LE REGRET DES FOULES

(Déclamation sur la mer)

Autrefois, j’aimais peu les foules formidables.

J’étais jeune, c’était par ces jours délectables

Où je vivais au cœur grouillant d’une cité.

Je préférais alors la lointaine beauté

Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles.

Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles,

Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs.

Ah ! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs

Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes

De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes ;

Où la lune, au réseau d’un nimbe violet,

Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet,

Pour me sentir encor dans une grande foule,

Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule,

Un flot vibrant parmi des millions de flots,

Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots,

Une âme qui bercée au chant des avenues

Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues,

Cependant que sans fin marchent auprès de nous

Les héros, les penseurs, les malades, les fous.

Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre,

Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre.

Ah ! se sentir grandi par les souffles d’espoir

Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir

Et que, dans les remous de la foule anonyme,

On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme.

Ah ! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard

Où soudain la beauté dresse son étendard,

Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique

Où passe dans les flots d’une foule magique

Porté par un beau corps un visage divin

Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin…

Ah ! rendez-moi la foule émouvante des rues ;

Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues.

Ah ! faites que toujours luise sur mon chemin

L’interminable ciel du beau regard humain.

Oui, tout pour une vie intense et variée

Débordante d’efforts sans cesse extasiée.

Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs,

Les théâtres qui font l’émotion des soirs.

Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles,

Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles.

Ah ! rendez-moi la vie émouvante de l’art…

Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard !