Charlemagne.
III. Mais il est temps que notre plume revienne à l’histoire des Lombards. Ceux-ci, donc, bien qu’ils eussent reçu la foi du Christ, causaient cependant de nombreux ennuis à l’empire romain. Mais plus tard, Pépin, le maire du palais du roi des Francs, étant mort, son fils Charles Martel lui succéda, qui, après de nombreuses victoires, laissa sa charge à ses deux fils Charles et Pépin. Mais Charles, renonçant au monde, entra au monastère du Mont Cassin, tandis que son frère Pépin, sans avoir le titre de roi, gérait vaillamment le royaume des Francs. Le roi véritable, Childéric, au contraire, était paresseux et inutile, de telle sorte que Pépin demanda au pape Zacharie si, se contentant d’avoir le nom de roi, cet incapable devait continuer à régner. A quoi le pape répondit que celui-là devait être roi qui savait bien gérer le royaume. Ce qu’entendant les Francs enfermèrent Childéric dans un monastère et firent roi Pépin, en l’an du Seigneur 750.
Or, peu de temps après, Astolphe, roi des Lombards, dépouilla l’Eglise romaine de ses possessions ; et le pape Etienne, qui avait succédé à Zacharie, réclama contre eux l’aide du roi Pépin. Celui-ci vint en Italie avec une nombreuse armée, assiégea le roi Astolphe, et obtint de lui quarante otages, comme gage de sa promesse de ne plus inquiéter l’Eglise romaine et de lui rendre tout ce qu’il lui avait enlevé. Mais dès que Pépin se fut retiré, Astolphe tint pour nulles toutes ses promesses : ce dont il ne tarda pas à être puni, car, peu après, au moment où il partait pour la chasse, il mourut subitement. Il eut pour successeur Desiderius.
C’est vers le même temps que le roi des Goths, Théodoric, qui gouvernait l’Italie par ordre de l’empereur, et qui était infecté de l’hérésie arienne, exila le philosophe Boëce, qui, avec son gendre Symmaque, avait illustré la république et défendu l’autorité du Sénat romain. Exilé à Pavie, Boëce y écrivit son livre de la Consolation. Il fut ensuite mis à mort par ordre de Théodoric. Sa femme, nommée Elpès, passe pour être l’auteur de l’hymne des apôtres Pierre et Paul, qui commence ainsi : Felix per omnes festum mundi cardines. Elle composa aussi sa propre épitaphe, ainsi conçue :
Elpes dicta fui, Siciliæ regionis alumna,
Quam procul a patria conjugis egit amor ;
Porticibus sacris jam nunc peregrina quiesco,
Judicis oberni testificata thronum.
Le roi Théodoric mourut subitement. Saint Grégoire raconte qu’un saint ermite le vit enfoncer, nu, dans la chaudière de Vulcain, par le pape Jean et Symmaque, qu’il avait mis à mort.
En l’an du Seigneur 687, florissait en Angleterre le vénérable Bède, prêtre et moine, qui a sa place parmi les saints, mais que l’Eglise appelle d’ordinaire le « Vénérable », et non le « saint ». On raconte, en effet, qu’un jour, dans sa vieillesse, sa vue s’étant obscurcie, il se faisait conduire par un guide, au bras duquel il allait par villes et villages, prêchant la parole de Dieu. Or un jour, comme il traversait une vallée déserte jonchée de grosses pierres, le guide, par moquerie, dit à Bède qu’il y avait là une foule nombreuse, qui attendait en silence sa prédication. Le vieillard se mit donc à prêcher ; et au moment où il terminait son discours par les mots Per omnia secula seculorum, toutes les pierres lui répondirent à haute voix, Amen, venerabilis pater ! On raconte aussi que, après sa mort, un prêtre s’occupait à écrire un distique latin qu’il voulait faire graver sur son tombeau. Il avait déjà écrit le premier vers : Hac sunt in fossa, et il avait d’abord songé à mettre au second vers : Bedæ sancti ossa. Mais ce second vers n’allait pas bien pour la mesure : de sorte que le prêtre se coucha, se réservant de réfléchir jusqu’au lendemain. En voici que, le lendemain, en arrivant au tombeau, il trouva le distique complété ainsi de la main des anges :
Hac sunt in fossa
Bedæ venerabilis ossa.
Et l’on raconte encore que le vénérable Bède, au jour de l’Ascension, se fit transporter à l’autel, où il récita jusqu’au bout l’antienne O Rex gloriæ, Domine virtutum ; après quoi il s’endormit dans le Seigneur, et un parfum sortit de lui, si doux, que tous se croyaient transportés en paradis. Son corps est conservé, avec de grands honneurs, dans la ville de Gênes.
