De la Pesche de Piry.

Chap. XLI.

Les Sauvages de Maragnan, Tapoüitapere & Comma ont une pesche asseuree & annuelle, ainsi que nous avons la pesche des Moruës sur le Banc, ou és Terres Neufves tous les ans : Car quelques moys apres les pluyes, lors qu’ils pensent que les eaux sont retirees, ils s’embarquent dans leurs Canots en grande multitude, se fournissans de farine pour quelques moys ou six sepmaines, & ainsi s’en vont rangeant les terres en un lieu esloigné de l’Isle, pres de 40. lieuës ou plus. Là ils se campent, dressans les Aioupaues, puis s’addonnent à la pesche du poisson, à la chasse des Caimans ou Cocodrilles, & à la recherche des Tortuës : Et là il se trouve souvent grande quantité des Sauvages de divers villages de l’Isle, soit des habitans de Tapoüitapere ou Comma. Les Poissons se peschent dans les fosses de sable, où il n’y a pas grande eau : Car mesme si on y va un peu plus tard, que la saison ne le requiert, on trouve ces fosses assechees, & le Poisson mort sur la place. Il est impossible d’exprimer le nombre & la quantité de ces Poissons. C’est assez que je dise & face comprendre en un mot, que tout autant qu’il y va de Sauvages, ils s’en chargent, y en laissant beaucoup plus qu’ils n’en emportent. Ces Poissons sont gros & courts, n’excedans pourtant en grosseur l’espoisseur du bras, & la longueur de demy-pied entre queuë & teste, le museau rabatu, quasi comme une forme de Tanche, & estime que ce sont Poissons de semblable espece aux Poissons de la mer, appellez des Matelots Carreaux : Estans pris dans les petits rets qu’ils portent, nommez d’iceux Poussars, ils vous les embrochent par le milieu douzaine à douzaine, ainsi que l’on faict par deçà les Aloüetes, & mettent le tout sur le Boucan rostir en la fumee, sans rien vuider des entrailles : & ainsi en amassent une grande quantité qu’ils apportent en leurs Loges, desquelles ils vivent un mois, voire pres de deux. Quand ils les veulent manger, ils en tirent la peau, laquelle ils font bien seicher au Soleil, puis la pillent au Mortier, & la reduisent au poudre, dont ils font leurs Migans, c’est-à-dire leurs Potages, tout ainsi que font les Turcs de la poudre des pieces de Bœuf cuittes au four, quand ils sont en guerre.

Un jour je m’en allois par l’Isle, & me trouvant en certain village, ils ne sçavoient que me donner pour disner, sinon qu’ils mirent quelques-uns de ces Poissons boüillir dans un pot, & du clair ils m’en firent du Migan, & me presenterent le reste dans un plat. Je ne fy ny à l’un ny à l’autre beaucoup de tort, à cause du goust de la fumee, neantmoins les François qui estoient avec moy en mangeoient de grand appetit, tenans ces Poissons de fort bon goust : & mesme les Sauvages s’en estonnoient, comme estant chose dont ils font grand estat, & vont loing pour la chercher.

Or comment ces Poissons se trouvent dans ces fosses en si grande abondance, depuis le temps des pluyes, jusqu’alors : si la raison peut servir, que j’ay alleguee cy dessus au Chap. 40. Je m’en raporte : Mais mon opinion est, que la grande quantité des pluyes fait deborder les rivieres & les ruisseaux, voire la mer mesme, en sorte que toutes ces plaines sont noyees plus que la hauteur d’un homme, tellement que les Poissons sortent de leur lieu naturel, allechez par la pasture nouvelle d’un lieu recent, & s’amusans par trop à retourner en leur Patrie, les eaux s’abbaissent, & demeurent enfermez dans les fosses & valees : ainsi que nous voyons par deçà, lors que les estangs & les rivieres se débordent, & que le Poisson s’en fuit qui deçà qui delà dans les vallees.

La Chasse des Caimans ne leur est pas moins plaisante qu’utile : ce sont Cocodrilles mediocres, qui n’excedent 8. ou 10. pieds de long, & ont la peau fort dure & le ventre molet, sans langue, les yeux vivaces, cauteleux & méchans, qui se jettent fort bien sur les hommes, coupent & avalent le premier membre qu’ils atrapent. Ils se retirent dans des creux au rivage des eaux tousjours aux aguests : ils nagent comme poissons, & rampent sur la terre assez bellement pourtant, ouvrent la gueule, & taschent de vous espouvanter s’ils vous rencontrent, font des œufs gros comme les poules, mais revestus d’aiguillons comme chataignes, & sont bons à manger : il est bien vray que je n’en ai point voulu user encore qu’on m’en ait offert, pour l’horreur que j’avois de ces animaux. Ils couvent leurs œufs, & d’iceux procedent des petits Cocodrillons, gros, grands & longs, comme ces petits Lezars gris que nous voyons courir en Esté sur les murailles : Chose estrange qu’un si gros animal vienne de si peu de matiere, & qu’à l’issuë de sa coque il commence à trotter & à ramper en si petite stature. Sa chair sent le musc, & c’est ce qui la rend douçastre & desagreable au goust : Nonobstant les Sauvages ne s’arrestent pas là, ains ils en font grand’chere quand ils en ont : & par ainsi ils les cherchent soigneusement. Et d’autant que ce lieu de Piry est humide & limonneux, il abonde en Caïmans, lesquels les Sauvages poursuivent, adressans justement leurs flesches soubs la gorge, ou dans le petit ventre de ces animaux, puis à grands coups de levier, ils achevent de les assommer, Cela faict ils les eschorchent, puis les mettent par pieces, & les boucannent. S’ils sont petits, ils les font cuire dans leurs escailles, & les estiment bien meilleurs & delicats ainsi cuits : parce, disent-ils, qu’ils rostis en leur graisse, & que rien ne se perd de leur substance. J’ay tousjours aymé mieux le croire que de l’experimenter, non que je n’aye eu souvent l’occasion de ce faire ; pource que les Sauvages m’en presentoient assez au retour de Piry. Mais la seule representation que je me faisois de la figure de ces animaux me faisoit bondir le cœur en la presence des morceaux de leur chair. Les François qui en mangeoient m’ont dit, que cela approchoit à peu pres du goust de porc frais, sinon qu’il est plus douçastre, huileux & musqué. Il y a du danger de se bagner en ces pays-là, si ce n’est en lieu découvert, parce que ces miserables bestes se glissent doucement & se jettent sur vous. L’on me conta qu’un enfant du village de Rasaiup tombé dans le ruisseau où ils prennent de l’eau, fut emporté & mangé par ces Caïmans. Et comme je m’en allois le long des sables de la Mer depuis Troou jusqu’à Rasaiup accompagné de plusieurs Sauvages, ils me menerent boire en une grande fosse, environnee de plusieurs haliers & bocages, & m’advertirent qu’il ne falloit demeurer là long-temps, parce que c’estoit le repaire de plusieurs Cocodrilles qui se presentoient à ceux qui alloient boire en ceste fosse. Baste c’est assez que nos Sauvages leur font la guerre, tant pour l’utilité que pour le plaisir, & en apportent bonne fourniture, quand ils reviennent de Piry.

La cause pourquoy ces animaux n’ont point de langue, c’est ce me semble, qu’ils ont le gosier & le col du tout inflexibles, tellement qu’ils ne sçauroient regarder ny derriere ny à costé d’eux, s’ils ne mouvent le corps entier & ne se destournent : joinct qu’ils ont la machoire d’en bas forte & immobile, qui sont choses du tout necessaires à l’usage de la langue, & ne remuent que la machoire d’en haut : Et pour ceste mesme occasion ils avalent tout d’un coup leur proye, sans la tourner ny retourner dans leur gueule.

Sainct Isidore escrit que les Cocodrilles du Nil, parviennent jusques à la longueur de 20. coudees, & sont de couleur de safran, mais ceux de Maragnan & des environs, n’excedent comme j’ai dit, la longueur de 10. ou 12. pieds. Il y a encore ceste difference que les cocodrilles d’Egypte habitent de nuict dans l’eau, & de jour sur la terre, parce que dit ce sainct Evesque, cet animal recherche la chaleur : Or est-il qu’en Egypte les eaux sont chaudes la nuict, & la terre froide, & de jour la terre est chaude & l’eau froide : Mais au contraire à Maragnan, ils demeurent de nuict sur la terre, & le jour dans l’eau : d’autant que la nuict, les eaux sont froides, & chaudes de jour ; & la terre est temperee. La raison pourquoy cet animal a pœur de ceux qui le pourchassent, & est hardy contre ceux qui le fuient, c’est pour ce qu’aisement il se jette sur les fuiards, & ne se peut deffendre qu’à grande difficulté contre les assaillans : De plus il est doüé d’un naturel timide & palpitant : le propre duquel est de s’asseurer sur les fuiards, & perdre courage devant ceux qui resistent. Et la cause pourquoy il n’a qu’un boyau, c’est pour ce qu’il manque à la premiere digestion, à sçavoir, à decouper les viandes par le menu. Il craint d’avantage les Sauvages que les François : ce que font aussi ceux de l’Egypte, craignans plus les Egyptiens que les Estrangers : Solinus en donne la raison, qui est que cela procede d’une sienne industrie naturelle, à recognoistre & odorer ceux qui luy font la guerre plus ordinairement. Sa fiante est exquise & bien recherchee, pour faire les fards des Dames. Je ne sçay pas si ce que Phisiologue escrit de luy est vray[123], que quand il a mangé quelqu’un, il pleure & regrette son mal-heur.

