LE NAGEUR

« Dans l’onde transparente où luisent les coraux,

J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes ;

Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes,

Derrière la savane où beuglent les taureaux. »

Mais tu me répondis : « Tes paroles sont vaines :

Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux

Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus

De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines. »

Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux,

Et traîner sur la mer un lumineux sillage ;

Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage

Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.

Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales

Et voici l’horizon houleux des cachalots.

Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles,

Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.

Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres,

Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent,

Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres

Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.

En attendant, jouis de la vague éternelle,

Respire la douceur du soir occidental ;

L’océan te caresse en ses flots de cristal,

Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.