Du Baptesme de plusieurs adults, specialement d’un nommé Martin.

Chap. III.

Auparavant que je touche ceste matiere, je trouve qu’il est necessaire d’advertir le Lecteur, qu’il trouvera en la fin du livre du R. P. Claude quelque chose de ceste histoire & de la suivante, le tout extrait d’une de mes lettres que j’envoiay de Maragnan, à mes Superieurs : Et d’autant que je n’ay faict qu’effleurer ces histoires, il est besoing que je les descrive tout au long.

Ces Sacrees eaux du Baptesme ne croupirent point dans l’Isle, ains traversant les mers par un cours fort & impetueux sans se mesler, passerent és terres fermes de Tapouitapere & Comma, lesquels par leur doux bruict recueillerent les esprits de ceux que Dieu avoit choisi pour luy & par la suavité de leur goust les attirent à en rechercher la source. Merveille qui ne peut estre descrite comme elle merite, que la vivacité de ces eaux surmonta sans aucune comparaison, l’activité du vif argent, à reconcilier à soy toutes les mailles de l’Or esparses çà & là. Je veux dire les ames inspirees de Dieu, en ces terres de Tapouitapere & Comma pour venir voir à Maragnan, où le salut de ces pays avoit pris son fondement.

Qui pourroit escrire le grand nombre des personnes qui nous venoient visiter, pour apprendre quelque chose des mysteres de nostre Foy ? certes cela ne se peut dire, neantmoins pour contenter l’esprit du Lecteur & donner quelque arrest à sa pensee, je diray, qu’il n’estoit jour, auquel je ne receusse des nouveaux visiteurs : & tel jour se passoit qu’il me falloit satisfaire à plus de cent ou six vingt personnes : & c’estoit la cause pour laquelle je ne pouvois pas aysement abandonner le Fort, & donner la pasture aux autres vilages de l’Isle que j’avois pour ma portion.

Plusieurs de ces Sauvages d’aages divers, se presenterent pour recevoir le Baptesme, mais je me rendois un peu pesant & difficile à le donner, sinon à ceux que je connoissois par quelque acte extraordinaire m’estre envoiés de Dieu, & que sa volonté fust, que nous le baptisassions. La raison pour quoy nous faisions cette difficulté, je l’ay dit cy devant, sçavoir est, que nous estions en doute du secours & craignions, qu’apres avoir donné le Baptesme à tous ceux qui le demandoient, que les laissans faute de Coadjuteurs, ils ne tombassent en pire estat que nous ne les avions trouvé. Nous ne laissions pourtant de les nourrir en esperance & de les entretenir tousjours à la connoissance & amour du Souverain jusques à la venuë des nouveaux Peres, qu’ils trouveront tous prests d’executer leur volonté.

Or entre ceux qui furent touchez vivement du sainct Esprit, & que pour cet effect nous receumes au Baptesme, fut un Indien de Tapouytapere Principal dans un village de cette Province jadis appellé Marentin, lequel avoit tousjours esté grand amy des François homme de bon naturel, fort modeste, peu parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour un des asseurez barbiers ou sorciers, & chacun se trouvoit bien d’estre souflé de luy en ses maladies. Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il estoit visité de plusieurs esprits folets, lesquels voloient devant luy, quand il alloit au bois, & changoient de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun mal, ains se rendoient privez avec luy : toutefois il estoit en doute & en crainte, s’il estoient bons ou mauvais esprits : Car telle est leur croyance, comme nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, selon la coustume.

Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec plusieurs Sauvages, ses semblables, de Tapouytapere, en l’Isle de Maragnan pour nous voir, & les ceremonies avec lesquels nous servions le Toupan. Estant venu au Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant (qui estoit un Dimanche) que les François estoient vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs Chefs pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin d’y entendre la Messe : & de plus ils voyoient un grand nombre de Sauvages marcher apres les François : ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement à cause du desir & de l’intention qu’il avoit, il y a ja longtemps, conceuë de s’approcher de nous.