Outre ces deux exercices que font les Sauvages en ce lieu de Piry, ils pourchassent les Tortues qui sont en quantité indicible, & en apportent en l’Isle de toutes vives, tant que leurs Canots en peuvent porter. Ils ne sont pas chiches de vous en donner à l’heure qu’ils arrivent, & pour peu de marchandises vous en avez beaucoup. Il me souvient que quelques Canots passans aupres de nostre lieu de sainct François, pour un petit couteau qui vaut en France un sol, ils m’en donnerent soixante dix : Et pour la farine que je leur donnay à disner, ils m’en presenterent vingt-cinq, lesquelles je mis toutes en un certain endroit humide & frais, leur faisant jetter journellement de l’eau, & se garderent ainsi sans manger plus de six semaines. Les Sauvages en mangent volontiers & disent que cela les tient en santé & leur faict bon estomach : Ils les font cuire dans leurs coques toutes entieres sans rien oster de dedans : & nous les trouvions meilleures en ceste sorte qu’en toute autre. Si quelqu’un d’eux a mal aux oreilles par la descente d’un Catarre, les femmes prennent du sang de ces reptiles, parmy lequel elles meslent du laict tiré de leurs mamelles, & en frottent le fond de l’oreille. De plus quand ils ont arraché le poil de leurs corps, avec les pincettes de fer que les François leur donnent, ils frottent la place avec

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(Lacune d’une feuille.)

De la chasse des Rats, Fourmis & Lezards.

Chap. XLIII.

Ils ont une autre chasse de vermine, non moins plaisante & agreable que les precedentes : Car ils font la chasse aux Rats domestiques & sauvages. Ils ne mangent point les domestiques, au moins que je sçache, mais ils leur font la chasse cruellement : Car si un Rat est veu en quelque Loge, tous les habitans d’icelle s’amassent : les uns avec Arcs & Fleches, les autres avec leviers : Les Chiens y sont aussi appellez, tellement que le pauvre Rat a bien des affaires, & luy est impossible d’eschapper, ou la gueule des Chiens, ou le coup des leviers, ou bien le dard de la Fleche. Si tost qu’il est mort, on le pend par la queuë au bout d’une perche, & est mis au milieu du village pour servir d’exercice aux petits enfans qui le flechent. Les villages qui sont plus proches des Havres où abordent les Navires en ont davantage, par ce que ceux des Navires, si tost qu’ils sentent la terre, se mettent à nage, & viennent aux premieres Loges qu’ils rencontrent, renonçans à leur pays natal, qui est la mer, pour demeurer en un pays plus ferme & asseuré, qui est la terre.

Ils mangent les Rats sauvages, qui se trouvent dans les bois, voire ce leur est une viande delicieuse : Ils leur font la chasse en ceste sorte. Ils creusent une fosse au milieu d’un canton de bois, où il y a des entrees deçà delà, comme sont les Clapiers, ou Terriers des Lapins : puis ils s’amassent grand nombre de jeunes hommes, tenans des batons en leurs mains, & vont faire une huee aux environs de ceste fosse en rond : tout ainsi qu’on faict en ces cartiers quand on veut prendre les Loups ; & frappans deçà delà les buissons, en font sortir les Rats, lesquels fuyans devant eux, & trouvans ces Terriers tous faicts & propres pour se cacher ils entrent dedans, alors les Sauvages s’approchent, & chacun garde son trou, les autres entrent dans la grande fosse, & à coups de bastons ils assomment ces Rats, qu’ils partissent apres egalement ensemble, & s’en reviennent en leur village, chacun apportant sa proye qu’ils mettent sur le Boucan, ou sur les charbons, les ayant fendus par le devant, sans en oster la peau, laquelle ils font gresiller quand le dedans est assez cuit, & afin que la graisse ne se perde point, ils les enfarinent : & ces morceaux sont de requeste, & plus prisez que les Sangliers, les Cerfs, les Agoutis ou Pagues, la proportion d’un chacun estant gardee, & quelquesfois ils en apportent une si grande quantité que c’est merveille.

La chasse aux Fourmis se faict vers le temps des pluyes, par ce qu’en ceste saison toutes les especes de Fourmis remuent mesnage. Celles qui peuvent voler prennent la Region de l’air, & quittent leurs Loges, faictes & creusees en terre : Les autres (si elles s’apperçoivent, par un instinct naturel, que les eaux pourront entrer en leurs cavernes, & endommager leurs magazins) plient bagage, & ce avec un ordre qui merite d’estre escrit, en ayant veu l’experience, laquelle je reciteray, afin qu’elle serve de modelle à tous les autres.

En nostre Loge de S. François, au commencement des pluyes, une milliace de millions de fourmis sortit d’une caverne, non bien esloignee de là, laquelle s’en vint prendre possession d’un coin de ma chambre, sous lequel ils avoient creusé des chambres, antichambres & magazins : En un beau matin toute la compagnie deslogea, & apporterent, comme je croy, plus d’un boisseau d’œufs posez en diverses stations, c’est à dire, à deux pas l’un de l’autre ; chaque monceau avoit ses fourmis ordonnees, lesquelles venoient descharger leur faiz au prochain amas, & ne passoient outre, & ainsi s’en retournoient à leur monceau continuans leur office. Je fus bien estonné de voir cette multitude innumerable, & cette quantité d’œufs qui rendoient une fort mauvaise odeur : je fis faire un bon feu, & en aporté le brasier sur tous ces œufs, & au chemin que tenoient ces bestioles. Alors elles furent bien estonnees, & joüerent à sauve qui peut, chacune prenant un de ces œufs pour le garantir du feu, comme fit Ænee son Pere Anchise en la conflagration de Troye. Neantmoins je ne peu si bien faire, qu’elles ne se logeassent au lieu où elles avoient destiné, à la charge toutefois qu’elles n’incommoderoient point leur hoste : ce qu’elles firent : car r’assemblans leurs gens l’espace de deux ou trois jours, hors mis celles qui perirent par le feu, elles conclurent qu’il falloit aller à la picoree dehors, & se contenterent du logis, puisque je le leur permettois, à mon regret pourtant. Vous eussiez eu du contentement de voir ces bestelettes aller depuis le matin, Soleil levant, jusques au soir Soleil couchant, amasser leurs provisions, c’estoient des fueilles de certain arbre, sur les branches duquel, (comme j’allay voir moy mesme) estoit une quantité de ces fourmis, laquelle avoit seulement charge de coupper les fueilles, & les laisser tomber en bas : le reste de la compagnie prenoit chacune la sienne, & la portoit au magazin. Et notez qu’elles avoient faict deux chemins aussi bien tracez, selon leur petitesse, qu’il est possible de voir : Celles qui estoient chargees, retournoient par l’un & les dechargees, alloient par l’autre, sans se mesler les unes parmi les autres, & m’asseure qu’il y avoit plus de quatre cens pas où ils alloient querir leur charge ; & le mesme observent toutes les autres especes de fourmis. Je n’oublieray aussi, comme chose remarquable, les voutes qu’elles font d’une industrie admirable, quand elles veulent cheminer à couvert.

Nos Sauvages ne font pas la chasse à toute sorte de fourmis, ains seulement à celles qui sont grosses comme le pouce, apres lesquelles tout un village sort, hommes, femmes, garsons & filles : & la premiere fois que je leur vy faire ceste chasse, je ne sçavois que c’estoit, ny où ils alloient si vistes, tous abandonnans leurs Loges pour courir apres ces fourmis volantes, lesquelles ils prenoient avec leurs mains & les mettoient soigneusement dans une courge, leur rompans les aisles pour les fricasser, & les manger. Ils les prennent encore d’une autre façon, & sont les filles & les femmes, lesquelles s’asseans à la bouche de leur caverne, invitent ces grosses fourmis à sortir[125] par une petite chanson, laquelle je fis interpreter au Truchement, & estoit telle : Venez mon amy, venez voir la belle, elle vous donnera des noisettes : & tousjours repliquoient cela, à mesure que les fourmis sortoient, lesquelles elles pernoient leur rompant les aisles & les pieds : Et quand elles estoient deux femmes en un trou, elles recitoient l’une apres l’autre la chanson, & les fourmis qui sortoient de là, pendant la chanson, estoient à celle qui chantoit : Vous seriez estonné des gros monceaux de terre qu’elles tirent de leur caverne. Elles bouchent au temps des pluyes les trous du costé que viennent les pluyes, & laissent seulement les trous ouverts du costé, duquel les pluyes viennent rarement. Les fourmis de Maragnan ont deux ennemis mortels, specialement les gros fourmis, sçavoir est une sorte de Chiens sauvages de poil de loup puans au possible[124], qui ont la teste & la langue fort aiguë, & vont aux fourmillieres se repaistre : Et une autre espece de grosses Fourmis, qui naissent communément avec les autres, ainsi que le Bourdon avec les Abeilles, & tandis qu’elles sont petites & foibles elles travaillent avec les autres sans faire bruict ou frapper : mais quand elles sont devenuës grandes & fortes, elles quittent la communauté, & font bande à part seule à seule, & ne vont plus en compagnie, mais chacune se tient en embuscade le long des chemins où elles se jettent sur leurs sœurs & parentes comme fit jadis Abimelech, bastard de Gedeon sur les soixante dix enfans legitimes de son Pere ses propres freres, lesquels il mist tous à mort sur une pierre en Ephra. Le Lecteur pourra se servir de cecy pour l’appliquer à quoy il voudra selon son esprit & consideration. Voilà comment nos Sauvages s’excercent apres ces bestioles plus utilement que ne font pas les enfans de deçà apres les Papillons : tellement qu’ils font profit de tout, & ne laissent rien perdre, prenans tout ensemble leur plaisir avec utilité : voyons le reste.

