; il ne m'a pas fallu passer les mers; je n'ai consulté ni le sphinx d'Égypte, ni les échos du Parthénon, ni les ruines du Colysée. Je n'ai médité ni Bouddha, ni Confucius, ni Pythagore. Toute ma science et toute ma doctrine sont résumées dans un seul axiome, gravé là sur le couvercle de ma tête de pipe…
Et il fit lire à Guermann, qui ne put s'empêcher de sourire, cette devise italienne:
Fumo di gloria non vale fumo di pipa.
Guermann écoutait ces discours, et d'autres analogues, avec des sentiments très-complexes. Tantôt il rendait justice à la droite raison, à la philosophie simple et forte de son jeune ami; tantôt, au contraire, il prenait en pitié cette commune sagesse, et se sentait presque du dédain pour une résignation si vulgaire. Sur ces entrefaites, le grand-duc revint. Mais Guermann ne le trouva pas à T… ce qu'il avait été à Milan. Soit qu'en Italie le souverain se fût laissé entraîner plus qu'il n'était dans sa nature par cette facilité de moeurs et cet enthousiasme du beau qui établissent, dans la patrie du Raphaël et de Léon X, une sorte de niveau entre le grand seigneur et l'artiste; soit que les intrigues de ses courtisans et les préventions de la grande-duchesse eussent influé sur son esprit; toujours est-il qu'il se montra poli, rien au delà, et qu'après une visite officielle à l'atelier et une invitation à dîner avec des subalternes, il ne donna plus à Guermann signe de vie.
Quel contraste, pour l'artiste orgueilleux et avide d'émotions, entre la vie animée de Milan et cette existence monotone, en présence d'un travail lent, hérissé de difficultés, et dont les résultats lui apparaissent à lui-même comme fort douteux! La solitude n'est bonne qu'aux forts. Guermann n'était hanté dans la sienne que par des esprits malfaisants. La présence d'Ewald, dont il avait ressenti un soulagement passager, commençait à lui devenir importune. Les conseils qu'il avait été forcé d'accepter, les rapports d'infériorité où il se sentait vis-à-vis d'un homme plus jeune que lui et qui ne se considérait encore lui-même que comme un élève, le rejetaient si loin de cette souveraineté artistique dont il avait cru s'emparer d'emblée, que plusieurs fois il se demanda avec angoisse s'il ne s'était pas forgé des chimères, en se croyant appelé à un grand avenir, et s'il n'eût pas mieux fait… Ici mille projets plus inexécutables les uns que les autres harcelaient son esprit. D'affreux cauchemars le tenaient haletant durant des nuits entières; ses nerfs étaient devenus à tels point irritables, que le travail matériel même lui coûtait des efforts pénibles. Confus de ses délais, il avait fait construire au Musée un vaste échafaudage, et par deux fois déjà il y était allé, résolu à commencer enfin cette fresque redoutable, par deux fois son courage avait failli; après avoir parcouru en tous sens les échelles et les planches, il était revenu chez lui désespéré. Sa constitution, naguère si robuste, s'affaiblissait de plus en plus; bientôt il en arriva à une sorte d'effroi puéril à la vue d'un visage humain, car il croyait surprendre dans tous les yeux le reproche ou la moquerie, et il défendit brusquement à Ewald la porte de son atelier. Celui-ci obéit avec tristesse, et alors Guermann, incapable de tenir un pinceau, incapable de soulever le poids intérieur qui l'étouffait, demeura des jours entiers la tête appuyée dans ses mains, pleurant des larmes amères. Dans l'état de prostration où il s'était laissé tomber, le souvenir de madame de Kervaëns reprit sur lui un empire absolu. Un remords superstitieux s'empara de son coeur; il crut voir, dans les doutes de son esprit et dans les défaillances de son talent, la punition de ses torts; et, comme les déterminations les plus promptes et les partis les plus extrêmes avaient toujours eu pour lui un attrait irrésistible, deux mois, jour pour jour, après avoir quitté Milan, Guermann écrivait à Nélida la lettre qu'on va lire, lettre où ne se trahissait que trop l'incohérence de ses pensées:
«Nélida! Nélida! Ah! laisse-moi le répéter cent fois, mille fois, ce nom sacré! Il m'oppresse, il me brûle, il me déchire aujourd'hui: mais, si tu le veux, il exercera encore sur moi la force magique des anciens jours.
«Viens, ô viens! ne perds pas une heure, pas une minute. Viens dans mes bras lassés d'étreindre ton fantôme, viens contre ma poitrine qui ne peut plus contenir ses gémissements!
«Ô Nélida! quels mystères de grandeur et d'amour je te révélerai encore! Ma pensée est si forte qu'elle m'écrase; je ne puis la porter seul. Il y a en moi tout un monde qui veut sortir du chaos; c'est ton regard, je le sens, qui doit séparer la lumière des ténèbres.
«Je ne puis voler vers toi, l'honneur m'enchaîne ici. Je t'attends, et je me meurs d'impatience et d'amour!…»
Cette lettre ne parvint jamais à son adresse. Nélida avait quitté l'Italie. Personne ne savait ce qu'elle était devenue. Trois semaines se passèrent, trois semaines pendant lesquelles Guermann vécut dans une fixité d'idées effrayante. À chaque roulement de voiture dans les cours du palais, à chaque bruit de pas sur l'escalier, il s'éveillait comme en sursaut, bondissait sur sa chaise, courait à la porte ou à la fenêtre. Puis il venait reprendre sa place et le cercle mille fois parcouru de ses sombres pensées.
Un matin, il se levait à peine, et, par une de ces inconséquences fréquentes qui caractérisaient son inexplicable nature, il s'était jeté à genoux et demandait au ciel avec ardeur le prompt retour de Nélida (car il sentait la vie se consumer en lui, et il avait peur), lorsqu'un valet de place entra en grande hâte, apportant la nouvelle qu'une jeune, dame venait de descendre à l'hôtel de l'Empereur et voulait le voir tout de suite.
—Nélida! s'écria Guermann; et il se précipita hors de la chambre d'une telle vitesse, que le valet n'essaya pas même de le suivre et se mit à causer avec la servante occupée à laver les escaliers, lui contant son message significatif, et lui dépeignant avec complaisance les beaux équipages de la belle dame arrivée d'Italie et le superbe appartement du rez-de-chaussée qu'elle avait retenu pour six mois tout de suite.
En un clin d'oeil Guermann fut à l'hôtel de l'Empereur. Un domestique l'avait vu venir de loin; il était attendu, car, au moment où la porte de l'appartement s'ouvrit, deux bras de femme se jetèrent autour de son cou et deux lèvres ardentes brûlèrent sa joue. Guermann se laissa tomber à terre, défaillant sous l'éclair sinistre qu'avait lancé sur lui l'oeil noir et embrasé d'Élisa Zepponi.