La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie tant des François que des Sauvages Chrestiens & non Chrestiens, lesquels avoient tous une devotion speciale, de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. Ce Marentin voyant la presse, gaigna le mieux qu’il peut le coing de derriere la porte, & monta sur le banc là dressé, pour voir à son aise, tout ce que je ferois : Si tost que je fus arrivé sur les marches de l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la saluër, & m’aperceu de ce Sauvage, lequel ayant regardé, me laissa je ne sçay quoy en l’esprit de l’esperance de son salut.

Il raconta depuis, & en voulut estre informé, comme il avoit pris garde à tous les gestes que j’avois faicts en la celebration de ce haut & profond mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy je me revestois d’une Aube blanche, me ceignois d’une ceinture, mettais le Manipule en mon bras & l’Estolle en mon col : Je m’aprochois à la droite de l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, & du sel, sur lesquels je prononçois des paroles, en faisant plusieurs signes de Croix : toute l’assistance des François levée de bout, laquelle me respondoit en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main une branche de palme, je la trempois dans ce vaisseau, jettant sur l’Autel des gouttes d’eau, puis sur moy, & que me levant de là, j’allois asperger les François, commençant aux Chefs jusques aux derniers qui estoient à la porte de l’Eglise : où les autres Sauvages non Chrestiens s’approchoient pour en recevoir quelque goutte, estimans que celà leur servoit contre Geropary : Luy mesme descendit de dessus le banc & fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque goutte d’Eau beniste : ce qui luy arriva.

Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste tombee sur luy, que les mouches cantarides pleines de poison & de venin ne fuissent de dessus les fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles industrieuses des divines inspirations ne survinssent pour y concréer le doux miel de la grace prevenante au Christianisme : Car estant retourné en son petit coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & s’endormit, & pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, & monter dans iceluy une grande quantité de gens vestus de blanc, & apres eux, beaucoup de Tapinambos à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. Il luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus de blanc estoient les Caraybes, c’est à dire, François ou Chrestiens[149], lesquels avoient eu la connoissance de Dieu, & le Baptesme de toute antiquité : Et quand aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, c’estoient ceux qui croioient en Dieu & à nos paroles, & recevoient le Baptesme de nostre main : Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura extremement pensif & melancholique, & tel s’embarqua & retourna chez luy.

Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est mesconnu de ses gens, qui luy demandoient ce qu’il avoit, & quelle disgrace il avoit receuë des François à Yuiret : mais sans rien respondre, il remplissoit de jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit fuitif de la compagnie de ses semblables, se promenant seul dans ses jardins & dans ses bois : où il fut assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba en une grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, tousjours affligé de la Vision qu’il avoit eu à Yuiret, & de celle des dits esprits. En fin il ouyt une voix interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré de cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec Dieu au Ciel, il falloit avant que de mourir, qu’il fust lavé de cette Eau tombée sur luy pendant qu’il estoit en la maison de Toupan à Yuiret.

Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella un sien frere luy donnant charge d’aller incontinent vers nous, & nous supplier par l’entremise du Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous luy envoyassions de l’Eau du Toupan dans une plotte de coton mise en un Caramémo[150], de peur qu’il ne s’en perdit quelque goutte, à ce que luy estant portée, il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé & aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit enjoint, faisant sa harangue au Sieur de Pesieux bon Catholique, lequel en fut tout estonné, non seulement luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & autres de la Religion pretenduë : Le Sieur de Pesieux m’amena cet homme, & avec luy le Truchement Migan pour me declarer le suject de sa venuë, qui me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy accompagnee de crainte, respect & humilité en un Sauvage. Je voulus aussitost y aller, mais on ne me le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous les jours les Sauvages me venoient trouver de diverses parts : J’y pouvois encore moins envoyer le Reverend Pere Arsene ; car il avoit assez d’affaires pour lors, où il estoit : Partant nous conclusmes d’y envoyer un François propre & capable d’assister ce malade en ce qui concernoit son salut, & le baptiser sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de la mort.