La chasse des Lezards que les Tapinambos appellent Taroüire (& sont les grands Lezards) & Tojou (sont les petits) se faict diversement[126], selon la diversité des Lezards terrestres & marins : Les marins habitent ordinairement dans les plaines couvertes d’Aparituriers, où deux fois en 24. heures la mer se degorge : là ils vivent de Crabes, Moules, Chevrettes, que le commun appelle en France Crevettes, & du poisson qu’ils y peschent, tandis que la mer est en ce lieu. Ils font leurs œufs dans le creux des arbres. Les Sauvages les vont vener & flecher quand la mer est retiree, entrans dans la vase quelquesfois jusques aux esselles. Il y a autant à manger en ces Lezards qu’en un Lapin, voire qu’en un grand Lievre, selon la grosseur de l’animal. Ils les font boüillir en faisans du Migan, ou rostir sur le Boucan. Les François les mettent à la broche, lardez du lard des Vaches marines, & croyriez de premier abord que ce fussent des Lapins ou Lievres embrochez : La saulce qu’on y fait est semblable à celle des Lievres & Lapins. Plusieurs François sont si friands de ces Lezards, qu’ils tiennent qu’ils valent mieux que les lapins de deçà. J’ay mieux aymé le croire que d’y gouster.

Les Lezards terrestres sont plus la chasse des jeunes garsons que des hommes, encore que j’aye veu des hommes aussi aspres à les vener que les enfans. Mesme j’ay veu quelquesfois plus d’une vingtaine de Sauvages tant hommes que garsons courir apres deux ou trois petits Lezards : lesquels pris sont aussi tost jettez sur le brasier & gresillez, chacun en prend sa part, selon le nombre de la capture, & trouvent cela fort bon. Les jeunes garsons aussi tost qu’ils en aperçoivent courir parmy les Loges, sur la couverture, ou dans les buissons, ils les flechent, mais ils sont bien plus aspres apres les gros domestiques qu’apres les petits car il y a davantage à manger, d’autant qu’il s’en voit d’aussi long que le bras, & quasi de mesme grosseur : Il y en a une espece de tous vers, qui ne sortent point des arbres, ains se tiennent estalez sur les fueilles à l’ardeur du Soleil, & les Sauvages disent qu’ils sont fort venimeux, par ainsi ils les laissent & ces animaux ne se sentans poursuivis ne s’effrayent de vous voir contr’eux. Ils sont presque semblables aux Cameleons, desquels nous parlerons cy apres. Ils ont les yeux estincelans & rouges comme escarlate.

Tous ces Lezards domestiques se joignent par ensemble ainsi qu’une boule en rond, tellement que la queuë du masle est joincte à la teste de la femelle, & la queuë de la femelle est unie avec la teste du masle, & le tout ployé en rond, les deux testes & les deux queuës du masle & de la femelle s’atouchent. J’eu pœur la premiere fois que je rencontray deux gros de ces Lezards ausi accommodez : car je ne sçavois ce que ce pouvoit estre, ny quelle sorte de Serpent, voyant quatre yeux en un endroict, & un seul corps estendu en rond. Les femelles sont bien plus grosses que les masles. Les petits Lezards pondent leurs œufs quasi à la mesure du bout du petit doigt, & ce dans un trou, qu’ils couvrent puis apres de sable, au nombre de cinq ou de sept : la chaleur du Soleil les esclost. Les grands Lezards les font plus gros, selon la proportion de leur corps ; & ordinairement ils font des nids, soit en la couverture des loges, soit en dehors dans les bois, & portent en ce lieu tout ce qu’ils peuvent trouver de mol, comme mousse, plume, coton, drapeau, & choses semblables, se rendent fort familiers à la maison, s’ils ont esprouvé & experimenté que vous ne leur vouliez aucun mal. Ils font autant de bruict qu’un chien quand ils marchent, & portent ce qu’ils trouvent en leur bouche : & c’est un plaisir de leur voir faire ce mesnage. Ils se gardent bien d’aller le droict chemin, quand ils vont faire leur nid, ains ils prennent un grand destour, afin que vous ne puissiez recognoistre l’endroict. Le Soleil esclost leurs œufs, aussi bien que ceux des petits : Et la raison est qu’ils sont par trop froids, & n’ont aucune chaleur suffisante à produire cet effect. Ils sont venez par de grandes & horribles Couleuvres, les unes de couleur d’eau, les autres violettes, & les autres tachetees & semees de diverses couleurs. Elles viennent jusques dans les maisons, specialement sur le toict pour chercher ceste proye. Les Lezards la sentent de bien long & lors vous les voyez courir çà & là, comme si le feu estoit en la maison. Je fis tuer trois de ces Couleuvres un Dimanche au matin que nous allions dire la Messe à la Chappelle de sainct François, dans laquelle nous trouvasmes ces hideuses bestes faisans la chasse apres les gros Lezards, desquels elles en avoient tué un assez bon nombre : mais elles payerent leur temerité avec grande difficulté pourtant : car elles receurent chacune plus de cinquante coups de levier : encore se fussent-elles sauvees, si je ne les eusse faict mettre par tronçons, lesquels vescurent & remuerent plus de vingt-quatre heures apres, cherchans à se rejoindre, quoy qu’ils fussent espars loing l’un de l’autre plus de quatre & cinq pas. Les Sauvages ont en horreur ceste sorte de Serpens, & disent qu’ils sont fort venimeux.

Les Lezards perdent leur queuë de vieillesse, & tombent devenuës toutes noires, & mesme sont tendres comme verre, & se rompent au moindre accident : Je n’ay pas opinion qu’elles reviennent ; encore qu’Aristote aye escrit des Lezards de par deçà, que leurs queuës estans coupees elles reviennent : Je m’appuye sur l’experience d’un gros Lezard domestique qui estoit en nostre loge de sainct François, lequel en l’espace de deux ans, j’ay tousjours veu sans queuë & venoit manger ordinairement devant nous, & avec les poules qui ne s’en estonnoient plus, pour la privauté accoustumee qu’elles avoient avec luy. On dit pourtant, & les François en ont eu l’experience, qu’une espece de ces gros Lezards viennent prendre les petits poulets & les emportent aux bois où ils les mangent.

Des Araignes, Cigales & Moucherons.

Chap. XLIV.

La vie de l’homme est comparee à celle de l’Araigne en plusieurs passages de la saincte Escriture, specialement au Psalm. 89. Anni nostri sicut Aranea meditabuntur, nos annees se passeront, seront contees, meditees comme ceux de l’Araigne. Sainct Isidore escrit que l’Araigne est un ver de l’Element de l’Air nourry en iceluy, d’où elle tire l’etymologie de son nom, & ceste chetive creature n’a jamais repos, tousjours travaille, escoule sa substance à bastir sa toile, tousjours en danger, & tant elle que ses biens & richesses sont suspendues en un filet & à la mercy du moindre souffle de vent : Ou si vous voulez, de la fantaisie d’un valet, ou d’une chambriere à luy charger un coup de balet, qui l’assomme & fracasse tout son labeur : Voudriez-vous un plus beau miroir pour considerer les mal-heurs & miseres de ceste vie ? Je ne perdray donc point le temps, si laissant à part ce qui est commun & journellement recogneu par deçà, du naturel de ceste vermine, je rapporte ce que j’ay contemplé curieusement en la proprieté des Araignes de Maragnan : Et auparavant que j’enfonce ceste matiere, il est bon que je traitte d’une espece de grosse Araigne quasi comme le poing & plus. Elles se trouvent ordinairement dans les bois creux, desquels on environne les loges, ainsi que par deçà de palis : Elles se trouvent aussi aux coins, cheminent peu, n’ont point de toiles, tres venimeuses, rouges, presque en couleur aux petits Pigeonneaux quand ils sortent de la coque, ce qui est fort hideux à voir : Les Sauvages les fuient, & tiennent que la piqueure en est mortifere. Elles se nourrissent de la corruption de l’air.

Pour les autres especes, elles sont diverses : les unes grosses à proportion pourtant ; les autres mediocres, & les autres menues ; & toutes celles-cy sont domestiques. Il y en a d’autres dans les bois, distinguees aussi en grosses, mediocres & menues. Au temps des pluyes, elles s’engendrent plus volontiers qu’en autre temps, neantmoins elles ne laissent d’estre produictes en tout temps : Elles se joignent sur le soir à la fraischeur de la nuict, le masle abandonnant sa toile pour se glisser avec son fil en la toile de la femelle si elle est tendue plus bas, ou si la toile de la femelle est tendue plus haut, la femelle descend & vient trouver le masle, & lors elles se joignent. Cecy est tant aisé à discerner qu’elles ne manquent jamais sur la fin du jour à faire ce que je viens de dire. L’Araigne masle est petite au regard de la femelle : car elle est trois fois aussi grosse que luy : Elles font une petite bourse ronde & platte, couverte d’une toile si gentiment faicte & licee, que vous croyriez fermement estre du satin blanc, & que ce ploton fust une enchasseure d’Agnus Dei. Elles n’y laissent qu’un petit pertuis, par lequel elles poussent leurs œufs avec le pied, & la bourse estant pleine elles bouchent le pertuis, le licent comme le reste, & le tiennent perpetuellement embrassé sur leur ventre & estomach : l’eschauffant par ce moyen jusqu’au temps qu’elles recognoissent que leurs petits sont esclos, & à lors elles tranchent ceste plaque le long du circuit, comme vous feriez l’écoce d’une feve, afin de donner ouverture & sortie aux petites Araignes, lesquelles incontinent se mettent à courir le long de la toile de leur mere, & la nuict se retirent soubs elle, ainsi que les poussins soubs la poule, pour estre eschauffees en ce bas aage contre la froidure de la nuict : Estans parvenuës à leur force, chacune faict sa toile, se nourrit & prouvoit par son industrie.

Il y en a d’autres qui font de petits pots de terre gros comme une prune de Damas presque de la forme des pots de moyneau, si bien licees dedans & dehors qu’il n’est pas possible de plus : ce que font aussi certaines especes de Mouches ; dont nous parlerons cy apres. La bouche de ces pots ressemble à la gueule des pots à moyneau, gardee la proportion des uns aux autres, & n’y laissent qu’un petit trou à mettre une épingle, par où ils passent leurs œufs afin qu’ils esclosent à la chaleur du Soleil : ce petit pot est attaché, ou contre du bois, ou sur une fueille de Palme, & la terre de laquelle elles forment ce vaisseau, est semblable en couleur à la terre de Beauvais. Ayans emply ce pot de leurs œufs, elles le bouchent, & quand le terme est venu que les petites sont escloses, les meres viennent desboucher le trou & l’agrandissent, & à lors les petites sortent qui suivent leurs meres en leur habitation.

Celles des bois ont une autre façon de faire : elles vuident les noix des Palmes piquantes, rongeans peu à peu l’amande, laquelle elle jettent par trois petits trouz qui sont naturellement en ces noix : puis elles font là dedans leur nid & leurs œufs qui esclosent en leur saison.

Les toiles de ces Araignes sont diversifiees & differentes selon la situation & les places, esquelles elles ont choisi leur demeure : car les Araignes domestiques tendent leurs rets aux fentes & ouvertures, par lesquelles les Mouches & Moucherons entrent dans les Loges. Celles qui demeurent és arbres tendent de branche en branche, voire d’arbrisseau en arbrisseau, pour attraper les Papillons & semblables vers volans. Celles qui estendent leur toile immediatement sur la terre, c’est pour prendre les vermines rampantes, comme sont les Fourmis, & autres de pareil genre.

Il y en a qui font des toiles si fortes qu’elles enveloppent dedans les petits Lezards ; & en mesme temps ces Araignes descendent qui leur fourent un éguillon qu’elles ont au derriere dont ils meurent : & en apres leur succent la cervelle & le sang, & s’estans enflees de cela, elles se retirent. J’ay veu des Araignes de mer tirans à peu pres sur la forme des Araignes terrestres, mais fort grandes[127] : elles se retirent en mer dans des petits creux, & vivent de poissonnets qui vont fleurans les bordages de l’eau. Il me souvient d’avoir pris garde que de ces Couleuvres que je fy couper & trancher en pieces, les Araignes des environs y estans survenues à monceaux, en tirerent le sang & l’humeur : Et les Sauvages disent que si à lors elles piquoient quelqu’un par la teste, qu’il deviendroit fol & en mourroit.

Maragnan abonde, comme je croy, sur toutes les terres du Monde en Cigales[128], lesquelles font un si estrange bruict en leur saison, qu’il est impossible de le penser si on ne l’a ouy. Il y en a de diverses sortes, & en grosseur & en son : car les unes sont petites, ou mediocres, comme leur son aussi. Les autres sont grosses & longues pres de six pouces, & ont un ton fort & haut, qui vous entre vivement dans les oreilles : Elles ne chantent point durant la force des pluyes, mais tres-bien le long de l’Esté, & d’autant plus que la saison des pluyes approche, plus elles renforcent leur son, tellement qu’à ce que m’ont dit les Sauvages, elles se rompent les flancs, tant par le battement des aisles, que pour se bander & boursoufler, afin de rendre une meilleure harmonie. Je me suis appliqué à recognoistre les proprietés de ce petit animal, faisant en prendre quelques-unes que j’enfermois avec des fueilles en nostre Loge. J’ay recogneu que leur chant provient de trois choses. Premierement, elles attirent l’Air dans leur ventre & s’enflent, à fin de rendre leurs flancs tendus & sonnans ; & ont un accord si juste de l’extension des flancs avec les aisles du milieu où se faict le son, que vous voyez sensiblement & clairement, qu’elles reprennent leur haleine à l’instant que les aisles se levent : Et au mesme instant que les aisles se rabattent, elles enflent & bandent leur costez. Secondement elles ont des aisles fort minces & diaphanes susceptibles du son, à cause de leur grande seicheresse, tellement que les aisles de dessus fortes & massives, qui est la troisiesme cause de ce chant, venans à battre & toucher ces aisles du milieu contre les flancs, l’Air intervenant emporte ce son quant & luy. Je vous feray entendre cecy par des comparaisons vulgaires. Trois choses se trouvent en un Luth, à fin de rendre son harmonie, les costes du Lut sous lesquelles l’air est contenu entrant par la rose du milieu : Les cordes tenduës, nettes, seiches & bien vuidées, & la main du Joüeur : De mesme ces petits Animaux ont les costez ou flancs souslevez par l’air attiré de leur bouche en leur ventre : Puis les secondes aisles au lieu de cordes, & les grosses aisles au lieu de la main du Joüeur.

Elles chantent en Esté depuis le Soleil levant jusques environ Minuit ou deux heures apres Minuit : & lors elles cessent à cause de la rosée froide qui commence à tomber, & gardent ce silence jusqu’au lever du Soleil qui essuye par sa lumiere la rosée tombée sur ces fueilles, & vient à eschauffer leurs aisles. Pendant ce silence j’ay opinion qu’elles se repaissent de la mesme rosée, & je ne dy point cecy sans cause, d’autant qu’elles demeurent presque tousjours en mesme place : si ce n’est par accident, voiant quelqu’un ou sentant quelque mouvement, elles volent sur une autre fueille. Quelques unes d’icelles, & specialement celles qui sont totalement vertes, ne disent mot, & rampent sur terre, comme les sauterelles, s’unissent ensemble à la façon des mousches, & font de petits œufs noirs dans quelques pertuis de la branche, desquels se forment des vermisseaux, qui peu à peu deviennent Cigalles, & ce vers le moys de Septembre : en sorte qu’elles se fortifient pour passer la saison des pluyes, afin de succeder à leurs Peres & Meres qui meurent, comme j’estime en ceste saison pour le subject cy-dessus allegué, qu’elles se rompent les flancs à force de crier, à la venuë des pluyes. Elles n’ont point de sang, beaucoup moins que les mouches, mais elles sont d’une substance poreuse, seiche & legere. Les Poules n’en veulent point, ains se contentent de les tuer : Que si par hazard elles en mangent, s’atenuent & ne peuvent engraisser.

Il y a en ces pays diverses especes de Moucherons, mais je me veux seulement arrester à ceux qui meritent d’entrer en la consideration de l’esprit humain, à cause des principes naturels qui se recognoissent en iceux, & ceux-cy sont appellez par les Sauvages Maringoins : entre lesquels il y a de la diversité en grosseur & grandeur, mais non en forme ny en proprieté. Ils naissent tous d’une humeur acrimonieuse, & ayment les saveurs aigres & aiguës, & non les douces : Pour cette cause la mer & ses bordages en sont farcis durant les pluyes & procedent de l’humeur de la mer, & vapeurs d’icelle. Ils sont fort molestes aux hommes, leur perçant la peau avec leur bec pointu comme une éguille, & en succent l’humeur salee qui court entre la peau & la chair. Ils ayment la lumiere : mais ils craignent la flambe & la fumee, tellement qu’aussi tost que la nuict est venuë, ceux qui demeurent dehors s’accrochent sur les fueilles des arbres : Quant à ceux qui sont dedans les Loges, ils s’attachent la nuict sur la couverture du Toict, à leur grand regret, à cause des feux que les Sauvages font autour d’eux, pour se garantir de leur piqueure la nuit, par le moyen de la flambe & de la fumee. Plus vous estes proches de l’eau, plus vous abondez en cette vermine par ce que leur origine est specialement des eaux, ainsi que nous avons dit.

Ils servent de venaison aux Chauve-souris, lesquelles les attrapent dans leurs aisles, frayans le lieu où ils sont attachez, puis les mangent, approchans leurs aisles de leurs bouches, dans lesquelles ces gros Maringoins sont enveloppez.

Nos François qui vont à la pesche des Vaches de mer, sont infiniment tourmentez de ces bestioles, & sont contraincts de pendre leurs licts de Coton aux branches des arbres le plus haut qu’ils peuvent, pour éviter leur importunité, à cause de l’air & du vent qui souffle davantage au haut des arbres qu’au dessous, si les cordes rompoient ils feroient un beau sault, & ne cessent de bransler, pour faire fuyr d’autour d’eux ceste vermine.

Des Grillons, Cameleons, Mouches, & des Taignes qui sont en ces Pays.

Chap. XLV.

De toutes les bestioles qui tiennent compagnie à l’homme domestiquement au Bresil, il n’y en a point qui égalle en multitude le Grillon, appellé par les Sauvages Coujou[129] : Et pour estre si familier & domestique, j’ay eu occasion & commodité d’employer ma curiosité afin de comprendre les proprietez de ce petit animal. Il naist & de corruption & de generation. Et pour vous le faire voir, vous devez remarquer que quand nouvellement on faict une Loge couverte de Palme fraische, vous estes estonné qu’en un instant vous avez des millions & des milliaces de ces Grillons, ou Coujous, dans la couverture de vostre Toict. Si vous me ditez qu’ils s’assemblent là des bois circonvoisins, cela ne peut estre : d’autant que couvrez une Loge de vieille Palme, au lieu de nouvelle, vous n’en avez si grande incommodité à beaucoup moins. Partant il faut conclure que cela procede de la Palme fraische avecques la chaleur du Soleil. Et de faict j’ay pris garde que deux ou trois jours apres que la couverture est mise, ces Grillons sont blancs comme neige, signe de leur nouvelle generation, & peu à peu prennent la forme ordinaire des Coujous, à sçavoir d’une couleur jaunastre meslee de noir. S’ils s’engendrent de l’humeur de la Palme, ils naissent pareillement de la substance corrompuë des pois & feves : Ce que j’ay recogneu par experience. Quant à la production de Pere & de Mere, ils viennent d’une semence jettee sur les fueilles de Palme, & cette semence est gluante, & tient ferme au lieu ou elle est mise, jusques à ce que d’icelle, par le moyen de la chaleur, il en sorte un autre Grillon. Ce petit animal est aspre infiniment à la conjonction. Et c’est pourquoy ils multiplient tant en ces Pays de delà. Ceste bestiole est petite, mais fort rusee. Elle sçait ses heures pour prendre sa pasture, & ses heures pour chanter : elle ne manque jamais de venir prendre son repas aussi tost qu’elle recognoist que chacun est couché, & alors elles descendent en grande compagnie de dedans la couverture du Toict, & couvrent, s’il faut ainsi parler, l’aire ou le plancher des Loges. Là elles cueillent les miettes & autres restes du manger, elles ayment sur tout les Crabes, de sorte que si elles en trouvent quelque reste, c’est à qui en pourra avoir. Ayant pris leur pasture, s’en retournent en leur lieu, & se mettent à chanter, & persistent le reste de la nuict, & le jour aussi, si ce n’est que le Soleil donne trop vivement son ardeur en la place où elles sont. Elles craignent les pluyes, & pendant qu’elles tombent à force, à peine disent-elles mot. Ainsi ces Grillons cherissent le temps serain & doux, qui n’excede ny en chaleur, ny en pluye : ils sont fascheux & pernicieux aux draps : car ils mangent & rongent tout, fust-ce un manteau de cent escus, si on le laisse en voye, & ont bien tost faict leur coup, il ne leur faut qu’une nuict pour le mettre à la fripperie. Ils ne touchent point à la toille, si elle n’est grasse ou imbuë d’un autre liqueur qu’ils ayment : tellement que pour conserver les draps, il faut de necessité les envelopper & bien coudre dans de la toille.

Ils ont 4. principaux ennemis qui leur font merveilleuse guerre. Les premiers sont les Lezards qui courent apres, comme les chiens apres les Lievres : c’est un plaisir que de voir cette chasse, les tours & retours que donne le chassé au chasseur. Les seconds sont certaines petites Guenons jaunes & vertes, appellees par les Sauvages Sapaious, allegres & subtiles comme un oiseau, & vous les prennent subtilement avec leurs mains, faisans la chasse d’une main, & de l’autre attrappent le gibier. Les troisiesmes sont les Poules qui les avalent avec une avidité incomparable, & à cet effet volent sur les Loges, & bien souvent gastent la couverture pour trouver leur friandise. Les quatriesmes sont certains gros fourmis qui les vont attaquer, & specialement les Grillons qui se retirent au tour des Loges, dans des petits trous & cavernes qu’ils ont faite pour leur retraite : je me suis amusé quelquefois à voir ce combat : car le gros fourmy descend en la caverne, & faict tant que le Coujou sort en campagne, ou bien il le tire par le pied, & souvent le Coujou ayme mieux perdre ses cuisses de derriere, que le fourmy emporte, que de perdre entierement la vie. D’autres se laissent manger dans leur trou, en sorte qu’il ne leur reste que la teste & les aisles, lesquelles encore sont emportees par leurs ennemis en trophee en leurs cavernes. Ces bestioles ont une malice particuliere que j’ay souvent experimentée. C’est qu’ils vous viennent mordre le bout des doigts la nuit quand vous dormez, & emportent la piece. Je m’en suis trouve incommodé au pouce droict l’espace de huict jours, que je ne pouvois aucunement escrire.

Le Cameleon est un petit animal de la grandeur & grosseur d’un Lezard mediocre, ayant la face, les yeux & la teste semblables aux Lezards, mais le dos porte la figure des écailles du Cocodrille, & semble qu’il ait la peau revestuë de poil ou de mousse. Il a la queuë assez longue, & ordinairement pliee en Dedalus, diminuant son rond jusques au bout de la queuë. Rarement vous voyez le masle avec la femelle : & pour ce je n’oserois asseurer la façon de leur generation, par ce que je ne l’ay peu comprendre ny experimenter. Je me contenteray de rapporter ce que j’ay veu. Il est tardif infiniment, tousjours au Soleil, sur les fueilles ou sur les branches, estimant qu’il ne vit que de rosee. Les flancs luy battent incessamment, specialement quand il apperçoit quelque chose. Cecy luy arrive de la timidité naturelle, procedante d’une humeur excessive en froid, ce qui le rendroit fort venimeux s’il estoit mangé de quelque animal. Vous ne le trouvez jamais sur les arbres fruictiers, & je croy que la Nature y a pourveu, afin qu’il n’empoisonnast par sa froidure excessive le fruict qu’il toucheroit : ains vous le voyez sur les branches des arbres qui ne servent à autre usage qu’à brusler. Il a 4. pieds comme les Lezards, & diversifie sa couleur au mouvement qu’il faict de son corps, & au batement de ses costez. Les Cameleons sont assez rares en Maragnan, & vous ne les trouverez qu’aux lieux exposez droit au Midy : ils sont couchez sur les fueilles les 4. pates estenduës, & la teste appuyee : ils ne meuvent ny destournent les yeux quand ils regardent, ny abaissent les paupieres de dessus : le dessous de la gorge leur bat perpetuellement. On dict que si cet animal estoit jetté dans le feu, difficilement pourroit-il brusler, & empoisonneroit ceux qui le regarderoient brusler, par la fumee qui l’infecteroit. Je n’en ay point faict d’experience : mais bien d’un autre petit animal non beaucoup esloigné de la qualité froide qui est au Cameleon. Je le fis jetter au milieu d’un brasier bien ardant, que j’avois fait allumer à cet effet, & me retirant assez loing, je pris garde qu’il vescut dans le milieu de ce feu, tousjours mouvant, & combien qu’il mourust apres ce temps, si est-ce que jamais le feu ne peut agir contre son corps, ains il demeura entier, solide, conservant sa figure & son poil, & le fis retirer du feu pour le jetter en un trou.

Il y a plusieurs sortes & especes de Mouches, les unes de nuict, les autres de jour, c’est à dire que les unes ont la nuict, en laquelle elles se pourvoient de pasture, prennent leurs esbat volantes çà & là à leur plaisir, & en diverses sortes, les unes moindres, les autres plus grosses, & pour ce qu’elles ont à converser parmy les tenebres, la Providence de Dieu les a pourveuës d’un flambeau[130] qu’elles portent devant & derriere elles. Le flambeau de devant est attaché sur leur estomach, & c’est une plaque de forme quadrangulaire, sinon que les deux Angles qui touchent leur menton sont plus estroicts, faicte d’une pellicule diaphane & couverte d’un poil fort delicat, avec lequel elles reçoivent l’humidité de la nuict ; & par ce moyen produisent un esclat de lumiere. Vous pouvez entendre cecy, s’il vous ressouvient que les Merlans esclattent la nuict comme chandelles, à cause de l’ecaille delicate ou peau humectee qui les couvre : Pareillement certain bois pourry, ou pour mieux dire, rarefié & subtilisé est doüé d’une qualité susceptible de l’humide bien purgé de sa crasse : autant en ont-ils sur le plat de leur ventre, où se trouve une pellicule bien desliee & touffuë de ce poil delicat dit cy dessus : tellement que ces vermisseaux volans à travers une nuict obscure, semblent autant de grosses estincelles qui sortiroient d’une ardente fournaise à fondre les metaux.

Les autres Mouches vont de jour ; & pour ce qu’elles sont en nombre infiny, je me veux seulement arrester à celles que j’ay considerees de plus pres & esquelles j’ay remarqué chose digne d’estre communiqué au Lecteur, à sçavoir, des Mouches à Miel, & des Guespes de ces quartiers là, outre ce que j’en ay dit cy devant. Donc les Mouches à Miel de Maragnan & des lieux circonvoisins font leurs demeures en trois façons : ou entre les branches des arbres, comme j’ai dit au discours de Miary, ou dans le creux des arbres, c’est-à-dire, dans le tronc principal : car elles choisissent un arbre qui soit creux en son tronc, & passent par le haut, c’est à dire, à la teste du tronc, & descendent jusques en bas vers la terre, où elles jettent le fondement de leurs ruches, puis vont bastissant leur miel, montans tousjours en haut : ou 3. Elles choisissent un lieu commode auquel elles mesmes dressent une ruche faicte de terre & creuse par dedans, où elles composent leur cire & leur miel.

Leur generation est virginale, & croy qu’il n’y a entr’elles distinction de masle & de femelle, ains toutes portent le germe duquelles nouvelles sont produictes. Je vous diray la raison qui m’a persuadé cecy, avec l’attentifve consideration que j’ay faict souvent sur un essein de Mouches à Miel dans un grand arbre creux & sec à 30. pas de nostre loge de sainct François : Et cela m’estoit de tant plus aisé à faire, que ces Mouches ne vous piquent point[131], pourveu que vous ne leur faciez aucun mal, approchez tant & si prez que vous voudrez d’elles. Les Sauvages firent un trou au pied de cet arbre, par lequel le miel tomboit au desceu des Mouches, & mesme les raiz dans lesquels les jeunes Mouches estoient enveloppees, & c’est ce que j’anatomisay fidellement. Je trouvay que ces raiz estoient bouchez de toutes parts bien couverts & empaquetez dans une toile bien deliee, & par dessus la cire & le miel estoient accommodez. En quelques chambrettes de ces raiz je trouvay seulement des petites goustes de semence, claires comme eau de roche, & j’appris que c’estoit là la matiere de laquelle les nouvelles Mouches tiroient leur origine. En d’autres logettes, je remarquay le Chaos encore sans forme, faict & composé de ceste matiere premiere, & c’estoit une paste mole, blanche comme creme. En d’autres je trouvay des petites Mouches parfaictement formees, mais emmaillotees dans une toile delicate & diaphane, & ces petites Mouches avoient mouvement : je rompis doucement ceste toile, & trouvay que ces Mouches avoient toutes les parties de leurs corps bien distinctes & formees, horsmis qu’elles n’avoient point de pieds, & pense que ce soient les derniers membres qu’elles obtiennent, & ce apres le mouvement ; & par ainsi je recogneust ce que dit sainct Isidore de ces Mouches, estre vray : Apes dictæ sunt quia sine pedibus nascuntur, nam postmodùm accipiunt : Les Abeilles ou plustost les Apedes sont ainsi appellees parce qu’elles naissent sans pieds, l’a estant pris pour ce mot, sans, & pedes pour ce mot, pieds, tellement qu’apedes, est à dire sans pieds, ce mot ne se dit en François, mais au lieu d’iceluy, on dit Abeilles. Et quant à ce que j’ay rapporté de leur generation virginale, outre l’experience que j’en ay eu, de laquelle pourtant quelques esprits pourroient douter, j’ay un temoin irrefragable, c’est sainct Ambroise en son Exameron, Docteur qui s’est autant employé à la recherche des secrets de ces Abeilles, qu’aucun autre devant luy, ou apres luy : Et non sans cause, puis que dés son berceau, ces Mouches à Miel se camperent sur ses levres, en prenant possession de sa bouche emmiellee : Voicy ses paroles. Apes nullo concubitu miscentur, nec libidine resolvuntur, nec partus doloribus quatiuntur, sed integritatem corporis virginalem servantes subitò maximum filiorum examen emittunt : Les Abeilles ne se meslent par aucune conjonction, & ne se laschent par aucune lubricité, ne sont esbranlez des douleurs de l’enfantement, ains gardant l’integrité virginale de leurs corps, en peu de temps elles produisent un tres-grand essein de nouvelles Mouches. Et l’Autheur du livre de la Nature des choses : Omnibus virginalis integritas corporis : Toutes retiennent l’integrité virginale de leurs corps.

Il y a des Guepes de diverses especes, mais l’une d’icelles emporte avec soy quelque chose de nouveau, & ceste espece est noire, fort mince par le milieu du corps, tellement que vous diriez que leur ventre soit attaché à leur estomach par un seul filet : Elles sont industrieuses au possible : Elles se retirent toutes dans un nid faict au terre au coupeau des arbres si bien plastré, qu’aucune goute d’eau n’y peut entrer : le haut ou la couverture du nid est en dome, par ainsi la pluye qui tombe s’écoule legerement & ne s’arreste. Il n’y a point d’ouverture en ce nid, sinon cinq ou six trouz proportionnez à la grosseur des Guespes. Là dedans ils font leur magazin pour vivre, & une espece de miel tres-amer & noir comme encre. Elles ont chacune leur demeure creusee dans la paroy de leur nid, ainsi que sont les boulins d’un colombier, où se retirent les Pigeons : l’industrie avec laquelle ils maçonnent ce nid est admirable, je l’ay consideree infinies fois. Elles viennent au bord des fontaines faire leur mortier, prenans en leurs petits pieds un petit morceau de terre qu’elles destrampent & amolissent avec l’eau qu’elles vont querir & apportent au poil ou mousse de leur cuisse, ce mortier preparé, elles se le chargent en divers endroicts de leurs corps. Premierement souz leur col. 2. en leurs pieds, 3. en la joincture de leurs cuisses, contre leurs corps. Elles ne font point leurs petites en la niche commune, mais chacune dresse sa couche à part, au modele d’une fleur de Jusquiame, attachée & suspenduë à quelque bois ou autre chose à couvert, hors du danger des vents & de la pluye. Elles sont longtemps à preparer ces nids, & les ornent le plus qu’elles peuvent avec le lissoir de leur museau. Là dedans elles jettent leur semence, comme les Mouches à Miel : puis elles ferment l’entree & la cachettent, la nuict elles vont coucher en la communauté, & de grand matin elles retournent pour faire la garde & la sentinelle autour de leurs depost, & ne le perdent de veuë, jurans mortelle guerre à quiconque luy fera tort : J’en peus dire des nouvelles : car un jour sans y penser, je m’en allay à un des coings de nostre loge accommoder je ne sçay quoy ; & en passant je frappé de ma teste ce berceau sur lequel estoit la mere, laquelle mal jugeant de mon intention, estima que je l’avois faict par affront, d’ou poussee d’une colere, elle vint choisir la partie plus chere du corps humain, sçavoir les yeux, afin de se vanger de son outrage : mais Dieu voulut qu’au lieu de me donner dans les yeux elle me frappa de son éguillon immediatement dans les sourcils : le coup fut si apre, & le venin si penetrant que je tombay par terre de douleur, toutes mes veines batant depuis la plante des pieds jusques au sommet de la teste d’une façon extraordinaire, & telle que jamais devant ny apres je n’en ay senty de semblable. Il me falut porter sur la couche, ayant le cœur tout transsi, & la partie blessée s’enfla grandement, & brusloit comme un charbon : J’estimois en perdre l’œil, & m’en sentis quelques jours, en fin cela s’en alla. Elles font encore leurs petits d’une autre façon : par ce qu’elles bastissent un petit pot de terre rond, comme j’ay dit cy-dessus des Araignes, & jettent là dedans leur semence qui se converti en vermisseau semblable aux vers qu’on trouve aux Prunes de Damas rouge ; & puis apres ce vermisseau aquiert des aisles & se transforme en Guespe.

Les Sauvages n’ont point de Cantarides en leur Pays, neantmoins ils en font grand estat, donnent beaucoup de marchandise pour en avoir : Les François leur en portent, lesquels autrefois leur ont donné la connoissance de l’effet de ces mouches pour exciter l’homme à ce qui ne se doit escrire : qui fait voir que les hommes vicieux gasteront plus cette Nation qu’elle n’est naturellement.

Ils ont des taignes & vermisseaux rongeans fort subtils & ingenieux, quelquefois vous estimerez un vestement beau & entier, mais aussitost que faites passer les vergettes dessus, vous emportez quant & quant le poil & n’y laissez que la tissure. De mesme en sont les vers rongeans les bois qui font un bruit admirable : Dieu les a pourveuz pourtant d’oyseaux qui vont espluchans les arbres de ces vers.

Des Onces & des Guenons qui sont au Bresil.

Chap. XLVI.

La plus furieuse beste du Bresil est l’Once, laquelle tire en grandeur aux levriers de deçà : Sa face ressemble plus au Chat qu’à tout autre animal : elle a les moustaches furieusement arangées, la veuë vivace & espouventable ; sa peau est comme la peau d’un Loup tachetee de noir ainsi que le Leopard ; ses griffes sont fort longues, ses pates comme les pates d’un chat, la queuë grande & bien plus longue que tout le corps ensemble, allant tousjours diminüant jusques au bout ; elle luy sert de joüet au milieu d’une plaine de sable, courant apres elle en tournoiant, tout ainsi que vous voyez faire aux petits chats quand ils sont au milieu d’une sale tournoians pour atteindre le bout de leur queuë. Elle ayme la solitude, & hait toute sorte de compagnie, va seulette dans les bois, n’est jamais accompagnee de son pareil, sinon au temps qu’il faut s’accoupler, & la femelle se sentant pleine se retire. Elle ne craint ny redoute aucune chose. Elle s’arreste si elle vous voit venir à elle, & se met au bout du chemin par où vous devez passer, tellement qu’il faut ou tourner bride, ou se resoudre de la combattre : car elle ne cede point : Il est plus à propos de se retirer avec sa courte honte, que non pas par orgueil hasarder sa vie à la furie d’une beste. Le R. P. Arsene se trouva bien d’avoir fait ainsi, lequel venant du village de Mayobe en nostre loge de S. François, rencontra en son chemin en plein midy une grande Once, qui se mettant au milieu de la voye l’atendoit à ce pas : Luy retourna au village & evita par ce moyen le danger qui luy estoit eminent. Elles ne cherchent pas les hommes, & c’est chose rare quand on la rencontre : bien vray est qu’il y a du danger quand cet accident arrive. Elles ne se jettent à coup, ny ne courent incontinent apres ceux quelles voient, ains les suivent seulement pas à pas, & leur donnent loysir de se retirer, si ce n’estoit par aventure quelques enfans qu’elles pourroient grifer, mais cela n’echet souvent. Elles craignent fort le feu, & ne s’en approchent, & par ce moyen les Sauvages se mettent en asseurance tant és bois que dans leurs loges lesquelles ne ferment point ny de jour ny de nuict. Elles font la guerre aux Chiens & aux Guenons outrageusement, viennent prendre les Chiens jusques dans les villages & les loges sans faire aucun tort aux Sauvages qui sont couchez dans leurs licts ; & quand ils vont à la chasse menans force Chiens, fort souvent les Onces les tuënt & les mangent, faignans de fuir devant eux : Et comme ces Chiens sont eslognez de leurs maistres, tout d’un coup elles sautent sur eux & les estranglent. Peu eschappent leurs griffes pour en venir dire des nouvelles à leur maistre, lequel n’entendent plus japer ses Chiens, tient pour asseuré que les Onces en ont fait leur diner ; & ne marche pas plus outre, ains s’en revient plus viste à son logis faire pleurer sa femme & ses filles sur la mort de ses Chiens, qu’il n’estoit allé à la chasse en intention d’aporter de quoy rire. Car s’il est dangereux d’aborder un Soldat en furie & victorieux de ses ennemis, il est bien plus perilleux de se presenter à telle heure à la veuë des Onces.

