Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.

Chap. XXVIII.

Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un discours long & ample : si nous traittions autre chose qu’une histoire, laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou de digressions faictes mal à propos : partant nous appliquerons le dire de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens, les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine : ains les levent & manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume solitaire & desert : car tout ainsi que les animaux du desert, croissent & s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative : Et à l’oposite, s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois & Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, & perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire. Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils se tuassent & mangeassent les uns les autres : il n’y a point de doute qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps.

Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre ; qu’on a veu de ces gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il faut remarquer la forme & beauté d’un homme : c’est de quoy Demosthene se moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du visage de ce Roy : non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a commun avec les Courtisanes : mais bien en la stature du corps, proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse : Et c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, specialement aux Tapinambos : Et quant à ce qu’ils gastent leurs visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens, cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre estimez plus vaillans.

Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure : ils se lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne manquent point de se peigner souvent : Ils craignent fort d’amaigrir, qu’ils appellent en leur langue, Angäiuare, & s’en plaignent devant leurs semblables, disans, Ché Angäiuare, je suis maigre, & chacun en a compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage, pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent : lors qu’ils sont de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure & plaint, disant Deangäiuare seta, helas ! que tu es maigre, tu n’a plus que les os.

Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder avec nous les jeunes enfans baptisez : par ce que les meres avoient si grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, & s’atristoient infiniment.

J’avois retenu un jeune enfant de Tapuitapere faict Chrestien & nommé Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy, neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers nous.

Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras ; par ce, disoit-il, que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, & empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux : Si vous frappez fort, vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre).

Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches, menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves, Tatous, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes, puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee.

Le Bresil revenu de la guerre de Para en l’Isle, s’estimant maigre, demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce qui luy fut accordé : & allant assés avant dans la grande terre, ils abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un mal-heur leur arriva : c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec leurs viandes : ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux, & n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au milieu des eaux mouroit de soif : Chose pareille leur arriva car ils emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans porté de la farine, autant qu’il en falloit.

Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus d’iceux : Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels, il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour de l’Isle, ou de la Province de Tapoüitapere & Comma, ils reprennent leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades : d’autant que s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour les Passans : le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant, le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement la charité du prochain ; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens, voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie eternelle.

Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire, comme sont celles-cy : Ils ont tousjours l’herbe de Petun en la bouche, la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur Petun, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, & avant de se coucher. Mais à propos du Petun, il est bon que je rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement & eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle ; car je l’ay experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en est bien plus libre à faire sa fonction : La verité de cecy est bien aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps convenable : Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis, trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes ; mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise de ceste fumee ne leur peut estre que saine ; Et c’est une autre raison, pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez & froidures, & l’estomach de cruditez : ce que font semblablement les Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce Petun aussi ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin. Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du Petun, les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de Petun, disant, que l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame : & de faict si tost qu’on luy eu donné ce Petun, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort ; & quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on trouva encore dans la main droicte le cofin de Petun.

Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le Petun, ny mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime. Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables, mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce sera pour une autre fois.

Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé ; C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire les viandes & n’en mangent point de cuites à demy : sont beaucoup plus soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de Palmes, de Rocon & de Iunipape[97], qui sont choses qui les tiennent en bonne disposition : Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà.

De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont subjects ; Et quels noms ils donnent aux membres du corps.

Chap. XXIX.

La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne santé & disposition parfaicte & gaillarde : & rarement se trouvent entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux : Nonobstant il s’en trouve, mais un entre cent.

D’aveugles tout à faict je n’en ay point veu, & toutesfois ils en ont, qu’ils appellent Thessa-vm, aveugle, Cheressa-vm, Je suis aveugle, & Ressa-vm, tu es aveugle. Une chose ay je bien veu, que quelques uns avoient la veuë fort courte, specialement les vieux, & notamment les femmes, voire c’est chose comme ordinaire, que les femmes passé 30. ans, ayent la veuë fort courte & debile, en sorte qu’elles ne peuvent plus voir à tirer des pieds les Thons, ou vers[98], ains il faut que ce soit des jeunes garsons ou jeunes filles. A ce propos un Capitaine François, qui n’estoit pas de nostre equipage, & ne se tourmente pas beaucoup pour croire une divinité, disoit que le Pape n’avoit point de puissance sur la mer, puisque Dieu avoit dit à Sainct Pierre, que sa puissance s’estendoit seulement sur la terre : Par ainsi tous ceux qui passent de ces pays icy au delà de la mer, ne sont pas obligez aux ordonnances de l’Eglise de deçà, ains librement, entre autres choses pouvoient prendre une jeune fille pour concubine, puisque la necessité requiert qu’elles tirent & ostent des pieds des François ceste vermine. Je dy cecy pour faire voir combien ces pays sont dangereux aux ames qui tournent le tout en venin.

