STROPHES AU TRANSATLANTIQUE
Entre deux continents, grand steamer, tu voyages.
Ta passerelle érige un sublime balcon.
L’Amérique est là-bas et le vaste flocon
D’un nuage lointain ourle des paysages.
Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants
Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes ;
Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents
Et venus des pays où les femmes sont belles…
Entre deux continents, ô splendide vapeur,
De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte,
Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte.
Du salon ébloui monte un chant de langueur.
C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante
Un hymne humain, plaintif et grave et désolé.
De beaux astres pensifs l’azur est étoilé.
La mer prolonge au loin la gamme frémissante.
Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux,
Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine,
Et je crois voir soudain le front d’une Sirène
Emerger mollement de l’abîme des eaux.
Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante,
Dans ton île de fer pour de courts lendemains,
Nous avons de la mer parcouru les chemins
Et je vais te quitter pour une île vivante.
Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants
Où je vais débarquer ; mais souvent de sa plage,
Souvent, j’évoquerai le splendide voyage
Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants.
Et je regretterai cette voix pénétrante
Qui dominant soudain le tumulte des flots,
Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots
Me parut émouvoir la mer indifférente.
Et quand je revivrai ces instants de douceur
Par les soirs trop nombreux d’une existence triste,
Je me croirai bercé par ton roulis berceur,
Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste !