De la Mort et funerailles des Indiens.

Chap. XXXI.

Jacob espousa les deux sœurs, Lya & Rachel : ce passage est diversement expliqué par les Peres & Docteurs : Je prendray seulement celuy qui convient à l’histoire : c’est que Dieu a deux filles, la Nature & la Grace, qu’il donne pour Espouses à ses Esleus : la Nature est chassieuse, mais fœconde comme Lya : la Grace surpasse toute beauté mais resserree comme Rachel : Toutes deux sont sœurs, & au regard de leurs visages vous les recognoissez pour telles, & semblablement leurs enfans pour germains, discernant d’avec eux les lignees estrangeres : Je veux dire qu’en un point & ceremonie, nous recognoissons facilement la vraye Religion & les heritiers d’icelle, sçavoir est, en la ceremonie du dernier honneur que l’on faict à ses parens : veu que c’est chose si naturellement gravee dans le fond de l’Ame des Nations les plus Barbares, qui rend un argument du tout demonstratif, que ceux là sont en la vraye voye qui font estat de leurs morts & deffuncts : Et à l’opposite que ceux là sont non seulement en la voye des Gentils, mais en la voye du tout contraire à l’instinct purement naturel : suivant en ce cas les brutes & animaux, de ne tenir aucun conte de leurs amis trespassez, specialement pour la meilleure partie du composé qui est l’Ame.

C’est la malediction que donne Job chap. 18. Memoria illius pereat de terra, & non celebretur nomen ejus in plateis : que sa memoire soit perie de terre, & que son nom ne soit pas celebré par les ruës. Ce que Symmachus explicant dit : Non erit nomen ejus in faciem fori, que son nom ne parviendra jusqu’au barreau des Senateurs, & plus clairement Policronius, Nec in amicorum versabitur memoria : que la memoire de telles gens n’aura pas seulement place entre ses amis : grande malediction, puisque les peuples les plus sauvages du monde universel, qui sont les habitans du Bresil, n’apprehendent rien plus que de mourir, non pleurez ny lamentez, c’est-à-dire, qu’ils soient privez des pleurs, des lamentations & d’autres ceremonies, quoyque superstitieuses, de leurs parens en leur mort.

Ces Sauvages atenuez de maladie, depuis qu’ils sont jugez à mort par leurs parens, on leur demande ce qu’ils desirent de manger avant que de mourir, & aussi tost il leur est trouvé : combien que leurs repas ordinaires, tandis que la maladie dure, ne soient autres, que de la farine de Manioch, & du Ionker, c’est-à-dire du poivre d’Inde, meslé avec le sel : croyans que par ceste disette, ils recouvreront leur pristine santé, qui est un grand abus entr’eux : car j’ay veu moy-mesme un homme & une femme de la nation des Tabaiares, qui n’avoient que les os & la peau, & à nostre jugement ils ne pouvoient vivre encore deux jours, (& toutesfois pour cet effet, les baptisans apres l’avoir requis) que leur ayant faict prendre de bons boüillons, ils eschaperent pour ceste fois la mort.

Baste comme ils sont aux abois de la mort, tous les parens s’assemblent, & generalement tous leurs concitoyens qui environnent le lict du moribond, les parens tenans le lieu le plus proche du lict, & apres eux les vieillards & les vieilles & ainsi d’aage en aage, personne ne dit mot, seulement ils regardent le mourant attentivement, debondant de leurs yeux des larmes continuelles, & aussi tost que la pauvre creature a rendu son esprit, vous entendez des hurlemens, cris & lamentations composez d’une musique si diverse de voix fortes, aiguës, basses, enfantines & autres, qu’il est impossible que le cœur n’en soit attendry : quoy que vous reputiez toutes ces douleurs & pleurs sortir d’un cœur purement naturel, sans autre consideration du bien ou du mal, que peut encourir cet esprit sorty du corps mort.

Apres que ce corps est bien pleuré le Principal de la loge ou du village, ou le Principal des Amis faict une grande harangue pleine d’emotion, se frappant souvent la poitrine & les cuisses, & en icelle il raconte les gestes & hauts faits du mort, disant à la fin de sa Harangue : y a-il quelqu’un qui se plaigne de luy ? N’a-t-il pas faict en sa vie ce qu’un fort & vaillant doit faire ? Je dis cecy pour m’y estre trouvé trois ou quatre fois ; & alors il me souvenoit de ce que j’avois autrefois leu & remarqué dans Polibe, livre six, & dans Diodore Sicilien, livre second, Chapitre trois, que les Anciens Romains avoient ceste coustume de faire porter les defuncts en la Place Publique, & lors le Fils aisné de la maison, ou le principal heritier au defaut d’enfans masles & aagez, montoit sur un Theatre, déchifrant toutes les loüanges qu’il pouvoit du mort, son Parent, puis conjuroit toute l’assemblee d’accuser, s’ils pouvoient, le defunct, afin d’y respondre, & faire que tous accompagnassent son Corps au Sepulchre.

Revenons à nos Sauvages : ces pleurs & harangues estant faictes, on prend le Corps que l’on emplume par la teste, & par les bras, les uns luy vestent des casaques, & luy donnent un chappeau, s’il en a, on luy apporte des cosins de Petun[102], son Arc, ses Fleches, ses Haches, & ses Serpes, du Feu, de l’Eau, de la Farine, de la Chair, ou du Poisson, & la marchandise qu’il aymoit le plus, tandis qu’il vivoit : Alors on va faire sa fosse creuse & ronde en forme d’un puits, convenablement large : là il est apporté & assis sur ses talons, selon la coustume qu’ils ont de s’asseoir, ils le devalent doucement au fond[101], arrangeants autour de luy la farine, l’eau, la chair ou le poisson, & ce à sa main droicte, afin qu’il en puisse prendre commodément : De l’autre costé ils mettent ses Haches, Serpes, Arcs & Fleches. Puis faisans un petit trou à costé, ils y posent le feu avec des copeaux bien secs, de peur qu’il ne s’esteigne, & tout prenans congé de luy, le prient, de faire leurs recommandations à leurs Peres, grands Peres, Parens & Amis qui dansent par delà les montagnes des Andes, là où ils croyent tous aller apres leur mort : Quelques uns luy donnent pour porter en present à leurs amis quelques marchandises ; en fin chacun l’exhortant de prendre bon courage de faire son voyage ils l’advertissent de plusieurs choses : Premierement, de ne point laisser esteindre son feu. Secondement, de ne passer par le pays des ennemis. Troisiesmement de n’oublier ses Serpes & ses Haches quand il aura dormy en un lieu : & lors ils le couvrent doucement de terre & demeurans par quelque espace de temps sur la fosse, ils pleurent profondement, luy disant Adieu : Les femmes reviennent souvent, & de nuict & de jour, pleurer sur sa fosse, luy demandans s’il n’est point encore party.