Ce François arrivé avec le frere de Marentin en sa loge, luy feit entendre comme je ne pouvois quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à cause de la multitude des Sauvages qui me venoient trouver de tous costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, à fin de le baptiser, avant que de mourir, si tant estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut venir jusques en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant entendu cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur ; Puis que la chose va ainsi, dict-il, je ne permettray point qu’un Caraibe me lave : mais je veux estre baptisé de la main des Païs, & ne manqua pas, (tout malade & foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit soustenir qu’à grand’peine) de se lever le lendemain, de s’embarquer & venir au Fort me trouver, lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre fils de Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, les visions que j’ay mis cy-dessus. Je luy fis responce qu’il falloit donc qu’il apprist la doctrine Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à la pluralité des femmes, se contentant d’une seule. C’estoient les deux choses que nous demandions aux adults qui requeroient le Baptesme, entre les autres.

Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, c’estoit chose qu’il n’avoit jamais gueres approuvee, & qu’il estoit plus que raisonnable qu’un homme n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son mesnage, il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy là dessus qu’il pouvoit avoir plusieurs femmes en qualité de servantes, mais non en qualité de femmes. A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand courage d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut en peu de jours : lors il desira de moy avant que d’estre baptisé, que je l’instruisisse des ceremonies qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il fut touché de l’esprit de Dieu.

Je luy dis que le Toupan estoit un grand Seigneur, lequel encore qu’on ne le vist point, ne laissoit d’estre present devant nous, & partant qu’il falloit le servir avec une profonde reverence, & avec des ornemens & habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier vestement blanc qu’il me vit prendre nous signifioit trois choses : Premierement, l’innocence & la pureté avec laquelle nous devons paraistre devant luy : Secondement, le vestement de son humanité, prise du sang d’une vierge, soubs lequel il avoit conversé avec les hommes ; Troisiesmement, que c’estoit pour nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de ses ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur permettant d’exercer sur luy ce qu’ils voulurent, non qu’il ne les eust bien empesché s’il eust voulu. Que la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en mon col, nous representoient les ornemens que nous devons donner à nostre ame à ce qu’elle soit agreable à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence des femmes, par la bande sur le bras, que nous devons bien faire au prochain, & la bande sur le col, où l’on a coustume de porter les Colliers & Carquans marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre profession : qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous representoient les cordes avec lesquelles le Sauveur avoit esté lié.

Cet autre vestement de soye que je mettois par dessus tout, c’estoit le zele ou salut des ames, lequel nous tous devions procurer, estans obligez de ne pas nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. Joint aussi que cela signifie le second vestement de risee qui fut donné à nostre Seigneur en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels il me vit prononcer les paroles, c’estoit que je donnois puissance à l’eau de la part de Dieu, de chasser le Diable du lieu où elle seroit jettee, & des personnes sur lesquelles elle tomboit : & par ainsi que l’aspergement ou arrousement que j’en faisois avec la Palme, sur les François, c’estoit pour chasser les Diables d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils chantoient, pendant que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils faisoient à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs pechez.

Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces choses, nous arrestames qu’il seroit bon, & à propos de le baptiser, au jour & feste de la Tres-saincte Trinité : Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, & le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de coton tres-blanche, pour garder la convenance au Sacrement qu’il devoit recevoir : c’est l’innocence & candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des trois Personnes de la Saincte Trinité. Un grand nombre de Sauvages, principalement de Tapouitapere, se trouverent à son Baptesme, chose qui les excita & incita merveilleusement, voyans cet homme, leur semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies anciennes, que pour l’authorité & aage qu’il avoit, recevoir comme un petit enfant, le lavement de Jesus-Christ sur son chef.