J’ay veu des borgnes entr’eux (qu’ils appellent Thessaue) mais en petit nombre, & des bigles appellez Thessauen, bigle, Cheressauen, je suis bigle, Deressauen, tu es bigle. Il s’y trouve des begues nommez Guingayue, begue, Chegningayue, je suis begue. Les enfans sont fort chassieux, & les vieillards aussi, qu’ils nomment Thessaou-vm, chassieux, Cheressaou-vm, je suis chassieux. Deressaou-vm, tu es chassieux, & cecy provient de la grande humidité du pays, qui domine plus sur les corps des petits enfans & des vieillards, à cause de la foiblesse de la chaleur naturelle qui est en ces corps des jeunes & vieux, que non pas sur les autres corps qui possedent une chaleur naturelle, forte & robuste. Il s’en trouve de chauves, assez peu pourtant, & sont appellez Apterep, chauve, Chéapterep, je suis chauve : & l’occasion pourquoy on ne voit là tant d’hommes chauves qu’icy : est que generalement leurs cheveux sont nourris d’une forte & aduste nourriture, tellement qu’ils ont les cheveux forts, roides & droicts.

Ils ont peu de boiteux appellez Parin, peu de manchots, nommez Iuuasuc, peu de muets dits, Gneen-eum. De gouteux ils en ont qu’ils appellent Karouarebore, & les goutes Karouare. Il s’y trouve une espece de galleux qui viennent de race, changent de peau tous les ans, & diriez à les voir, qu’ils sont malades de Sainct Main, & neantmoins ne sentent aucun mal, & sont fort sains, on les appelle tant eux que les autres galleux, Kourouuebore, & la galle Kourouue, je suis galleux, Ché-courouue. Il y a des camus comme icy, nommez Timbep : Je suis camus, Chétimbep : Tu es camus, Detimbep, il est camus Ytinbep.

Il n’y a partie au corps, à laquelle ces Sauvages n’ayent donné un nom special & particulier. Ils appellent l’Ame An, mon Ame, ché-An, ton Ame, Dean : nos Ames, Orean, vos Ames, Pean, leurs Ames, Yan : & cecy tant que l’ame demeure enfermee dans le corps : car ils appellent d’un autre nom l’ame separee du corps, sçavoir, Angoüere.

La Teste.Acan.
Ma Teste.Cheacan.
Crasse.Kua.
Cheveux.Aue.
Mes cheveux.Cheaue.
Cervelle.Apoutouon.
Front.Suua.
Paupiere.Taupepyre.
Face.Tova.
Ma face.Cherova.
Ta face.Derova.
Sa face.Sova.
L’œil.Tessa.
Larmes.Thessau.
Mon œil.Cheressa.
Maille en l’œil.Tessaton.
J’ay une maille en l’œil.Cheressaton.
Cligner les yeux.Sapoumi.
Je cligne les yeux.Assapoumi.
L’ouye.Apoüissa.
Oüir.Sendup.
J’entends.Assendup.
Oreille.Nemby.
Mon oreille.Chénemby.
Nez.Tin.
Morve.Embouue.
Se moucher.Yembouue.
Narine.Apoin-ouare.
Palais de la bouche.Konguire.
Bouche.Giourou.
Levre d’en haut.Apouan.
Levre d’em bas.Teube.
Gosier.Yasseok.
Cracher.Gneumon.
Je crache.Aouendeumon.
Tu craches.Eveouendeumon.
Salive.Thenduc.
Langue.Apeckon.
Ma langue.Ché-ape kon.
Parler.Gneem.
Je parle.Aïgneem.
Un beau parleur.Gneemporam.
Haleine.Pouïtou.
Les dents.Taïm.
J’ay mal aux dents.Chéraiuassu.
Ma dent.Cheraïm.
Ta dent.Deraïm.
Sa dent.Saïm.
Dent macheliere.Taiuue.
Macher.Chouou.
Je mache.Achouou.
Joüe.Tovape.
Baiser.Geouroupoüitare.
Je baise.Aigeouroupoüitare.
Jouflu.Tovape-Ouassou.
MentonTendeuua.
BarbeTendeuua-aue.
BarbuTendeuuaaue-rekouare.
Chignon du colAioure.
ColAiouripouï.
Estrangler par le colIoubouïc.
PoitrinePotia.
EspaulesAtiue.
BrasIuua.
CoudeTenuvangan.
PoignetPapouë.
Paume de la mainPopouïtare.
MainPo.
Ma mainChépo.
Main droicteEkatoua.
Main gaucheAssou.
DoigtsPouan.
UnglePouampé.
Mon ongleChépouampé.
MammelleCam.
CœurGnaen.
VeinesTaiuc.
Le sangToubouï.
La ratePerep.
BoyauxThyepouy.
FoyePouya.
FielPouya-oupiare.
PanseThuye-ouassou.
VentreTheïc.
NombrilPourouan.
Le dosAtoucoupé.
Les reinsPouïasoo.
CostéKé.
Mon costéChé-ké.
CosteAroukan.
Ma costeChé-aroukan.
HancheTenambouik.
MatriceAcaïa.
RoignonsPere Ketin.
Les fessesTevire.
JarretAnangoüire.
CuissesOuue.
GenoüilTenupouian.
JambesTouma.
PiedPouï.
Le talon du piedPouïta.
La plante du piedPouipouïtare.
OrteilPuissan.
Le corpsTétè.
Mon corpsChéreté.
PeauPyre.
SueurThue.
GraisseKaue.
OsCam.
Mes osChécam.
MoëleCamapoutouon.