Je diray à ce propos trois Histoires fort plaisantes. La premiere : c’est qu’ils avoient enterré un bon vieillard environ à cinquante pas de ma loge : Ces vieilles me rompoient jour & nuit la teste : Je m’advisay d’un expedient pour me mettre en repos, c’est que je fis cacher deux jeunes garsons François que j’avois avec moy, derriere un buisson à trois pas de la fosse, & sur le milieu du chemin, par où ces vieilles devoient passer. J’y fy cacher deux Esclaves, ausquels j’avois donné le mot, ce qu’ils devoient dire & qu’ils devoient faire : la nuict venuë, je les envoyay chacun en son embuscade, au bout d’un quart d’heure les vieilles s’en vont de compagnie sur la fosse, & commencent à hurler, aussi tost mes François contrefont Geropari, Dieu sçait si ces vieilles ne trouverent pas leurs jambes pour gaigner au pied : mais elles furent bien estonnees qu’elles trouverent devant elles la seconde embuscade, & deux autres Geroparis, contrefaits, qui les firent arrester plus mortes que vives, s’escrians horriblement passans plusieurs brossailles & buissons pour gaigner leur loge : Là arrivees elles mettent tout le monde en esmeute, faisans fermer les entrees de la loge, de peur que Geropari n’entrast : Je n’estois pas loin de là, qui prenois le plaisir de cette Comedie & m’en trouvay fort bien : Car elles ne me rompirent plus la teste.

La seconde Histoire est d’un Sauvage mort & enterré sur le chemin de nostre lieu de Sainct François au Fort S. Loüis. Ce Sauvage avoit esté baptisé avant que mourir, & neantmoins sans y avoir pensé, & à nostre desceu, ils l’enterrerent en ce lieu là selon les ceremonies cy dessus descrites. J’en fus un peu fasché, & m’en plaignis : mais on ne sçavoit sur qui jetter la faute, joint qu’il y avoit desja trois ou quatre jours qu’il estoit enterré : En ce temps là passant par le chemin, je trouvay sa femme qui revenoit des jardins, assise sur la fosse pleurant amerement, & avoit espanché sur ceste fosse plusieurs espies de Mil : Je m’arrestay, & luy demanday que c’est qu’elle faisoit là. Elle me fit responce, Je demande à mon Mary s’il n’est pas encore party : Car j’ay peur qu’on luy aye trop lié les jambes & les bras quand il fut enterré, & si on ne luy a point donné de couteau : Il n’a seulement que sa Serpe & sa Hache, & je luy apporte ce Mil, afin que s’il a mangé ce qu’on luy a donné, il le prenne & s’en aille. Je la fy sortir hors de là, luy remonstrant, comme je peus, son ignorance & superstition.

La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans, malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton : Nous le trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes Festes ; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles, d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en l’Europe : Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à cet effet.

Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans l’Eglise : toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant remonstrer leur folie par le Truchement : ainsi elles s’en retournerent en leur loge pleurer leur saoul.

Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux qui le suivirent.

Chap. XXXII.

Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un siege prochain : mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces mers : mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi : Car en ces 4. mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë, nous eussions vaincu ou esté vaincus.

Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie : parce qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que ne sont pas l’Isle, Tapoüitapere, Comma & les Caïtez[103] : Et qui plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux fournis de coton & autres danrees : Davantage ils sont plus pauvres & diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.

Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, & fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones : Mais ce bruit des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient prise, attendans dans l’issuë de cet affaire.

Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la Grand-Raye des Caïetez, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert fort aux François en ces Pays là : car il retient tous les Sauvages au service & à la devotion de nos gens.

Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens firent courir un bruict dans les Caïetez & Para, que les François s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones : Ce bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que leur fit la Grand-Raye, ces gens effrayez sans subject furent r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François.

Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee de l’Isle en Para, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit trouvé plusieurs choses precieuses : Mais le mal-heur voulut, qu’estant partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça dans la mer, environ à deux lieuës de terre ; Chacun mesprisant les richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la Grand-Raye ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver : enfin luy & sa femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage, encourageant l’une & l’autre par ces paroles : La mort est envieuse, voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il n’est pas temps qu’elle nous emporte : Tous se sauverent en certaines Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par les Poissons Rechiens[104]. La Grand-Raye voyant les François nuds & affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des Canots, des Vestemens & des Vivres : ce qu’ils firent ; puis apres revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté au bord.

Ce Grand-Raye estoit autrefois venu en France, dans un Navire de sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, & en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien des années qu’il en est de retour : & a si bon esprit, jugement & memoire qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant : mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux Tabaiares du Fort Sainct Loüis.

Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons : leurs maisons sont de pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros Canons braquez : La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines de toute sorte de marchandises : Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres : De ce nombre est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les Peros, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus forts. Car les Peros sont en ce pays là tenus pour foibles, & les François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien. Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François n’avoient peu prendre les Camarapins, mais cela est faux : Ils y ont faict leur devoir, & si les Tapinambos eussent voulu donner par derriere, nous les eussions pris : mais le Grand des François a eu pitié d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux. Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au Carbet.

Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de Sainct Loüis ; tant pour salüer les Tabaiares de leur bien venuë, que pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon bien estrange : Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien quelque cent ou six vingts : Aux uns il fist prendre en main des Courges, aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees & Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens dissemblables, & disposant les Joüeurs de Maraca[105] environ par dixaines, ils firent le tour des Loges des Tabaiares, puis vindrent en la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous, laquelle tiroit fort sur la danse des Pantalons, s’avançans & cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du Maraca, qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres. Ceste façon de danser est appellee entre les Tapinambos Porasséu-tapoüi, c’est à dire, la danse des Tapouis par ce que la danse des Tapinambos est toute dissemblable : car elle se faict en rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee.

Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation d’un grand Barbier : Description de ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier.

Chap. XXXIII.

C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec les Isles : pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes & bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre : Chose que vous experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords : & partant les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la poincte & pyramide de ce centre.

Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes lieuës de Maragnan dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la Riviere de Miary, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de Maragnan, avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit acroire à tous les Tapinambos, ainsi que je diray cy apres, qu’il avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit. Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine : car il falut qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux, marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui s’ensuit.

C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, & tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que celle de Fernambourg : ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que tiennent les Portuguaiz : La terre est arrosee de grande quantité de ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre.

Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs especes : Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, Pagues, Agoutis, Armadilles, qu’ils appellent Tatous. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme en France, mais plus petits : la diversité des oyseaux & du gibier est tres-grande : Les Perdrix, Faisans, Moitons[107], Bisez, Ramiers, Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration. La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, Tapouitapere & Comma. Il y a diversité de Perroquets en couleur & grosseur specialement des Touins francs[108], gros comme des moineaux, qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre, à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient fort recherchees, si on en apportoit en France.

Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de toutes choses necessaires : il estoit venu un peu avant ce voyage, faire ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes & ferrailles des Sauvages de Maragnan, pour les emporter quant & soy en son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire : il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes, & les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son esprit, qui demeuroit en ceste marionnette : puis semant une ou deux de ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines & legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette, qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort curieusement.

2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme piquante, surnommee Toucon[110], & alloient tout autour des loges chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme, aspergeant un chacun sur la teste : il disoit : soyez mondes & purifiez, afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de Petun, & y mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5. Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils auroient ceste annee grande quantité de coton.

Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les sacrificateurs de Baal ; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point. Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son esprit chargé de pluyes, du costé de la mer : mais il n’osoit approcher à cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village, vis à vis la Chappelle de nostre Dame d’Usaap, & par ainsi s’ils vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix : à quoy ils acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha.

Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya Le Grand Chien, & les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver : Ce que recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort : il ploya hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer dans son Canot, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire sa paix.

Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant, ains ne demandoit qu’à bien faire : Il mange avec moy, disoit-il, dort & marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux ; & quand le temps est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston, l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict. Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire ; par ce qu’il n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre : Je les enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe, contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition, & retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au Traitté du Spirituel.

De la venue des Tremembaiz ; comme on les poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire.

Chap. XXXIV.

En ce temps, la Nation des Tremembaiz, qui demeure au deçà de la montagne de Camoussy, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de Toury, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où l’on pesche une grande multitude de poissons ; & ce en intention de surprendre les Tapinambos, desquels ils sont ennemis jurez : en quoy ils ne furent trompez : Car plusieurs des Tapinambos de l’Isle, estans allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des Tremembais[112] : les uns furent tuez sur la place ; les autres furent menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict : les autres eschapperent dans leur Canot, revenans en l’Isle de Maragnan, qui apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages, d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes incitans ceux de l’Isle à les poursuivre : ce que les Principaux resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. Iapy Ouassou fut le conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer, entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee ; tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger : Les jeunes Tapinambos faisoient les Aioupaues, tant pour les Principaux que pour les François, & au principal Aioupaue, le Colonel se loge, & tous les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict de leur Colonel : ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, specialement quand ils sont proches de leurs ennemis ; A quoy ils en adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que leurs ennemis ne les descouvrent la nuict : Car ils ont tous en general ceste coustume, tant les Tapinambos que les autres, de faire monter au coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.

Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au quatriesme de la mer ; là ils trouverent les Aioupaues des Tremembaiz, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais estoient habituez en la Tortue, & en la montagne de Camoussy, & avoient faict alliance avec les Tremembaiz, comme aussi avec les Montagnars, tant d’Ybouapap que de Mocourou, specialement avec Giropary Ouassou, c’est à dire, Le Grand Diable, Prince & Roy d’une grande Nation de Canibaliers[114], lequel Grand Diable ayme fort les François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree, que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, & se joindra avec les François : Car on tient qu’il est Mulatre François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à nostre subject.

Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre : mais entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue & les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis.

Carouatapyran un des Principaux de Comma, m’apporta une de ces haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal Ianouaran, de laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. Carouatapyran, m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant : car il me dit, que les Tremembaiz avoient coustume tous les mois, au premier jour du Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la victoire de leurs ennemis : pendant qu’ils font ces haches, les femmes, filles & enfans sont dehors les Aioupaues, dansant & chantant à la face du Croissant.

Ces Tremembaiz sont valeureux, & redoutez des Tapinambos, d’une stature competante, legers à la course, plus errants que stables en leurs demeures : leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, quand ils veulent, d’aller à la chasse : ils ne s’amusent à faire des jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les Aioupaues, ayment plus les plaines que les forests : car ils descouvrent tout autour d’eux. Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs arcs, flesches & haches quelques Couïs[115] & Courges pour puiser de l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes : tirent à coups de fleches les poissons, bien plus adroicts que les Tapinambos : sont robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon : Ils couchent sur le sable le plus du temps.

Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à prendre les Tapinambos, comme on faict de la ratiere à prendre les Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs petits. Si bien que les Tapinambos ne manquent pas d’aller en cette saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit : & à vray dire, je n’en pouvois manger : nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris, que les Tapinambos appellent Pirapoty, c’est à dire fiante de poissons[116] ; Car ils ont opinion que cet ambre gris n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce lieu : bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent Paranampoture ou une gomme de mer Paranamussuk : le Lecteur en pensera ce qu’il luy plaira.

Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, & qu’on ne pourroit justement estimer & payer : mais à cause que toutes les bestes & oyseaux de là, & des environs, les Crabes, Lezards & autres reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les Tapinambos, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font, mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire là un fort, tant pour empescher les courses des Tremembaiz que pour boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour recueillir cet Ambre gris : parce qu’il n’y a point de doute, que souvent la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres.

Nos Sauvages Tapinambos & nos François apres avoir cherché çà & là, ne trouverent rien autre que leurs morts, les Aioupaues, & les vestiges des ennemis : par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que blessez.

De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy.

Chap. XXXV.

Il y avoit une Nation vers l’Ouest, de laquelle jamais par cy-devant on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les Tapinambos, demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les François estoient venus en l’Isle de Maragnan, & y habitoient, & avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, & purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager & à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient.

Ils arriverent donc vis à vis de Tapouitapere, où estoit pour lors le Truchement Migan, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer, & parlementa avec leur Principal fort longtemps : Car ce Principal l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent reconcilié ensemble les Tapinambos & les Tabaiares, & s’ils vivoient en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit infiniement : parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François, tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que leur alliance & protection.

Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit loin en son Pays : Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son Pays : & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons, qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons tous demeurer aupres de vous.

Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens : Neantmoins l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à quelques uns des siens, de mettre pied à terre à Tapoüitapere où ils furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les unes des autres : Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les ostages : ainsi ils s’en allerent en paix : Dieu les conduise, & les vueille amener à la cognoissance de son nom.

Quant au voyage d’Ouarpy, qui est une Riviere & contree, à six vingts lieuës de l’Isle[117], & davantage, vers les Caïetez, il fut entrepris par le Sieur de Pisieux, accompagné de quinze François, & de deux cens Sauvages pour les raisons suivantes. La premiere pour découvrir une mine d’or & d’argent, qui est à cent lieuës au haut de la Riviere, les Sauvages nous en apporterent du soufre mineral, qui s’est trouvé fort bon, & par consequent on a esperance, que ces mines seront bonnes & fertiles : Depuis je me suis laissé dire qu’il y a en tous ces pays là, une grande quantité de mines d’or, meslé de cuivre, & d’argent meslé de plomb[118], ce que tesmoignent asseurément les eaux minerales qui viennent des montagnes. La seconde pour r’amener quant & luy une Nation des Tabaiares, qui habitent sur ceste Riviere. La troisiesme, pour chercher une Nation de Long-Cheveux, qui demeure en ces Pays, atenant la riviere d’Ouarpy, lesquels sont debonnaires & aisez à civiliser, & trafiquent avec les Tapinambos : si ces choses reussissent, comme je croy qu’elles feront, dans peu de temps l’Isle sera riche, pour les marchandises que feront tous ces Sauvages r’assemblez, & se rendra forte, contre l’invasion des Portuguais, & me reposant sur cette esperance, je traitteray de quelques particularitez fort rares, que j’ay remarqué en ces Pays, satisfaisant aux difficultez qui s’y presenteront de prime abord, par bonnes & naturelles raisons.

Des Astres & du Soleil.

Chap. XXXVI.