Voyant une si belle occasion de profiter, je fis fendre la presse entre les François, pour faire approcher les Premiers & Principaux des Sauvages là presens, ausquels je fis faire cette harangue par le Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement devant vos yeux en vostre terre que les oyseaux s’entre-suivent, & où les premiers dressent leur vol, là toute la trouppe se met en suitte : vous sçavez bien que les Sangliers marchent en grande quantité de compagnie, sans qu’aucun d’iceux se fourvoye des traces des premiers : vous experimentez que les Paratins, c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont dans la mer en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, tellement que les premiers s’eslançans de l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez à la pesche, les autres les invitent, lesquels tombans dans vos Canots, vous en prenez grande quantité. Qui fait cela ? C’est l’exemple des semblables. La Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures vivantes & cognoissantes une attraction des choses semblables en espece les unes apres les autres. Regardez maintenant cet homme qui est de vos semblables, & des premiers d’entre vous, lequel se faict enfant de Dieu. Je sçay bien que vous estes portez à nous donner vos enfans, mais quelques uns d’entre vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de recevoir le Baptesme pour estre trop vieux : c’est une tromperie en vous, car Dieu n’est acceptateur de personne, vous estes aussi propres d’estre baptisez, & d’aller au Ciel, comme vos enfans : voicy cet homme que je vay baptiser devant nous, à la charge, comme il m’a promis, d’enseigner ceux qui voudront l’escouter : Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il va reciter.

Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les marches de l’Autel, & reciter haut & clair en sa langue, les mains jointes, la Doctrine Chrestienne, laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu : puis je commençay les ceremonies de son Baptesme à la veuë des autres Sauvages qui contemploient le tout fort attentivement, & ayant parachevé & admis le nom imposé par son Parrin de Martin François, à cause de la convenance qu’il y avoit entre son ancien nom Marentin, à Martin, pour faire que ceste sienne conversion fust mieux recogneuë, de tous les Sauvages, qui le cognoissoient par ce nom de Marentin : Apres, dis-je, que tout cela fut faict, je le fis asseoir aupres de son Parrin, & commençay la Messe, laquelle il escouta fort devotieusement, ayant tousjours les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct Sacrement, il se mist à genoux comme les autres, recitant à part soy l’Oraison Dominicale & sa croyance, tandis qu’il vit que les autres François demeurerent à genoux.

Quelques jours apres il voulut s’en retourner en son village, ayant obtenu la santé du corps & de l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & de moy, nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des Agnus Dei & des noms de Jesus : Nous luy recommandasmes sur tout, qu’apres qu’il auroit servi Dieu, il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de Jesus-Christ, disant autant d’Ave Maria en sa langue, qu’il y avoit de grains en ce Chappelet, & que venu aux gros grains il dist l’Oraison Dominicale en sa mesme langue : Il prit une grande devotion à cette Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son Chappelet à son col, qu’il baisoit souvent, & quand il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & faisoit ce que nous luy avions appris.

Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit qu’un fils qu’il m’ameneroit à son retour, afin que je le visse, & que quand il l’auroit entierement instruit en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le donneroit aux Peres desormais pour demeurer tousjours avec eux. Il nous promit semblablement qu’il esliroit une de ses trois femmes, specialement celle qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle voulust se faire Chrestienne comme luy : pour les deux autres, qu’il les retiendroit comme servantes : Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi il s’embarqua, & s’en alla à Tapouitapere chez luy en son village.

Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en l’instruction & conversion de ses semblables.

Chap. IV.

Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre domestique que la Panthere : c’est bien davantage, elle est de son naturel fort furieuse vers les animaux des forests qu’elle tranche & met en pieces à la premiere rencontre : toutesfois au renouveau, quand elle se sent emprainte & chargee de petits, elle se rend plus favorable, jettant des bonnes odeurs par les Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux à suire son odeur & jouyr de sa societé : ce qu’ils font.

La Nation des Tapinambos estoit une vraye Panthere, cruelle sur tout autre Peuple, ainsi que leur coustume de faire le tesmoigne assez, mangeans leurs ennemis : mais aussitost que le renouveau de la grace a paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs procedantes de leur Boucan, en bonnes odeurs, s’attirans les uns les autre à l’odeur de Jesus-Christ, rejallissante au dehors par les pores ouverts d’un amour vers le prochain, à luy vouloir le mesme bien qu’ils ont receu, à ce provoquez par la conception spirituelle faicte des graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce qu’il dit aux Cantiques. I. Oleum effusum nomen tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis : Et peu apres, Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum : Ton nom, ô Sauveur du Monde, & la cognoissance d’iceluy est un baume respandu, à la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont esprises de ton amour, & tost se sont mises à la poursuite de son acquisition.