De quelques maladies particulieres à ces Païs des Indes, & de leurs remedes.

Chap. XXX.

La Genese nous apprend, suivant l’explication des Docteurs, que Dieu avoit donné à l’homme une espece d’arbre, pour se servir de son fruict, en guise de Theriaque à tous maux. Ce mesme Dieu tousjours bon, qui ayme ses Creatures, tant soient-elles chetives & esloignees de luy, prevoioit que ceste infortunee generation des Sauvages seroit par une longue suitte d’annees vagabonde & nuë parmy ces forests spatieuses du Bresil : & pourtant il leur a voulu donner en general plusieurs sortes d’arbres & d’herbes, dont ils se servent en leurs blessures & maladies.

Car il faut que vous croyez que ces Pays sont autant fournis d’arbres medicinaux, de gommes salutaires, & d’herbes souveraines, qu’aucun qui soit soubs la voute des Cieux, le temps le fera cognoistre[99], & l’industrie de ceux qui s’appliqueront à en faire la recherche.

J’ay veu de l’escorce d’un certain arbre, laquelle sentoit tout ainsi que le Mastic, qui croist aux Jardins de l’Europe, & les Sauvages disent que ceste escorce sert à toute maladie, & en usent : Davantage ils tiennent que toutes les bestes des forests, se sentans ou frappees ou malades, courent à cet arbre pour avoir guerison : & pour cette cause rarement peut on trouver un de ces Arbres qui aye l’escorce entiere, parce que les bestes & animaux du pays la viennent ronger.

Il y a une espece de gomme blanche, qui croist dans les fueilles des Arbres, en sorte que vous diriez à les voir, qu’elles soient émaillees d’argent, & ceste gomme est infiniment bonne pour toutes sortes de playes. Il y a une autre espece de gomme blanche, si souveraine à nettoyer les playes, ou à attirer à soy l’apostume & l’ordure enclose dans la chair, qu’en vingt quatre heures elle faict son effect, nettoyant entierement la playe. Je l’ay veu experimenter sur un garçon François que j’avois avecques moy, lequel avoit les pieds & les jambes tellement gastees & apostumees par les vers de ce pays là, que nous estions en crainte qu’il perdist totalement les jambes : chose si horrible à voir, que je ne puis l’exprimer par paroles, & neantmoins luy ayant faict appliquer sur les pieds & sur les jambes des emplastres de cette gomme, le lendemain il estoit aussi sain, que s’il n’eust eu rien auparavant, la gomme de ces emplastres ayant premierement tué tous les vers qui estoient en nombre infiny : Secondement, elle les avoit tirez par force de dedans la chair bien avant, où ils estoient attachez, & se les estoit colez, tellement que vous voyez sur l’emplastre tous ces vers attachez par la teste. Tiercement, elle avoit nettoyé les playes si bien qu’il n’y restoit aucune sanie, ains vous voyez la chair toute vive & vermeille. Je laisse à part tout le reste tant des gommes que des baumes, que d’un million d’herbes que l’on peut tirer par l’alembic, pour en avoir l’esprit & l’essence, afin que j’entre en mon subject, qui est de parler de certaines maladies qui regnent en ces pays là, & du remede d’icelles : non pas que le pays de soy soit maladif & fascheux, ains au contraire, c’est un air fort bon & sain, specialement depuis le moys de Juin, jusques au moys de Janvier : durant ce temps les Brises, c’est à dire, les vents de l’Est, ou de l’Orient souflent incessamment, purgeant le pays de ses grosses vapeurs, & par ainsi les Sauvages sont rarement malades : Et à vray dire, pour l’ordinaire ils n’ont qu’une maladie de laquelle ils meurent. Les François sont plus subjects à estre malades, ainsi que l’experience me l’a faict cognoistre & à plusieurs autres : mais en verité je croy que cela nous est plus arrivé de disette & misere qu’il nous a falu endurer en ces commencemens que d’autre cause ; & par ainsi que les François estant un peu accommodez, comme ils commençoient de l’estre quand je partis de l’Isle ; je n’estime pas qu’ils tombent en ces inconveniens & infirmitez, & par consequent personne ne se doit faire peur à soy-mesme, tenant pour ferme & asseuré qu’il ne souffrira jamais la centiesme partie du mal que nous avons enduré.