Elles venent & attrapent les Guenons en cette sorte. Apres avoir batu les bois en circuit, où les Monnes se retirent : elles taschent de les aculer en une pointe, où les Guenons sont par monceaux : Lors les Onces grimpent vistement aux arbres & se jettent apres à corps perdu sur les branches & rameaux des arbres, & ainsi les prennent. Elles usent d’une autre finesse : c’est qu’elles les attendent bien cachées sous les fueilles au lieu où elles recognoissent que ces Monnes viennent boire : Davantage elles se mussent dans la vase, où elles ont remarqué que les Guenons viennent pescher des Moules & des Crabes : & tout d’un coup sortans de là elles saisissent celles qu’elles peuvent. Elles font encore plus : quand elles voient ou entendent que les Guenons sont en quelque lieu assemblées elles vont bellement, le ventre contre terre, comme font les chats quand ils veulent prendre une Soury : lors elles s’estendent faignans estre mortes : La premiere Guenon qui passe en ce lieu, s’arreste & appelle les autres qui viennent incontinent & descendent le plus bas qu’elles peuvent, se defians tousjours pourtant, à fin de contempler & considerer asseurement si leur ennemie est morte, grincans les dents & marmotans un ramage de congratulation à sa mort : mais elles sont bien estonnées que la trepassée resuscite à leurs voix, montant plus viste qu’elles au feste des arbres, où elles changent leur vie en mort non simulée, ains en verité.

L’once ne porte jamais qu’un Onceau, & ce une fois seule comme la Lyonne, qui est cause qu’il y en a peu dans le Bresil : par-ce que l’Onceau dechire la matrice de sa mere, & ne laisse neantmoins de nourir ce petit fort curieusement jusques à ce qu’il soit capable de se pourvoir : nonobstant cette rupture maternelle, les femelles ne laissent de convenir à la saison avec les masles, bien que ce soit en vain. Les Onces sont passageres ; & vont de pays en pays, passent les bras de mer, & qui plus est, quand elles manquent de pasture en terre, elles vont pescher specialement des Crabes, & autres Limaces de mer.

On voit semblablement des Onces Marines (ainsi que j’ay dict au Discours de Miary) portans la partie anterieure d’une Once terrestre, & la posterieure d’un Poisson : Elles sont furieuses aussi bien que les terrestres, & s’eslancent de l’eau contre leurs ennemis : les masles & les femelles frayent & jettent leurs petites hors de leur ventre, ainsi que font les Baleines, Marsoüins & autres Poissons de la mer.

Les Guenons sont de diverse espece en Maragnan & en ses environs[132], les unes sont grandes & fortes, barbuës, & qui ont leur sexe bien apparent : Cette espece est dangereuse, & se deffend fort bien contre les Sauvages dans les bois. J’ai entendu d’un Truchement, qu’un jour un Sauvage ayant donné d’une fleche dans l’espaule d’une de ces grosses Monnes, elle retira la fleche de sa main, & la jetta contre le Sauvage, & le blessa griefvement. Cette sorte de beste se jette sur les filles & sur les femmes, & si elles sont les plus fortes, elles leur font violence. Il y en a d’autres barbuës, mais moindres, qui ne laissent pourtant de porter les mamelles au sein, & la distinction du sexe en son lieu propre. Celles-cy sont traittees ordinairement des François avecques les Sauvages, lesquelles les attrappent avec un gros materas qu’ils tirent sur elles, & ainsi les font tomber toutes estourdies, puis apres ils les encheinent & apprivoisent : Les communes sont presque semblables en sexe & d’une maniere qui ne merite pas d’estre escrite. Generalement le naturel des Monnes de ces Pays là est fort agreable. Premierement, elles s’entresuivent queuë à queuë, la premiere donnant la cadence au pas, en sorte que les suivantes mettent les pieds & les mains où la premiere a mis les siens. Elles font quelquefois une si grande procession, que l’on en a veu telle fois deux ou trois cens sauter les unes apres les autres. Je ne veux pas dire davantage, encore que ce seroit la verité, pour n’estonner point le Lecteur. Je sçay que je me suis trouvé plusieurs fois dans les bois, esquels elles avoient coustume d’habiter plus souvent, & vous diray, sans taxer le nombre, que j’en ay veu une tres-grande quantité, faisans en la maniere que je viens de dire : Chose qui est autant agreable, qu’autre que l’on puisse imaginer : Car ces animaux se jetteront à corps perdu d’arbre en arbre, de branche en branche, comme pourroit faire un oyseau bien volant, & vont si viste, que c’est tout ce que vous pouvez faire de jetter la veuë dessus. Si elles vous aperçoivent soubs les arbres, elles font un bruict, en vous agaçant, nompareil, & apres estre demeurees quelque temps à vous chanter des injures en leur langue, elles gaignent pays comme auparavant. Elles ne manquent jamais à une heure presixe[133] sur le soir, ou la nuict, de venir boire : Mais sçavez vous avecques quelle industrie ? le gros de l’armee s’arreste à trois cens pas de la fontaine, & envoye des espies, lesquelles viennent visiter la fontaine, & les advenues d’icelle, regardent soigneusement deçà delà s’il n’y a rien qui bransle, & si quelques ennemis ne sont point aux aguets : si elles apperçoivent quelqu’un, elles crient d’une voix affreuse, & gaignent au pied, au lieu où est l’armee : Puis quelque temps apres elles retournent, & font comme devant : Et au cas que la place soit seure, elles crient & japent pour faire venir la trouppe, laquelle estant arrivee garde cette autre ruse, c’est qu’elles boivent toutes une à une, & à mesure qu’une a beu, elle passe outre & monte aux arbres, & ainsi file à file jusqu’à la derniere, elles boivent & s’eschappent d’un autre costé qu’elles n’estoient venuës afin d’achever leur procession : Car de la fontaine elles vont au Sabbat traicter leurs amours : parmy lesquelles ordinairement il y a de grandes complainctes, crieries, morsures & esgratigneures : car les plus fortes veulent estre servies les premieres, & choisir les Dames. Je ne dy rien que je ne le sçache par experience : Car nous avions ce Réveil-soir tous les jours aux environs de nostre fontaine de Sainct François.

Quant elles vont à la pesche elles s’entresuivent de compagnie, les Meres portans leurs petits sur leurs espaules : La pesche qu’elles font est de Crabes & de Moules : Pour prendre un Crabe elles luy rompent premierement les deux maistres pieds, afin de se garantir de leur morsure : puis apres elles les froissent avecques leurs dents, si elles les trouvent trop durs elles les cassent avec une pierre : autant en font-elles des Moules, si leurs dents n’y peuvent rien.

Les Meres sont soigneuses de paistre leurs petits avant que de prendre leur pasture, elles tirent le Moule d’entre ses coques, & le Crabe de sa coquille bien nettoyé, & les presentent à leurs petits campez sur le dos, lesquels les prennent, & les mangent. N’ayez pas peur que ces Guenons s’esloignent des arbres : car c’est leur refuge aussi tost qu’ils oyent du bruict, ou voyent quelqu’un, & ainsi elles choisissent un lieu pour pescher, dont les arbres soient proches, hauts & toufus. S’ils voyent passer un Canot de Sauvages assez loing d’elles, elles le salüent de quelque risee à leur mode, que si le Canot approche du lieu où elles sont, haut le pied, vous ne les tenez pas, l’armee deloge.

Des Aigles et grands Oyseaux & d’autres petits Oyseaux qui sont en ces Pays là.

Chap. XLVII.