Martin François, entre les autres Sauvages, mit en pratique ceste doctrine : car il ne fut pas si tost arrivé dans son village, qu’il se mit à haranguer ses voisins, & de là donna dans les autres villages de la Province de Tapouïtapere, où il discouroit des grandeurs de Dieu, & des graces à luy faites. Il remettoit aussi devant les yeux des Sauvages ses compatriottes, le grand mal-heur de leurs Ancestres, qui estoient tous peris avec Giropary, & le bon-heur qui se presentoit à eux s’ils vouloient le recevoir, d’estre baptisez & faicts enfans de Dieu.

Ces harangues ne furent sans effect, ains plusieurs le venoient trouver pour boire à la fontaine de Salut, succer le laict de la poictrine de Jesus-Christ à son imitation & exemple, comme on raconte de la Licorne, laquelle cherchant les eaux elognees de venin, par hasard, est transpercee jusqu’au cœur de la suavité du chant d’une jeune Pacelle[151] couchee là aupres soubs les rameaux verdoyans des arbres de la forest, playe qui delivre cet animal de sa furie naturelle, & l’approche à la poictrine de celle qui l’a blessee : Licorne non ingratte ny avare du bien receu, ains transportee du desir d’en faire part à ses semblables, lesquelles elle va chercher dans le profond des bois, & les invite par toutes sortes de gestes à la suivre, & se rendre participantes du bon-heur qu’elle a receu. Personne ne doute que la jeune Pucelle nous represente l’Espouse de Jesus-Christ la saincte Eglise, son chant harmonieux la predication de l’Evangile, sa poictrine où les bestes mesmes sont bien receuës, la misericorde Divine mise en son pouvoir, les eaux sans venin les Saincts Sacrements, la Licorne farouche les infidelles : la premiere frappee suivie des autres, l’un d’iceux converty parfaictement, qui par ses discours & ses exemples attire apres soy les autres, & tel fut Martin François.

Il ne se passa pas six mois, qu’on ne vit de grands effects : car ayant converty & instruict plusieurs des habitans de Tapouïtapere de toute sorte d’aage, il nous envoya les plus hastez & les mieux instruicts au fort S. Louys pour estre baptisez, ausquels apres les avoir retenus quelque temps pour considerer leur ferveur, je ne peux refuser le baptesme : cependant le nombre des Catecumenes s’augmentoit de jour en jour en Tapouïtapere, si bien qu’il fallut que le R. P. Arsene y allast pour en baptiser un grand nombre que l’on ne pouvoit refuser, tant pour le desir qu’ils monstroient en avoir, que pour sçavoir parfaictement ce que doit sçavoir le Chrestien.

Martin avoit basty une chappelle & une loge tout aupres, au milieu de son village avec l’ayde des autres Chrestiens & des Sauvages de son village : Le Pere benit la Chappelle, & prit possession de la loge, où il estoit visité & nourry tant qu’il fut là, par les Chrestiens & Sauvages. Apres qu’il eut baptisé ceux qu’il trouva propres, il alla voir quelques villages de la Province, specialement leur souverain Principal, & fut le bien venu par tout, recognoissant en ces peuples un desir general d’estre Chrestiens, & d’avoir en tous leurs villages des Peres.

Le bon homme Martin François obtint un nom honorable qui luy fut imposé par les habitans de Tapouïtapere, à cause du labeur & de la peine qu’il luy voyoient prendre autour d’eux, pour les faire Chrestiens, & pour ce aussi qu’il estoit le premier Chrestien de leur terre, & sçavoient bien que nous l’aymions : Ce nom fut de Paï-miry, le petit Pere, ou le Vicaire des Peres. Et à la verité il meritoit bien ce nom : car depuis qu’il fut Chrestien, l’on n’a jamais remarqué en luy aucune trace de vieil homme, c’est à dire, des coustumes mauvaises que les Sauvages observent. Il estoit grave, modeste & peu parlant, & rarement pouvoit-il estre incité à rire : Il s’abstenoit de tout ce qui luy sembloit contrarier à la profession du Christianisme.