La premiere de leurs maladies, s’appelle en leur langue Pian, qui vient du mot de , c’est-à-dire, chemin, ou si vous voulez, du mot du pied : pour ce que ceste maladie accidentellement se prend du crachat, ou de la sanie espanchee sur la terre, sur laquelle on marche, & commence tousjours soubs les orteils du pied, de la grandeur d’un liard, de couleur noirastre ; & ceste tache est appellee par les Indiens Aïpïan, c’est à dire, la Mere Pian[100] : parce que d’elle procedent toutes les autres playes & apostumes, que ceste mal-heureuse maladie faict universellement sur le corps, à la façon d’une herbe ou arbrisseau, qui sortant de cette Mere Pian, comme de sa racine, va tousjours croissant, & s’elevant en haut, jette çà & là par le corps, ses branches, fueilles & bourgeons, qui remplit interieurement & couvre exterieurement ce corps miserable de plusieurs douleurs extremes & de putrefaction nompareille, de laquelle plusieurs meurent : Elle dure deux ans ou environ. Si c’est un François qui a ceste maladie, il faut de necessité qu’il soit guery parfaictement devant qu’il retourne en France ; autrement il sera contraint de retourner au Bresil pour se faire guerir : car tous les remedes du monde appliquez à ceste maladie, hors du Bresil, n’y peuvent rien, sinon la Rheubarbe commune, qui guerit tous nos maux, sçavoir la mort. J’ay dit comme ceste maladie arrive accidentellement : disons à present son origine & la source ordinaire & naturelle, afin que les François qui iront en ces quartiers là prennent garde à eux.

Ceste maladie donc vient aux François, comme le mal de Naples, par l’excez & hantise des filles Indiennes, tellement que ceux qui s’en veulent garantir, il faut, ou qu’ils vivent chastement, ou qu’ils menent leurs femmes, ou qu’ils espousent les Indiennes Chrestiennes : car le mariage est un seur contre-poison pour ce venin, voire mesme le mariage naturel entre les Indiens, lesquels ne l’ont point, quant au gros, s’il ne l’ont gagné par excez autre part, quand au petit, chacun l’a une fois en sa vie ; ainsi qu’en l’Europe, la grosse & petite verole. Or ceste grosse Pian excede & en douleur & en saleté, sans aucune comparaison, le mal de Naples ; & à bon droict : Car le peché que commettent les François en ces pays là avec les Indiennes, merite dés ceste vie punition, en tant qu’ils nous ravissent ces pauvres ames Indiennes d’entre les mains, lesquelles viendroient à la fontaine de salut : si ces fournaises de lubricité ne les en destournoient par leurs mauvais exemples. Que ceux qui sont coupables de ce peché, pensent quel conte ils doivent rendre à Dieu, pour avoir esté cause de la perte & damnation de ces pauvres ames Indiennes. Que si la vie eternelle est promise à ceux qui seront cause du salut d’autruy quel loyer esperent ceux, qui pour satisfaire à leur brutalité, sont occasion de faire mespriser à ces pauvres innocentes, & leur salut & la predication de l’Evangile ?