Vers le même temps, à savoir en l’an 700, Racord, roi des Frisons, au moment de recevoir le baptême, et comme il avait déjà un de ses pieds dans la piscine, demanda tout à coup si c’était au ciel ou en enfer que se trouvaient la plupart de ses ancêtres ; puis, apprenant que c’était en enfer, il retira le pied qu’il avait mis dans l’eau, et dit : « Mieux vaut aller avec le plus grand nombre qu’avec le plus petit ! » Mais on raconte qu’il n’agit ainsi que sur la promesse fallacieuse du démon, qui lui avait dit que, trois jours après, il lui donnerait des biens incomparables ; et, le quatrième jour, ce Racord mourut, d’une mort subite, pour l’éternité. — La même année, on raconte qu’en Campanie du blé, de l’orge et des légumes tombèrent du ciel sous forme de pluie.
En l’an 740, comme on transportait le corps de saint Benoît du Mont Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, et le corps de sa sœur sainte Scolastique au Mans, un moine du Mont Cassin s’opposa à cette translation ; mais les miracles de Dieu et la résistance des Francs eurent raison de sa défense. — La même année, il y eut un grand tremblement de terre, qui détruisit certaines villes, et en transporta d’autres à une distance de plus de six milles, avec tous leurs murs et tous leurs habitants. La même année encore fut faite la translation à Rome de sainte Pétronille, fille de l’apôtre saint Pierre, sur le tombeau de marbre de laquelle ce grand saint avait écrit lui-même : « A Pétronille dorée, ma bien chère fille ! » Et c’est encore vers ce temps que les Tyriens ravagèrent l’Arménie. Ces barbares, ayant été atteints d’une peste, reçurent des chrétiens le conseil de se tondre la tête en forme de croix. Et ils ont gardé jusqu’à nos jours cette pratique, en souvenir de la guérison ainsi obtenue.
A la mort du glorieux Pépin, son fils Charlemagne monta sur le trône. Le pape Adrien lui envoya des légats pour lui demander secours contre le roi des Lombards Desiderius, qui, à l’exemple de son père Astolphe, vexait, en toute manière, l’Eglise romaine. Sur quoi Charles, ayant rassemblé une grande armée, entra en Italie par le mont Cenis, mit le siège devant Pavie, s’empara de Desiderius et de toute sa famille, les exila en Gaule, et rendit à l’Eglise tous les droits que les Lombards lui avaient enlevés. Il avait dans son armée deux vaillants soldats du Christ, Amicus et Amélius, qui furent tués à Mortara, dans la bataille où Charlemagne défit les Lombards. Et ainsi se termina le règne de ces Lombards, qui désormais n’eurent plus de chefs que ceux que leur désignaient les empereurs.
Charles se rendit ensuite à Rome, où le pape, dans un synode de cent cinquante-quatre évêques, lui conféra le droit d’élire les souverains pontifes et d’investir, avant leur consécration, les archevêques et évêques des diverses provinces. C’est aussi à Rome que le pape sacra rois les fils de Charlemagne, Pépin, roi d’Italie, et Louis, roi d’Aquitaine. Mais Pépin, convaincu d’avoir conspiré contre son père, fut tonsuré et fait moine.
En l’an 780, sous le règne de l’impératrice Irène et de son fils Constantin, un homme découvrit, sous un mur en Thrace, un coffre de pierre où se trouvait le cadavre d’un homme avec cette inscription : « Le Christ naîtra de la Vierge Marie. Et c’est sous les empereurs Constantin et Irène que tu me reverras, ô soleil ! »
A la mort d’Adrien, Léon fut élu pape, homme infiniment vénérable, mais à qui les proches d’Adrien firent crever les yeux et couper la langue par la populace, pendant qu’il célébrait les litanies. Mais Dieu lui rendit miraculeusement la vue et la parole ; après quoi Charlemagne le réinstalla dans son siège et châtia les coupables.
Alors les Romains, sur le conseil du pape, l’an du Seigneur 784, d’un accord unanime, se séparèrent de l’empire de Constantinople et proclamèrent empereur Charlemagne, qui reçut la couronne impériale des mains du pape Léon. Car, bien que depuis Constantin le siège de l’empire fût transporté à Constantinople, les empereurs continuèrent à garder le titre d’empereurs romains jusqu’au jour où ce titre fut décerné au roi des Francs. Et, depuis ce temps, il y eut deux empires, l’un appelé Grec ou d’Orient, l’autre romain.