C’est une chose belle & considerable, que le Ciel, sous ceste Zone torride, semble beaucoup moins estoillé, qu’en l’Europe : c’est à dire, qu’il n’y apparoist pas tant de petites Estoilles, attachees à la voute azuree de ce Pays là, comme à la voute du Ciel de ce nostre Pays : & au contraire nous voyons beaucoup plus de grandes Estoilles estincelantes & luisantes là, qu’icy. Je ne me suis jamais persuadé qu’il y eust moins d’Estoilles en ce pays là, qu’en celui-cy, mais que cela venoit de l’erreur de nostre veuë, pour la raison suivante : C’est que tous qui habitent hors des deux Solstices, Cancer & Capricorne regardent obliquement le centre du Ciel, qui est la ligne Ecliptique, ou Zone torride, où passe le Soleil : & pourtant, ils ont plus d’Orizon, & par consequent plus grande espace du Ciel à contempler, & ainsi peuvent voir ou nombrer plus d’Estoilles. A l’opposite ceux qui habitent entre les Solstices, & specialement soubs la Zone torride, ne contemplent plus ceste ligne obliquement, ains en Sphere droicte, & pour ce subject ont moins d’Orizon, & par consequent moins de Ciel à contempler, & en suitte moins d’Estoilles à nombrer.

Cette raison est confirmee par une autre experience : C’est que le Soleil se couche, & se leve tout-à-coup, sans faire aucune Aurore, ny de soir, ains ferme le jour quant & soy à son coucher, & introduict la nuict : & à son lever chasse la nuict, & faict le jour : Que s’il y a là soir ou matin, c’est si peu que rien : Au contraire en l’Europe nous avons en Esté quelquefois plus de deux heures de soir, & autant de matin, avant que le Soleil se leve, & apres qu’il est couché, & ce pour la raison dire que les habitans sous la Zone torride sont en Sphere droicte, & nous autres en Sphere oblique. J’adjouste encore une autre experience quand nous revenons de Maragnan par deçà, au Pole Septentrional, nous découvrons bien plustost l’Estoille de ce Pole, que quand nous allons d’icy à Maragnan, l’Estoille de la Croisade, encore qu’elle soit beaucoup plus eslevee que le Pole Antartic ou Austral. Une autre chose j’ay remarqué en ceste Planette du Soleil ; C’est qu’elle faict deux Midis tous divers entre les deux termes de l’annee, de sorte qu’en une moitié de l’année, regardant l’Est, il est à votre droicte, c’est à dire, en la partie Australe, & en l’autre moitié de l’annee il est à vostre gauche, c’est à dire, du costé vers la Partie Septentrionale : & en tous ces Midis il y a fort peu d’Ombre : d’autant que jaçoit que le Soleil ne regarde en Zenit cette terre, que deux fois l’annee : comme il faict aussi toutes les terres enfermees dans les deux Solstices : neantmoins il vous est si voisin en Sphere droicte, qu’il n’y a pas beaucoup à dire, quand il est venu en son Midy, qu’il ne vous frappe à plomb le coupeau de la teste : toutesfois vous distinguez tres-facilement ces deux Midis, entre lesquels cette terre est situee.

La raison de tout cecy est, que le Soleil couppe deux fois l’annee en Zenit la Zone torride, comme j’ay dit, & ce pour faire ces Solstices du Cancre & Capricorne, & par consequent il est necessaire que ceux qui habitent soubs la Zone torride, le voyent faire son Midy tantost d’un costé, tantost de l’autre. Pour exemple, Quand il sort du Capricorne, pour s’acheminer vers le Cancer, les Bresiliens habitans soubs la Zone torride, ont leur Midy à la main droicte, & quand il quitte le Cancer pour retourner au Capricorne, ils l’ont à la main gauche.

J’aurois icy un beau champ pour discourir de la Sapience de Dieu en la fabrique de ce monde : mais n’ayant pour but que succinctement escrire une Histoire, je laisse cela à la consideration du Lecteur : seulement rafraichissant la memoire comme Dieu a departy la course de ce Soleil, sçavoir, en deux extremitez, & pour le milieu, & tous les habitans de ces trois stations, également reçoivent & participent autant de la lumiere du Soleil en l’annee, les uns que les autres, excepté les habitans du Cancer, qui retiennent le Soleil en l’annee trois jours & quelques heures, davantage que les habitans du Capricorne, d’où viennent les Bissextes, & la reformation du Calendrier, chose qu’il nous faut expliquer : commençons par le milieu, puis nous viendrons aux extremitez.

Le milieu est composé des deux extremitez, & doit estre également distant de l’une & de l’autre, autrement il ne pourroit estre milieu. Toute la course du Soleil se termine en vingt-quatre heures, pour jour naturel, & en douze mois pour an. Or est-il que la Zone torride est le milieu de la course journaliere & annuelle du Soleil, partant, il faut qu’en sa troisiesme part & portion elle joüisse journellement & annuellement de la lumiere du Soleil également avecques les deux parties extremes : ce qu’elle ne pourroit faire, si elle n’avoit en toute l’annee ses jours égaux, c’est-à-dire, 12. heures de Soleil : car si elle excedoit tant soit peu en cette portion, elle ne seroit plus le milieu de la course du Soleil, ains tendroit vers l’une des deux extremitez, & ensuitte elle auroit en un temps de ces douze mois les jours plus grands les uns que les autres pour r’avoir en une fois ce qu’elle perdroit en l’autre, & par ainsi il faudroit assigner une autre Zone du Ciel, qui fust le milieu & centre de cette course, d’autant que le milieu est de l’essence, voire le fondement d’icelle des deux extremitez : car il est impossible de s’imaginer deux extremes sans milieu, ains comme j’ay dict, le milieu est composé des deux extremitez, & par ainsi nous disons que cette Zone torride, estant le milieu de la course Solaire, doit avoir sa portion de lumiere composee des deux extremitez, qui sont douze & douze, que le Soleil donne également aux deux Solstices, entre les deux bouts de l’annee, recompensant en un temps, ce qu’il avoit retenu en l’autre. Composons à present une troisiesme portion pour servir de milieu de ces deux extremitez, douze & douze. Il faut que nous prenions six d’une part, & six de l’autre, pour rendre le tout égal : par ainsi vous entendrez facilement, comme cette Zone torride joüit egalement avecques les autres parties du monde, de la lumiere du Soleil sans changer son nombre de six & six, plus en un temps qu’en l’autre, par ce qu’elle participe egalement des deux extremitez : & ainsi soit que le Soleil aille visiter le Cancre & ses habitations, leur donnant pour sa bien-venuë, largesse & liberalité de lumiere : soit qu’il aille au Capricorne en faire autant, la Zone torride pour cela ne luy est point importune, ny ne hausse l’imposition de ses peages ordinaires : mais elle luy faict payer seulement six heures de matin, & six d’apres Midy de lumiere & chaleur pour son passage de la traversee de sa terre, & du travail de ses habitans, qu’ils prennent à sa venuë.

Quant aux terres & habitans d’entre les Tropiques, & hors les Tropiques, ils divisent également entr’eux, qui plus, qui moins, en divers temps, la lumiere du Soleil, & par compensation plus en un temps qu’à l’autre, au bout de l’annee ils trouvent qu’ils ont eu également chacun, douze heures de lumiere pour un jour naturel & douze mois pour l’annee.

J’ay dict que les habitants du Cancre, tant dedans que dehors son Tropique, jouyssent trois jours du Soleil davantage que les autres : De donner raison naturelle de cela, & tout ce qu’en disent les Astrologues n’est rien : C’est un secret que la Divine Sapience s’est reservé, & un honneur qu’elle faict à ce monde ancien, composé des trois parties, Asie, Afrique & Europe : & si une raison Alegorique peut satisfaire à cela, Je croy que c’est pour remarquer les trois speciaux privileges, que ce vieil Monde a receu par dessus le Nouveau, à sçavoir, la premiere peuplade de l’homme chassé du Paradis Terrestre : le don de la loy escrite, à Moyse, & la redemption du monde par Jesus Christ.