Le remede principal pour ceste maladie, est la patience & le temps : les sueurs y servent beaucoup, & l’alegent fort & accourcissent le temps, comme font aussi les dietes & le regime de vivre. L’experience a faict recognoistre que la viande plus propre à ces malades, est la chair du poisson nommé Rechien (duquel les hommes sains ne mangent jamais, s’ils ne vouloient vomir jusqu’au sang, & tomber en de grandes maladies) boüillie avec des herbes fortes & ameres, qui se trouvent en ces pays-là : Par ainsi ils payent bien le moment d’un plaisir par un million de douleurs, & ce qui seroit poison aux sains, leur est une viande salubre, mais de mauvais goust. C’est l’ordinaire de ce rusé Apoticaire Sathan, de froter le bord de la coupe avec la douceur du sucre ou du miel, pour faire avaller tout d’une volte le poison, qui par apres déchire les entrailles de rage & de douleur : Je veux dire qu’il presente au pecheur le plaisir, mais non la peine du plaisir, & bientost le pauvre mal-heureux experimente que le plaisir passe vistement, mais la douleur dure éternellement.

Nous avons experimenté une autre maladie en ces pays là, tant le Sieur de la Ravardiere qu’autres François, mais moy sur tous, qui provient de grosses fievres quartes, tierces & erratiques, lesquelles apres avoir bien miné le corps, se resolvent en de grands maux de reins & coliques insupportables, accompagnez de vomissemens continuels, & tousjours atenuans le corps, refroidisent & resserrent l’estomach, par une continuelle fluxion du Cerveau, laquelle s’espand par les bras, cuisses & jambes, & les rend perclus : si bien que vous demeurez comme une statuë ou pierre immobile. Il me semble que c’est la maladie, de laquelle plus souvent les Sauvages meurent venant etiques & perclus de leurs membres.

Les remedes à ceste maladie sont, de boire le moins d’eau que l’on peut, parce que la saveur des eaux de ce pays là, avec l’alteration causee de sa chaleur, faict que l’on en boit excessivement, & ainsi l’estomach perd sa chaleur, & acquiert une grande crudité & foiblesse, d’où il se reserre & remplit de pituité & autres humeurs corrompuës : à present qu’il y a de la biere, j’espere que ces maladies ne seront pas frequentes, & n’arriveront à l’excez où je les ay veuës, & en porte les marques. Le vin & l’eau de vie sont fort necessaires pour rechauffer ces estomachs : Par ainsi je conseille ceux qui iront en ces pays là, de garder soigneusement pour leur necessité leur vin & leur eau de vie, & non pas les prodiguer en bonne santé dans une desbauche, puisque la biere de ce pays là faicte de bon mil, est plus savoureuse & salubre à cause de la chaleur continuelle, que n’est pas le vin ou l’eau de vie.

Les bons potages sont l’unique remede, & nourriture de ces malades, lesquels on faict de volaille & d’œufs, qui sont en grande abondance en ces quartiers là.

Les autres maladies sont, catarres & mal de dents fort violents, à cause de l’humidité nocturne de ceste Zone Torride : Ainsi qu’a tres-bien remarqué Acosta Jesuite, en son Histoire des Indes, où le Lecteur aura recours : parce que je ne veux rien dire de ce qu’un autre a dit ou escrit, au moins que je sache. Ceste humidité de la nuict est si forte, qu’elle cause la roüille sur les espees, mousquets, couteaux, serpes & haches, qu’elle les mange & devore, si l’on n’est bien soigneux de les conserver : Et les fluxions du cerveau sont si froides, que descendant à la racine des dents, elles les pourrissent & font tomber.

Les remedes singuliers à ces inconveniens sont l’aplication des cauteres, sur le col & les bras, & se bien couvrir la teste quand la nuict est venuë.

Tous les ans il court une maladie des yeux, de laquelle peu sont exempts specialement les François, elle n’est pas de duree, c’est seulement pour huict jours ou environ : mais le mal est si vehement que c’est plustost rage que mal : & si on n’y met remede, on est en danger de ne voir que la moitié du mauvais temps. Le remede en est facile : c’est que l’on prend un peu de vitriol qu’on faict fondre dans une phiole de verre pleine d’eau claire, laquelle on coule sur les yeux entierement & fixement ouverts, & se faut garder de toucher à ses yeux, ains il les faut tenir couverts, & n’aller au vent ny au Soleil, autrement le mal se redouble, parce que ceste maladie estant causee d’une fluxion chaude & accrimoneuse, si vous frotez vos yeux, ou allez au vent ou au Soleil, vous irritez vostre mal.