L’APPEL DE PARIS

(Hallucination sur la mer)

D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots,

J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos ;

Et je verrai, parmi les lianes vermeilles,

La maison où je vis seul avec mes abeilles.

O Paris, toujours jeune et toujours accueillant,

Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant ?

Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères

Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières ?

Paris de la victoire et Paris de la paix,

Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais,

O Ville, me voilà plein de ton bruit encore,

Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore…

Dans les nuages noirs se dessinent tes tours…

Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours…

Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine…

Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine…

Cet autre fut parmi les lions à Verdun.

Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun !…

Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame…

Ah ! je te reconnais, divine jeune femme…

Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs,

Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs ;

Paris vertigineux, Paris incomparable,

Profond comme la mer, mouvant comme le sable…

Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité,

Ville de l’allégresse et de la vanité !

Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses ?

Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses ?

Que serai-je parmi ton océan humain ?

Folle barque aujourd’hui, folle épave demain.

Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène ?

Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine.

Ah ! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus,

Les alizés porteurs de messages heureux.

Ils me disent : « Là-bas, ton île est merveilleuse,

La tourterelle chante en sa nuit langoureuse.

D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert

Et toutes ses forêts parfumeront la mer !… »

Mais cependant ta voix se fait impérative.

Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive.

Elle éveille en mon cœur mille échos endormis,

Elle jette les noms de mes plus chers amis.

Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame,

L’hallucination illumine mon âme.

Un cri monte soudain de mon rêve blessé ;

Un grand cri douloureux vers le bonheur passé,

Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle

Et que le vent du nord emporte sur son aile ;

C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris

Répond à ton appel formidable, Paris !