Tel estoit le Formulaire de vie qu’il gardoit & faisoit garder à tous les autres Chrestiens comme le plus ancien. I. Ils convenoient tous ensemble soir & matin, en la Chappelle : lors un d’entre eux, se levoit debout, les autres demeurans à genoux, puis hautement, il disoit en sa langue, Au nom du Pere, du Fils & du sainct Esprit, & se marquoit le front du signe de la Croix, les yeux, la bouche, & la poitrine, ce que faisoient pareillement tous les autres, puis joignant les mains, les yeux vers l’Autel, il recitoit posement & distinctement l’Oraison Dominicale, le Symbole des Apostres ; les Commandemens de Dieu, & ceux de l’Eglise. Cela finy, s’il y avoit quelque avertissement à donner on le disoit, puis chacun s’en alloit à sa besogne.

2. Ils vivoient en commun, lors qu’ils se trouvoient ensemble, apportans leurs pesches & chasses, pour estre également parties entr’eux, & auparavant que de manger le plus ancien d’entr’eux disoit en sa langue le Benedicite, faisant le signe de la Croix, sur soy & sur les viandes presentes, tous ostoient leur chappeau, & faisoient le signe de la Croix sur eux, lors que celuy qui benissoit la faisoit, & pas un ne touchoit aux viandes, qu’elles ne fussent benistes. En mangeant ils ne contoient chose de risee ou mauvaise comme ont coustume de faire les Tapinambos, mais le plus ancien recitoit quelque chose de Dieu, & de la Religion.

3. Ils n’alloient aucunement aux Caouïns & assemblees, selon la coustume des Tapinambos : c’estoit un des points principaux que Martin François gravoit dans le cœur de ceux qu’il convertissoit, a sçavoir, que les Caouïns estoient inventez par Giropary, pour semer discorde entre ces Barbares, & pour provoquer ceux qui s’y trouvoient à toute sorte de mal, qu’il estoit impossible que ceux qui aymoient les Caouïns aymassent Dieu, c’est pourquoy, disoit-il, quand je m’apperçoy que quelques-uns de mes semblables se retirent des Caouïnages, je prens augure qu’ils seront bien tost Chrestiens, & je les vay trouver : mais ceux que je voy aymer ce sabat, je n’ay courage de m’adresser à eux. Ce qu’il dit est veritable, car c’est un spectacle assez hideux de voir ces gens en telles assemblees, & semble plustost un sabat de Sorciers, qu’une assemblee d’hommes. Je m’y suis trouvé une seule fois seulement pour en sçavoir parler, & jamais depuis je n’y voulu retourner. Je voyois d’un costé les uns couchez dans leur lict, vomissans à grande force les autres faisans des demarches, ayant perdu le jugement à cause du vin, d’autres qui huoient, d’autres qui faisoient mille grimaces, d’autres qui dansoient au son du Maraca, d’autres qui chantoient avec confusion de voix & de ton, d’autres qui beuvoient de grand courage, & petunoient pour se rendre bien tost yvres, & le pis que je trouvois en cela, c’estoit que les filles & les femmes y estoient pesle-mesle, me persuadant qu’il est bien difficile que Bacchus soit sans Venus : Et à la mienne volonté que les François facent en ce point, ce que les Portugais ont faict, qu’ils deffendent aux Sauvages tous ces Caouïnages : les Portugais ont recogneu depuis le temps qu’ils sont habituez aux Indes, qu’un des plus grands empeschemens de venir au Christianisme, ce sont ces assemblees diaboliques, desquelles aussi procedent presque toutes les discordes & vilennies qui sont entre ces Sauvages.

4. Ces nouveaux Chrestiens vont vestus le mieux qu’ils peuvent, & marchent de compagnie ensemble, ne portans ny flesches, ny arcs, sinon lors qu’ils vont à la chasse, ou à la pesche, ains se contentent de porter un baston d’une sorte d’Ebene noire ou rouge, tellement qu’il est aisé de les distinguer d’avec les autres. Et quant ils vont par les villages de leur contree, s’il se trouve un Chrestien au village où ils abordent, ils se retirent chez luy, & se contentent de ce qu’il a faict provision, vivans sobrement, comme il est bien seant & convenable aux Chrestiens.