C’est au temps de Charlemagne, et à son instigation, que l’office ambrosien fut solennellement remplacé par l’office grégorien. Saint Ambroise, persécuté par l’impératrice Justine et les siens, et s’étant réfugié dans son église avec la foule des catholiques, avait fait chanter, à la manière orientale, des hymnes et des psaumes, pour empêcher les fidèles de sentir le poids de leur réclusion. Et son institution fut ensuite adoptée dans toutes les églises : mais saint Grégoire, plus tard, y fit nombre de changements, d’additions et de suppressions. D’ailleurs, c’est par une longue suite de modifications que les Pères ont constitué l’office divin. Par exemple, on a commencé la messe de trois manières différentes : on la commençait d’abord par des leçons, comme cela se fait encore au samedi saint ; plus tard le pape Célestin remplaça les leçons par des psaumes ; et saint Grégoire ne garda qu’un verset du psaume de l’Introït, qui, avant lui, se chantait tout entier. Les psaumes, autrefois, étaient chantés par tous les fidèles, formant une couronne autour de l’autel : de là vient le nom de chœur donné à la partie de l’église qui entoure l’autel. Plus tard Flavien et Théodore firent chanter les psaumes alternativement, ayant appris cet usage de saint Ignace, à qui Dieu lui-même l’avait révélé. Ensuite saint Jérôme ajouta, au chant des psaumes, l’épître et l’évangile. Saint Ambroise, Gélase et saint Grégoire ajoutèrent d’autres chants et d’autres prières : c’est d’eux que vient l’usage de chanter les graduels, les traits et l’Alleluia. Dans le Gloria in excelsis, les mots Laudamus te et suivants furent ajoutés, d’après les uns, par saint Hilaire, d’après d’autres par le pape Symmaque ou encore par le pape Télesphore. Notker, abbé de Saint-Gall, composa le premier des séquences pour être chantées à la place des neumes de l’Alleluia ; et le pape Nicolas permit de chanter ces séquences à la messe. Germain de Trèves composa le Rex omnipotens, le Sancti spiritus adsit, l’Ave maria, et l’Antienne Alma Redemptoris Mater. L’évêque Pierre de Compostelle composa le Salve Regina. Et Sigebert affirme, d’autre part, que c’est au roi de France Robert que nous devons la séquence : Sancti spiritus.
Charlemagne, au dire de l’archevêque Turpin, était beau, mais d’aspect farouche. Sa taille avait huit pieds de longueur, son visage une palme et demie, sa barbe une palme, et son front un pied. Il était si fort, qu’il tranchait d’un seul coup d’épée un cavalier armé et son cheval, redressait à la fois quatre fers à cheval et levait de terre, d’une seule main, jusqu’à la hauteur de sa tête, un soldat en armes. Il mangeait un lièvre entier ou deux poules, ou une oie, mais était si sobre pour sa boisson, faite de vin coupé d’eau, qu’il buvait rarement plus de trois fois par repas. Il construisit de nombreux monastères et mourut saintement, faisant du Christ son héritier.
Il eut pour successeur à l’empire, en l’an 815, son fils Louis le Débonnaire, sous le règne duquel les évêques et prêtres renoncèrent à porter des ceintures brodées d’or, des manteaux précieux et autres ornements séculiers. L’évêque d’Orléans Théodule, faussement accusé auprès de Louis, fut emprisonné par lui à Angers. Mais un jour que l’empereur, à la fête des Rameaux, suivait une procession qui passait devant la prison, Théodule chanta, par la fenêtre, les beaux vers qu’il venait de composer : Gloria, laus et honor tibi sit, etc. ; et l’empereur en fut si charmé qu’il remit l’évêque en liberté et lui rendit son siège. — A ce même empereur Louis, les envoyés de l’empereur grec Michel apportèrent, entre autres présents, la traduction latine des livres de saint Denis sur la hiérarchie ; le livre fut déposé dans l’église du saint, et, la même nuit, dix-neuf malades y furent guéris.
A la mort de Louis, l’empire échut à Lothaire : mais les frères de celui-ci, Charles et Louis, lui firent la guerre, et il y eut en France un carnage sans pareil. Enfin, par traité, Charles régna sur la France, Louis sur l’Allemagne et Lothaire sur l’Italie, ainsi que sur cette partie de la France qui s’est appelée depuis Lotharingie ou Lorraine. Ce même Lothaire, plus tard, transmit l’empire à son fils Louis et revêtit l’habit monacal.
Le pape d’alors était Serge, un Romain qui avait pour premier nom, à ce que l’on dit, Bouche de Porc. C’est depuis ce temps que les papes eurent à changer de nom en montant sur le trône apostolique : d’abord parce que le Seigneur a changé les noms de ses apôtres ; en second lieu pour signifier qu’un pape doit changer de vie et devenir parfait ; en troisième lieu pour empêcher qu’un homme occupant une fonction si belle soit forcé de porter un vilain nom.
C’est sous le règne de l’empereur Louis qu’à Brescia, en Italie, on vit pleuvoir du sang pendant trois jours et trois nuits. Vers le même temps d’innombrables sauterelles envahirent la Gaule, ayant six paires d’ailes, six pieds et deux dents dures comme des pierres. Elles traversèrent tout le royaume, détruisant partout la végétation, jusqu’à ce qu’enfin une tempête les noya dans la mer de Bretagne ; mais leurs cadavres, rejetés sur le rivage, amenèrent, en pourrissant, une peste qui fit mourir le tiers de la population.