Des Vents, Pluyes Tonnerres, & Esclairs qui sont en Maragnan & autres lieux voisins.

Chap. XXXVII.

Outre les choses, que le Reverend Pere Claude a dict en son Histoire de ces matieres : J’adjousteray ce que l’experience m’a faict recognoistre de plus, que j’ay bien voulu communiquer au Lecteur, pour son contentement : Et premierement des Vents, entre lesquels celuy d’Orient s’attribuë le Sceptre & le Royaume de ceste terre du Bresil, & supposees les raisons que le Reverend Pere apporte, j’en adjouste une autre que tiennent tous les Mathematiciens, qui ont vogué par delà, & en ont escrit. Sçavoir, que la perpetuité de ces Vents d’Orient, soufflans en ces cartiers, provient de la disposition des costes du Bresil, lesquelles vont de l’Est, à l’Ouest droictement : car le Soleil ayant eslevé les vapeurs de la terre & de l’eau, & les tirant apres soy, par la violence de son cours journalier, ces vapeurs rencontrans les costes du Bresil, droict de l’Orient à l’Occident, sans aucune inflexion, les suivent : Ce que vous pratiquez domestiquement en la fumee, qui suit le premier Corps solide, qu’elle rencontre, pour le soutien de sa foiblesse, & privee qu’elle est de tout Corps solide, va selon l’agitation & predomination de la vapeur soufflante au dessus d’elle.

Or combien qu’il soit ainsi, que les Vents des trois autres parts du monde, sçavoir Ouest, Nord, & Sus, ne regnent pas en Maragnan & lieux circonvoisins en comparaison des vents de l’Est, ce n’est pas à dire pourtant, que les vents ne viennent quelquefois du Nord, & du Suz, & rarement de l’Ouest.

Les vents s’augmentent tousjours à Maragnan, depuis le mois d’Aoust jusqu’en Janvier, qui est proprement l’Esté de ceste terre, où le temps est tousjours serain : Cela vient du cours du Soleil, qui revenant du Solstice du Cancre, pour aller à celuy du Capricorne, il esleve les grandes vapeurs, qui sont en ces terres aqueuses & humides, de dessoubs la Zone Torride, & plus il s’approche de ces terres, plus aussi il en esleve, & par consequent les Vents se renforcent, lesquels ne sont autre chose, que ces mesmes vapeurs eslevees en l’air.

2. La raison pourquoy les pluyes ne commencent qu’à la my-Janvier, ou en Fevrier, & vont tousjours s’augmentant jusqu’au commencement de Juin, ou vers la fin d’Avril, est que le Soleil retourne du Solstice du Capricorne, vers le Solstice du Cancre, & tire à soy grande abondance d’humiditez de ces terres là, lesquelles s’epoississent en l’air, & tombent : Et d’autant plus que le Soleil s’approche de son terme, d’autant plus il augmente ses humiditez, & faict que leur cheute est plus espoisse, forte & subtile, & suivant cecy, nous voyons qu’en ce mesme Bresil, la saison & la force des pluyes est diverse, une terre l’ayant premiere que l’autre.

Ces pluyes sont pour l’ordinaire, abondantes, frequentes, longues, & continues, & ce plus la nuict que le jour, & ceste saison des pluyes est le temps de la semaille, laquelle incontinent pousse, germe, & donne augmentation, voire & la cueillette, ou moisson : Et cecy est, d’autant que ceste terre sabloneuse, est desseichee à cause de la proximité du Soleil ; & par ainsi les pluyes tombantes sur icelle, en abondance & continuation, elle absorbe en soy, par une avidité nompareille, ces pluyes, changeant sa secheresse, en une temperee humidité, mere de generations.

Ces pluyes sont fort differentes de la rosee qui tombe la nuict, en la saison d’Esté ; parce que les pluyes ont une mauvaise odeur, & à l’oposite, la rosee a une tres-bonne odeur ; & la cause de cecy est, que les pluyes viennent du combat des grosses vapeurs aërees, & par consequent, apportent quant & soy, la qualité de leurs agens, & cause efficiente : Joinct que les pluyes tombantes avec impetuosité sur la terre, laquelle est couverte, ou des fueillages putrefiez, ou des cendres des bois bruslez, ces pluyes chaudes de leur nature outre ceste impetuosité, esmeuvent la terre, à rendre une odeur mauvaise, procedante de ces putrefactions : A l’oposite, la rosee tombant doucement, lors que la nuict est seraine, & non agitee, & qui plus est qualifiee d’une temperature froide, & non chaude, sans excez toutefois, donne bonne odeur, specialement quand elle tombe sur des herbes odoriferantes.

Au temps des pluyes, les corps sont plus maladifs, qu’au temps des Brises, où vents de l’Esté, & en voicy l’occasion : C’est en premier lieu, que les vents ne soufflent plus, & par consequent ne purgent l’air, & ne chassent les grosses vapeurs marines & aqueuses, qui de soy sont maladives. En second lieu, c’est que les nuës se battant & fracassant en ce temps des pluyes, elles produisent des pesanteurs aux corps, des maux de cœur, & des estouffemens d’estomach, les nerfs se laschent, & les os s’emplissent d’humidité : ce qui n’arrive pas au temps des vents, qui netoyent l’air, la mer & la terre.

3. Les tonnerres & esclairs sont sans aucune comparaison, plus forts & frequens au Bresil, qu’en ce vieil Monde, specialement au temps des pluyes, auquel les tonnerres sont espouventables, si bien que vous diriez, que la terre va renverser, & un esclair dure plus de temps, que douze d’icy : Pensez que font à lors les Sauvages, si le plus grand guerrier, oseroit pour lors mettre le nez à la porte ; & sans faire le bon valet, j’en ay eu plus que mon saoul de pœur, & neantmoins on ne s’apperçoit point de la cheute des tonnerres : je croy qu’en voicy la cause. Pendant que la chaleur a son regne paisible, depuis Aoust, jusqu’en Fevrier, rarement on entend les tonnerres : mais quand le combat de la froidure, & de la chaleur, s’esleve depuis Fevrier jusqu’en Juin, il faut de necessité, que l’amorce & le canon jouë, qui sont ces esclairs & tonnerres : & pour ce que la chaleur est en sa force, soubs la Zone Torride, & que la froidure se fortifie en ce temps-là, par le retour du Soleil, du Capricorne au Cancre, avec l’amas des humiditez concrees en l’air : Il faut par consequent, que le combat en soit plus grand : les tonnerres plus frequens, & les esclairs plus furieux. Or la cause, pourquoy on ne s’apperçoit point de la cheute du tonnerre, ce sont les arbres hauts & puissans de ces pays, lesquels arbres naturellement en tous pays, sont le jouët & la niche des tempestes foudroyantes : Partant comme ceste terre est couverte de forests, enrichies d’arbres de hauteur admirable, il est bien aisé que le tonnerre tombe sans s’en appercevoir. Joinct l’experience qu’on en a tous les jours par les arbres abatus & bruslez, qui se rencontrent dans les forests.