Encore que dans l’Isle l’on ne voye ordinairement des Aigles, si est-ce qu’il y en a quantité en la terre ferme, voisine de Maragnan. Ces Aigles ne sont pas droictement si grandes que celles du vieil Monde, mais bien plus furieuses, hardies & fortes, attaquans librement les hommes, & font leur nid, non sur les rochers, comme dict Job, Aquila in petris manet, l’Aigle demeure dans les rochers, ains entre les arbres : à ce subject je vous vay raconter ce que j’ay entendu en Maragnan, de deux Aigles merveilleusement furieuses, lesquelles vindrent nicher dans les Aparituriers d’Ouy-rapiran, qui est un petit village à lieuë & demye du Fort Sainct Loüis sur le bord de la mer : L’on m’a monstré le lieu où elles estoient, allans un jour nous recreer par eau, chez un de nos amys François demeurant en ce village : Ces Aigles avoient couppé des branches plus grosses que la cuisse, & si gentiment accommodé, qu’une douzaine d’hommes n’en eussent sceu faire autant. Là elles avoient faict leurs œufs & esclos leurs petits, & personne n’osait desormais passer en ce lieu. Elles alloient à la chasse des chevreils ; les tuoient, & avec leurs ongles, & avec leur bec, puis les mettoient en pieces, qu’elles apportoient à leurs petits, peschoient pareillement, se jettans sur les poissons nommez Marsoüins, Pirapans, & gros Museaux, qu’elles tiroient de la mer avec leurs griffes, & les traisnant à bord les divisoient en morceaux pour les donner à leurs Aiglons. Elles marcherent plus avant : car elles déchirerent un homme & une femme Tapinambose, ce qui fut occasion de leur mort & de celle de leur petits, pour ce qu’on leur dressa une embusche si dextrement, que le masle fut tué, & la femelle se voyant vesve, se retira en terre ferme, & abandonna ses petits, lesquels passerent par les armes des Tapinambos, en vengeance du crime commis en la personne de ces deux Tapinambos, & leur nid fut dissipé.

La femelle est plus grande que le masle, toutes deux tirent sur la couleur grise, l’œil vif & cruel, une hupe forte & redressee sur le coupeau de la teste, leurs plumes grosses par le tuyau, & grande comme celles d’un coq d’Inde : les Tapinambos se servent d’icelles, specialement pour empenner leurs fleches. Elles ont cecy de special & particulier : que si les Sauvages les mettent avec d’autres plumes, telles que sont les plumes d’Arras & de semblables gros oyseaux : ces plumes d’Aigles les rongent & les mangent, par ainsi ils les mettent à part, & se gardent bien de les accomoder à leurs fleches, avecques une autre sorte de plumes pour la mesme occasion.

Quelque grand oyseau que puisse porter la terre ferme, l’Aigle demeure le maistre & le Roy, non par égalité de force, ains par subtilité & legereté de vol, l’Aigle se guindant en haut, quant il veut combatre les grands oyseaux, & descend à plomb sur iceux, il les abbat & terrasse, leur fendant la teste à coups de bec. Tous les oyseaux les craignent, perdent la voix à leur cry, & se tapissent les voyans voler. Leur principale chasse sont les Aigrettes, qui sont quasi comme colombes blanches, lesquelles vivent sur le rivage de la mer, & se campent sur le bout des branches qui pendent sur la mer, contemplantes la venuë des petits poissons pour se jetter dessus & les prendre. Là les Aigles les vont trouver, qui vous les troussent & emportent en un moment. Elles prennent aussi leur nourriture des Tortuës de mer & de terre, & ne pardonnent à aucun Serpent ou couleuvre qu’elles puissent appercevoir.

Rarement les Sauvages peuvent les aborder pour les flecher : Car elles se tiennent au sommet des arbres, où elles s’espluchent aux rayons du Soleil, tirans avec leur bec les vieilles plumes de leurs aisles & de leur queuë, qu’elles sentent ne leur pouvoir plus servir, à cause de leur vieillesse. Les Sauvages se transportent là pour chercher ces plumes & en user : Elles tirent fort à la forme & couleur des plumes aux aisles des Coqs d’Inde, & sont tres-bonnes pour escrire.

Outre ces Aigles, vous avez de grands Oyseaux appellez Ouira-Ouassou, presques aussi grands que les Autruches d’Affrique[134], voire plus hauts en stature, mais non si gros de charnure : les Gruës de deçà ne sont que des Moineaux en comparaison : Que si quelques-uns ont veu celuy que nos gens apporterent en France, qu’ils sçachent qu’il y en a encore une fois d’aussi gros. Les Sauvages les vont prendre quand ils sont petits, espians le temps & l’heure que leurs Parents vont à la chasse. Ces petits sont blancs en leur jeunesse, & peu à peu se muent & changent jusques à ce qu’ils ayent obtenu leur vray plumage & couleur. Ces Oyseaux sont gloutons à merveille, ne peuvent quasi se rassasier : il est bien vray que quand ils ont bien mangé leur saoul, c’est pour plusieurs jours. Si les Guenons & les Monnes pouvoient persuader aux Sauvages d’extirper la race de ces Oyseaux, elles le feroient de bon cœur : car elles tireroient un grand profit, d’autant qu’elles perdent des millions de leurs gens chasque annee à rassasier ces gourmands. Les Tapinambos qui nourrissent de ces oyseaux, cognoissent que la meilleure viande qu’on leur peut donner, sont les Guenons : & pour cela s’en vont aux bois, en tuent, les leur apportent, & les ont bien tost dépeschees.

Il y a plusieurs autres sortes de gros Oyseaux, mais non comparables à ceux-cy, tels que sont les Arras, Canidez & autres, lesquels sont pris & mis en captivité par les Indiens d’une gentille façon. Ils s’en vont par les bois, & espient les arbres où ces Oyseaux ont coustume de passer la nuict, & où volontiers ils reviennent le jour apres la pasture se camper : ce qu’ayans recogneu, ils battissent sur le coupeau d’un de ces arbres, une petite loge toute ronde, capable de tenir trois ou quatre hommes, faicte de branches de Palmes : ils montent là, & attendent la venuë de ces Oyseaux, qui ne se defians d’aucune chose, s’approchent assez pres, & pensans se reposer asseurement comme devant, sont estonnez qu’on leur tire un coup de materas, qui les estourdit sans les tuer, & tombent en bas, où ils sont aussi tost attrapez & faicts prisonniers, & avec le temps s’aprivoisent de telle sorte, qu’encore qu’on leur donne liberté, ils ne veulent plus quitter la maison de leur maistre : ils se mettent sur les loges, font un bruit desesperé, rendans un son comme les Corbeaux de deçà, apprennent à parler ainsi que les Perroquets, fournissent de plumes à leurs hostes, pour se braver & faire leur fanfare[135] : Car au lieu que nos habitans le long de la riviere de Loire, plument leurs Oyes pour mettre aux licts : ces Indiens tirent les plumes de ces Oyseaux, pour en faire leurs mitres & autres paremens de plumaceries.

Ils ont des Herons en grande quantité & de plusieurs sortes : les uns sont fort grands, & les autres mediocres. Ils font leur nids dans les Apparituriers sur le bord de la Mer, vivent du poisson qu’ils peschent, & les apportent tous entiers à leurs petits, à qui ils les font avaler dés ce petit aage : Je me suis estonné de voir un si gros Poisson comme seroit un grand Haran & d’avantage, estre trouvé dans la poche d’un petit Heron qui n’avoit que le poil folet. Les Sauvages vont denicher ces petits parmy les Apparituriers, à la charge pourtant de porter des bastons pour se deffendre du pere & de la mere, qui ne manquent en tel accident, de secourir ceux qu’ils nourrissoient si tendrement & soigneusement, à fin de dilater leur espece.

A ces Herons conviennent fort d’autres Oyseaux nommez Furcades par les François & Portugais, à cause de leur queuë qui semble fourchuë lors qu’ils volent : font aussi leurs nids dans les Apparituriers, mais au lieu le plus secret, & peu hanté des hommes qu’il leur est possible de trouver. Là ils pondent & esclosent leurs petits, & vont à la Mer tout le long du jour, pour emplir un gros sachet qu’ils ont soubs la gorge de poisson, à fin d’en repaistre leurs petits : & quand ils n’en ont point, ceste bourse s’emplit de vent, qui les soulage & soustient dans le milieu de l’air, à passer plusieurs jours & nuicts sans aller gister à terre : ains vont fort avant en Mer chercher leur proye, à plus de cinquante ou soixante lieuës de terre. Ils ont la veuë merveilleusement aiguë, tellement que du lieu où ils sont qui est fort haut, ils descouvrent le poisson, sur lequel ils se jettent incontinent & le ravissent. Ils ont une proprieté tres-belle, c’est qu’ils suivent les Poissons de proye qui vont apres les menus Poissons afin de les manger : Ces Oyseaux s’approchent à une lance de l’eau, & ne s’oublient de participer au butin, voire defrauder le poursuivant s’ils peuvent.

Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la Mer, quand elle est en son reflux : Elles sont fort bonnes à manger, & cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec : vous en tuez à plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous soyez dans un Canot.

Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, & cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on appelle communement Jambettes & Rasoirs : ainsi leurs becs sont inutiles à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le jour que nous partismes de Maragnan, un jeune homme qui appartient au Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua un, dont je fis garder le bec pour apporter en France.

Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant, degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de l’Hyver, si Hyver se doit appeller.

Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible : les uns pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur meslee : Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers, parce qu’il est bien difficile de les tuer : car ils ressentent naturellement l’envie qu’on leur porte : par ainsi ils demeurent au sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en admiration ceux qui les ont veuz.

Ceste terre de Maragnan possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils imitent aussi quand ils veulent chanter : car ils se dressent droict le bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, & leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres : vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines. Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille autres façons.