De la Mer, eaux & fontaines de Maragnan.

Chap. XXXVIII.

La Mer est differente en Maragnan, en ses marees, d’avec le reste de l’Univers : d’autant que l’Ocean par tout, suit par mesure infallible, le Croissant, plenitude, & décours de la Lune, & neantmoins nos Matelots ont remarqué en Maragnan, qu’il y avoit un jour ou deux, & quelquefois davantage, de distance & difformité avec l’ordinaire des autres marees de Univers. Il est aisé de respondre à ceste difficulté : si on veut remarquer, que le seul Bresil differe d’avec toutes les autres contrees de l’Univers, en ce point qu’il est environné de mille et mille inflexions causees, tant par les bancs & roüeles de sable, que par les tours & retours des pointes & bayes : Joinct que ces terres & ces emboucheures sont extremement découpees, tellement que les marees ne viennent si tost en leur hauteur, dans les rivieres salees, ports & havres, comme elles font ailleurs. Prenez-en l’exemple au flux & reflux de la mer, dans la riviere de Seine : car la mer au Havre de Grace est preste de refluer, quand le flot vient d’arriver au Pont de l’Arche.

J’ay pris garde à une autre chose, commune aussi aux autres mers, mais non pas tant : c’est que la mer en son flux, disperse à chaque pointe de roche, sa maree propre, faisant au milieu du Chenail, le sillon de son flux principal, orné de la cresme marine qui s’amasse en ce milieu, ainsi que si vous tiriez une corde au niveau, & sert d’adresse aux Pilotes, pour recognoistre le Chenail d’entre les batures. La raison de cecy est, ce me semble, la proprieté de la figure ronde, qu’ont tous les Elemens, qui est de disperser son champ à tous les points de sa circonference : par ainsi la mer faict au milieu du centre de son flux, le sillon, ou fil de son cours : puis disperse & donne à chasque pointe de rocher, le ray de sa maree : en sorte que j’ay veu quelquefois plusieurs pieces de bois, portees diversement & en opposition contre les rochers, par les rays & rameaux de ces marees diverses.

Les eaux de Maragnan sont incorruptibles & beaucoup meilleures que celles de l’Europe, comme j’ay recogneu par experience à mon retour de dix semaines, en voicy la raison : Plus un corps est subject à repassion & changement de qualité, plus est-il corruptible & mauvais, à cause des alterations que le changement leur apporte : Or les eaux de Maragnan sont tousjours en mesme estat, & par ainsi incorruptibles & tres-bonnes : Au contraire les eaux de l’Europe sont tantost chaudes, tantost froides, & par consequent corruptibles & mauvaises.

Les fontaines de Maragnan ne sont pas froides, comme les fontaines de l’Europe : parce que les terres de Bresil sont basses, & pour ce subject, ne peuvent causer l’antiperistase dans leurs entrailles specialement pour la proximité du Soleil, qui penetre bien vivement & avant dans la terre qui est sabloneuse, & pourtant fort susceptible de la chaleur. Or est-il que les eaux de l’Europe sont froides en Esté, à cause de la grande antiperistase des terres, qui sont hautes, d’où les eaux coulent, lesquelles terres sont le plus souvent fortes & pesantes, & resistent à la chaleur du Soleil : Par ainsi donc les fontaines du Bresil, demeurent tousjours en une semblable temperature : pource que le Soleil roule esgalement sur elles, & n’ont rien qui leur puisse apporter quelque qualité froide.

Entre ces fontaines de Maragnan, les unes sont meilleures que les autres & de couleur diverse : ce qui vient de la terre, qui est fort diversifiee en goust & en couleur : Joinct que la terre estant basse comme j’ay dit, plusieurs arbres, les uns de bon goust, & les autres de mauvais, estendent leurs racines en bas, entre lesquelles les veines des fontaines courantes, reçoivent une qualité bonne ou mauvaise, tant de la terre que des arbres.

Une autre chose est à noter de ces fontaines : c’est que les unes tarissent vers le mois du Septembre, & les autres diminuent sans se tarir pourtant ; cecy procede de la terre de Maragnan, laquelle estant chaude, seche & sabloneuse, dissipe aisement ses eaux, qu’elle reçoit des pluyes, desquelles elle faict & nourrit pour la plus-part, ces fontaines. Et pourtant les mois de Septembre, Octobre, Novembre & Decembre, estant les plus eslognez des pluyes, la plus-part des fontaines se tarissent, & les autres diminuent fort.

Celuy qui desire boire de l’eau extremement froide, doit emplir un seau d’eau & l’exposer au serain de la nuict, le matin il la trouvera aussi froide que glace : ce qu’il ne feroit pas, s’il alloit aussi matin puiser de l’eau à la fontaine : parce que les nuicts estans fort froides à Maragnan, elles agissent bien plustost sur une eau enfermee en petite quantité, & dans un vaisseau, qui de tous costez est environné de l’air, que non pas sur les eaux tousjours mouvantes par leur courant, retenues en leurs licts basse, & de toutes parts couvertes & opaque, n’ayant que la seule superficie à descouvert : Ainsi qu’il est aisé de voir en l’Europe, durant l’Hyver, que les fontaines & fosses pleines d’eau, situees à l’abry & à couvert, rarement sont gelees, voire je dy, refroidies.

Des Singularitez de quelques arbres de Maragnan[119].

Chap. XXXIX.

La plus-part des arbres de ces pays, sont durs & pesans, & cecy provient, que la solidité és choses mixtes, est causee de la bonne coction de l’humide : Or est-il qu’en ces pays, l’humide & le chaud abondent extremement, & en parfaicte egalité, si vous considerez la saison des mois, en l’annee : parce que les pluyes ont leur temps, pour abreuver la terre, en grande abondance, & la chaleur aussi a son regne, pour cuire & digerer ceste humidité, nourriture des vegetans, specialement des arbres, lesquels estendans leurs racines au fond, & au large de la terre attirent à soy grande abondance d’humidité, & survenant la chaleur forte sur icelle humidité, l’augmentation se resout en corps solide.

Les arbres sont perpetuellement verdoyans, par une succession journaliere & continuelle de nouvelles fueilles aux vieilles, tellement que les nouvelles sortans du bourjon de la branche, attirent à soy l’humeur radicale, laquelle suivant la jeune force de l’inclination attractive, residante en ces nouvelles fueilles, les vieilles demeurent privees de toute nourriture, & par ainsi se seichent & tombent. Nous voyons cela pratiqué en nos Corps, quand un nouvel ungle vient à pousser le vieil, tellement que par une succession de nouvelles fueilles aux vieilles, les arbres demeurent en mesme estat : ce que nous ne pouvons pas avoir en l’Europe, à cause de l’Hyver, qui resserre la chaleur naturelle des arbres en dedans ; Ainsi il faut que les fueilles de nos arbres generalement tombent aussi tost, que la chaleur vient à manquer, abandonnant l’humide, lequel pourrit le pied de la fueille, au lieu de luy donner vigueur, comme il faisoit, estant accompagné de la chaleur radicale : & partant il faut que les fueilles tombent : Au contraire au Bresil le chaud & l’humide se faisans bonne & perpetuelle compagnie, produisent en tout temps, des nouvelles fueilles, sur la vieillesse des autres : Car en toutes choses generalement, il faut remarquer trois Estats d’Estre. Le 1. l’Estre croissant, le 2. l’Estre permanent, le 3. l’Estre diminuant, à la fin duquel la mort vient necessairement : ce que nous voyons en ces fueilles, qui ont un temps pour croistre, un autre, pour demeurer parfaictes, & un autre pour diminuer & mourir.

Entre ces arbres, j’en trouve de dignes d’estre remarquez. Premierement, les Aparituriers, qui sont arbres croissans le long de la mer, & jettent de leurs rameaux, des petits filets, sur le sable de la mer, ou entre les pierres qui couvrent la vase, qui tost prennent racine, se fortifient & grossissent, & ayans eu leur stature parfaicte, commencent eux mesmes de jetter d’autres filets, qui font comme ils ont fait, en sorte que ces arbres se multiplient infiniment, chacun produisant son semblable de main en main, non de la racine, comme les autres arbres, ains de leurs rameaux : En quoy je ne sçay lequel des deux plus admirer, ou la succession perpetuelle de Pere en Fils, ou la generation toute diverse d’avec le commun des arbres. Or la raison pourquoy ces arbres produisent en cette sorte leur semblable, est, que ces Aparituriers sont fort hauts & pesans, & en leur commencement menus & deliez vers la racine, et au contraire fort gros par le milieu : & partant s’ils naissoient de la racine de leur Pere, ils ne pourroient jamais s’eslever en haut, à cause de la foiblesse & delicatesse de leur pied, & de la grosseur & pesanteur de leur milieu, ains faudroit qu’ils demeurassent couchez & rampans le long des sables, à quoy la Nature a pourveu de leur donner deux naissances : La premiere, du rameau de leur Pere, où ils demeurent perpetuellement incorporez, & par consequent bien soustenus, la 2. naissance de la rade de la mer, dans laquelle ils profondent & estendent leurs racines, & attirent une seconde nourriture : à ce qu’ainsi soustenus & nourris, par haut & par bas, ils puissent aisément croistre. Et remarquerez en passant cette belle particularité, qu’ils ont deux naissances, & deux nourritures : la premiere est d’en haut, consubstantielle avec son geniteur, qui faict une mesme essence avec luy, est engendré de luy, sorty de luy, & neantmoins est tousjours avec luy, & inseparable de luy : vit de mesme nourriture que luy : La seconde naissance & nourriture est d’embas, du sein de l’arene de la mer, prenant nourriture de la mesme mer, eslevant en haut cette nourriture, pour la conjoindre & unir avec la nourriture, qu’il reçoit de son Pere, par lesquelles deux nourritures il croist, se fortifie, estend ses branches, desquelles derechef, par une autre naissance, il produit ses filets, qu’il faict prendre racine, dedans la mesme mer qui l’a produit.

Je me servois de cette comparaison, pour faire comprendre aux Sauvages le Mystere de l’incarnation du Fils de Dieu, en leur disant : Que le Fils de Dieu avoit deux naissances, une d’en haut, eternelle & Divine, sortant de son Pere, sans en sortir, distingué de son Pere par Hypostase, comme le rameau de l’Apariturier, avec le fils engendré de luy, un toutesfois en essence & substance avec son Geniteur, comme le filet avec son rameau, vivant d’une mesme nourriture Divine & Celeste, sçavoir, l’amour du Sainct Esprit, qui faict la troisiesme Personne de la Trinité : L’autre d’embas, temporelle & humaine, sorti du sein de la Vierge Marie, & nourry de son sacré Laict, & que croissant homme & Dieu tout ensemble, vivant interieurement de la nourriture Divine, & exterieurement de la nourriture corporelle, parvenu à l’aage de trente trois ans & demy, apres avoir communiqué sa doctrine celeste aux hommes, confirmee par ses miracles, il estendit ses branches, permettant qu’on l’attachast sur l’arbre de la Croix, & du milieu de ses playes produit ses Esleus, leur faisant prendre racine dedans sa saincte Eglise, regenerez par l’Eau Baptismale, & nourris des Saincts Sacremens : Chose que les Sauvages concevoient extremement bien, & n’y trouvoient, à ce qu’ils me disoient, aucune difficulté, argumentans ainsi : Si Dieu a donné cette puissance aux arbres, qui n’ont point de sentiment, pourquoy luy mesme n’aura-il pas moyen d’en faire autant ?

Il y a en ces Pays là des arbres, qui semblent à l’escorce & à l’exterieur du tout secs, & ne portent jamais aucune fueilles, & neantmoins quand leur saison est venuë, ils jettent en tres-grande quantité, des fleurs fort belles & toufuës, semblables en forme & en grosseur aux Peaunes doubles de deçà, & sont de diverses couleurs, toutefois pour l’ordinaire elles sont jaunes : La raison de cette particularité est, que la Nature se finit & termine à l’action, qu’elle choisit & eslit entre les autres : tellement que quand elle se rend liberale à fournir à quelque membre, un suracroist de nourriture, c’est aux despens des autres membres : par ainsi si ces arbres donnoient leur suc, à faire une grosse escorce verdoyante & humide, & couvrir d’une belle cheveleure de fueilles le coupeau de leurs rameaux, ils ne pourroient pas produire ces belles fleurs : lesquelles naturellement en tous les vegetans, viennent d’un suc bien digeré & subtil, & par consequent qui monte facilement aux extremitez des rameaux, ne se souciant des autres parties des arbres, pour leur donner quelque espece de nourriture. J’ay recogneu cecy par une belle experience, en France, és Seriziers que l’on chastre, pour les empescher de porter fruict, afin qu’ils jettent tout leur suc, à produire des fleurs larges & doubles, comme roses musquees doubles.

Il se trouve là d’autres arbres, qui ferment leurs fueilles, & les replient l’une sur l’autre, quand le Soleil se veut coucher, & si tost qu’il est levé, les déplient & espanissent : ainsi que nous voyons faire en France, à l’herbe du Soucy, & au Tourne-soleil : Cecy procede de l’humidité, ou serain de la nuit, qui les reserre, à cause que la qualité du froid est constrictive : à l’opposite la chaleur du jour les ouvre, parce qu’elle est aperitive.

J’ay peu facilement trouver des raisons naturelles de plusieurs singularitez, que j’ay veuës en Maragnan : mais je confesse nuëment, que je n’ay sceu jamais trouver la cause naturelle : pourquoy certains arbres, de ce pays-là, au seul toucher que faict l’homme contre leur tronc, avec sa main, incontinent ils ferment generalement toutes leurs fueilles : si ce n’estoit d’aventure, qu’il y eust en ces arbres, quelque proprieté sensitive, comme nous lisons estre en l’Eponge, laquelle si tost qu’elle sent le toucher de l’homme qui la veut coupper, elle se reserre & cache dans le creux & la fente de la pierre marine qui l’a engendree.

Les Acaiouiers qui portent les Acaious, propres à faire vin, naissent naturellement le long de la mer, & pour cet effect ils vivent du suc marin & salé, d’où vient que le vin d’Acaiou est piquant, acrimonieux, chargeant les reins de douleurs à la longue, & fort mauvais pour le Poulmon, J’ay fait une experience de ce vin, le passant par une chausse, & en ay tiré une grande quantité de sel.

Il y a des Espines, que vous diriez estre creées de Dieu, pour representer le Mystere de la Passion[120] de Jesus-Christ, par ce qu’elles croissent par bouquets, quatre en bas, également distantes l’une de l’autre, en forme de Croix, & une au couppeau, qui tourne la pointe vers le Ciel, & est ornee de neuf fueilles, reduites en trois petits bouquets, chacun petit bouquet en possedant trois, lesquelles la saison arrivee, se convertissent en trois fleurs, cette belle Espine consistant au milieu. Ces cinq Espines sont les instrumens de cinq playes de Jesus-Christ : La Couronne d’Espines environnant son Chef, comme cette Espine d’enhaut ornee des fueilles, c’est-à-dire des pechez & vanitez des 3. aages du monde, en la Loy de Nature, Escrite, & de Grace, lesquels pechez & imperfections, se sont changez par le merite du Sang de Jesus-Christ, en fleurs de grace, de bonnes œuvres, & récompence de la gloire.

Des Poissons, Oyseaux & Lezards qui se trouvent en ces Pays.

Chap. XL.

C’est un poinct non petit de la Phisique, ou Philosophie Naturelle : Comment il se peut faire qu’un animal vivant, & parfaict en son espece, se concree de luy mesme sans geniteurs. Albert le grand escrit qu’il a veu des Poissons vivans dans le milieu d’une grande pierre de marbre tiree de sa roche, & fenduë par le milieu. Cela ne doit sembler nouveau à ceux qui ont peu lire cet Autheur : Car j’ay veu dans les ruisseaux de Maragnan, causez par les pluyes, & qui se seichoient tost-apres, de fort beaux Poissons semblables en couleur & grandeur, avec d’autres Poissons qui vivent dans les rivieres permanentes, & naissent de fray. Comment cela se peut faire, que ces Poissons sans fray, en peu de mois, naissent, croissent & meurent à la cheute, accroissement & tarissement des eaux ? J’en diray la raison, qui est, la force & influence des Planettes predominantes en Janvier & Fevrier, pendant lesquels ces Poissons naissent, & de la forte conjonction de l’humide & du chaut, avec la disposition du terroir, le tout concurrant avec l’influence des Planettes, d’où vient que plustost telle espece de Poissons naisse en ces lieux qu’en autre part, ce que nous experimentons en l’Europe, que la diversité des terres où passent les eaux possede diversité de Poissons.

Entre les oyseaux de Maragnan, desquels je dirois des merveilles, si autre que moy ne l’eust ja faict, J’ay remarqué une singularité és Courlieus rouges[121], qui sont non seulement vestus de plumes rouges comme escarlatte, mais aussi la chair de leurs corps est de céte couleur : & cette singularité est, que leur premier plumage à l’issuë de la coque est blanc, & demeure tel, jusqu’au temps qu’ils puissent voler, & lors ils changent leur blanc en noir, & persistent en cette couleur, jusqu’à ce qu’ils ayent obtenu leur grosseur & grandeur naturelle, de là ils deviennent demy gris & demy rouges, & en fin totalement rouges, qui sont quatre changemens. Je ne rapporte cecy pour l’avoir oüi dire : mais je l’ay veu en ceux qu’on nourrissoit privez & domestiques : Cecy n’arrive point sans une profonde raison fondee en la Nature : & la voicy, ce me semble, c’est que la couleur du poil & du plumage, suit la disposition & qualité du suc & de la nourriture dont le vivant se nourrit : Car le Philosophe tient, que le poil & le plumage vient, croist & se nourrist de la superfluité de l’aliment : Or est-il que la couleur blanche suppose un aliment doux & delicat : & par ainsi le petit Courlieu sorti de sa coque, gisant au berceau de son nid, & ne vivant en tout ce temps, que de Moucherons, & de Maringoüins, qui volent autour de luy, il faut que son plumage, procedant de ceste foible nourriture, subisse la couleur blanche : A l’opposite la couleur noire du poil & de la plume, suppose en l’animal une abondance & superfluité d’aliment : parce que la vivacité de la chaleur naturelle, va tousjours excitant l’appetit, pour se jetter sur la pasture : Suivant cecy j’ay pris garde que cet oyseau, quand il est vestu de plumes noires, est extremement gourmand, & mange sans cesse. La couleur grise & demy rouge de plumage, manifeste une temperature de cette trop grande avidité d’aliment, une regle, au choix naturel, d’une viande singuliere & propre, qu’il doit tousjours entretenir : & pour cette occasion j’ay remarqué qu’en ce temps là, cet oyseau choisit une viande singuliere & speciale, à laquelle seule il tend son vol, sçavoir est, des Crabes, ou Escrevisses de mer, lesquelles estant consommees en son estomach, se resolvent en chile, rouge comme Escarlatte, lequel receu dans le foye, tant s’en faut qu’il reçoive aucune couleur d’iceluy, comme c’est l’ordinaire en tout autre animant, qu’au contraire ce chile escarlatin, teinct ce mesme foye de sa couleur, & tousjours conservant la mesme teinture passe dans les veines, des veines en la chair, & de la chair au plumage, rendant le tout si parfaictement rouge, que mettant un de ces oyseaux cuire dans un pot, vous diriez qu’on y a mis une poignee de vermillon dedans.

Entre un million de Lezards & reptiles de mer, j’ay appliqué ma consideration sur une espece fort monstrueuse : Car c’est un animal qui vit en partie dans l’eau, en partie sur la terre, en partie sur les arbres, r’acourcissant en luy les trois Spheres, esquelles vivent tous les animaux de ce monde. Car premierement il participe avecques les Poissons de l’Element de l’Eau : Il s’attribuë avecques les hommes & les quadrupedes l’Element de la Terre : Et avecques les oyseaux il niche & repose sur les arbres. Je diray plus, il semble que les Astres luy ayent donné sur les reins, depuis la teste jusqu’au bout de la queuë, une representation de leurs rayons & estincellements. Car vous luy voyez une belle ceinture sur le dos, des rayons du Soleil, & des Estoilles : tous semblables à ceux que peignent nos Peintres autour du Globe du Soleil & des Estoilles : Et quant à sa peau elle est esmaillee d’une couleur argentine & azuree, ainsi qu’est le Lambris du Ciel, quand il est serain. Cet animal sentant la force du Soleil, sort de la mer, monte sur les arbres voisins, & choisissant un rameau bien propre à se coucher, là il s’estend & se repose : Il pond ses œufs dans ces arbres maritins, lesquels eschauffez par la chaleur du Soleil, se transforment en Lezardeaux, lesquels aussi tost qu’ils sont sortis de leur coque, recognoissent Pere & Mere, les suivent pour pasturer, soit en la mer, soit sur la terre, soit és branches des arbres. Je donneray la raison de ce que nous avons dict, sçavoir, que plus l’animal est humide, plus est-il chargé de sommeil : Or entre toutes les sortes d’animaux, cette espece de Lezards est humide & froid, par consequent subject au dormir. Et d’autant que le sommeil est plus agreable, que les membres sont conservez en leur degré de chaleur, voilà pourquoy ils recherchent les lieux plus propres à recevoir la chaleur du Soleil. Et recognoissans que le peu de chaleur, qu’ils ont connaturelle, ne seroit bastant pour faire esclorre leurs œufs, ils les exposent aux raiz du Soleil.