D’un indien condamné à la mort, lequel demanda le Baptesme, avant que de mourir.

Chap. V.

On n’estimeroit jamais, si l’experience n’en eust donné la cognoissance, que voyant simplement à l’exterieur la coque d’une huistre marine broüillee & soüillee de vase & de bourbe, il y eut au dedans une perle si precieuse, laquelle merite bien d’estre logee aux Cabinets des Princes. Qui pourroit croire qu’un Sauvage abysmé en toute iniquité, impureté & immondicité, telle que je n’oserois l’avoir icy recitee, que mesme je croy, que le Diable autheur de ces ordures, en ait honte, n’estoit l’inimitié & superbe contre le Souverain qui le pousse à cela. Qui pourroit dis-je, croire qu’un tel par une divine Providence, eust esté choisi pour le Royaume des Cieux, & tiré de ces abysmes infernales, pour recevoir (à sa mort justement meritee par ses turpitudes) le sacré Baptesme, pour le laver de toutes ses soüillures, & luy rendre le Paradis ouvert, & facile d’entree.

Ce fut un pauvre Indien brutal, plus cheval qu’homme, fuiant par les forests, à cause du bruict qu’il avoit eu, que les François le cherchoient luy & ses semblables pour les faire mourir, & purger la terre de telles ordures à la face du sainct Evangile, & à la candeur de la pureté & netteté de la Religion Catholique, Apostolique & Romaine : Pris qu’il est, on le garrotte & seurement on l’amene au Fort sainct Louys, où on luy mit les fers aux pieds : on luy donne bonne garde jusqu’à tant que quelques Principaux de ces contrees fussent venus pour assister à son procez, sa sentence & sa mort, ce qu’ils firent. Le prisonnier n’attendit pas qu’on luy commençast son procez, pour se donner à luy-mesme sa sentence : car il dit devant tous, Je suis mort, & l’ay bien merité : mais je voudrois que ceux qui ont peché avec moy, en receussent autant.

Son procez faict, & sa sentence luy estant signifiee, on eut soin de son Ame, en luy remonstrant que s’il vouloit recevoir le Baptesme, nonobstant sa mauvaise vie passee, il iroit droict au Ciel, à l’instant que son Ame sortiroit de son Corps. Il creut cecy, & demanda lors d’estre baptisé. Le Sieur de Pesieux pour cet effet me vint trouver en nostre loge de sainct François de Maragnan, & ayant pris conseil ensemble, s’il estoit expedient que moy-mesme luy donnasse le Baptesme, nous trouvasmes que non, pour les raisons suivantes : à sçavoir, que les Sauvages avoient ceste croyance de nous autres pays, que nous estions gens de misericorde, & que nous nous employons volontiers vers les Grands, pour obtenir la vie de ceux qui estoient condamnez à la mort. D’avantage que les Grands nous aymoient, & ne nous refusoient chose aucune. De plus que nous preschions que Dieu ne vouloit point la mort, mais la vie du pecheur, & que nous estions venus pour cet effect, afin de leur donner ceste vie, tellement que si je l’eusse baptisé publiquement, avant que de mourir, j’eusse infailliblement donné plusieurs fantaisies à ces esprits encore tendres & incapables, sur la bonne opinion qu’ils avoient de nous : chose qui eust beaucoup prejudicié pour venir au but de nos intentions : joint que j’eusse donné matiere de murmure aux Sauvages, qui eussent peu dire cecy : Si les Peres ayment la vie, pourquoy laissent-ils aller cettuy-cy qui est Chrestien à la mort ? S’ils ayment tant les Chrestiens, pourquoy n’ayment-ils cettuy-cy ? Si les Grands ne leur refusent rien, pourquoy ne le leur ont-ils demandé ? Somme, tant pour ces raisons que pour autres que je laisse, nous trouvasmes qu’il estoit non seulement expedient, mais tres-necessaire, que je ne le baptisasse point. Par ainsi je priay le dict Sieur, qu’apres l’avoir bien faict instruire par les Truchemens, il luy conferast, peu auparavant que d’aller au supplice, le Baptesme sans les ceremonies de l’Eglise : ce qu’il accepta & fit pareillement.

Il receut donc d’un visage serain & sans tristesse, en la presence des Principaux Sauvages le Baptesme, apres lequel, un de ces Principaux (nommé Karouatapiran, c’est à dire le Chardon Rouge, duquel nous parlerons une autre fois) luy fit cette harangue : Tu as grande occasion maintenant de te consoler, & non de t’affliger, veu qu’à present tu es enfant de Dieu par le Baptesme que tu viens de recevoir de la main de Tatou-ouassou, (qui est le nom du Sieur de Pesieux, en leur langue) lequel a eu permission des Peres de ce faire. Tu meurs pour tes fautes & approuvons ta mort, moy mesme je veux mettre le feu au Canon, afin que les François sçachent & voyent que nous detestons les ordures que tu as commises : mais regarde la bonté de Dieu, & des Peres envers toy, qui ont chassé Giropari d’auprés de toy par le moyen de ton Baptesme, en sorte qu’incontinent que ton ame sortira de ton corps, elle ira droict au Ciel pour voir le Toupan, & vivre avec les Caraïbes qui sont autour de luy : quand le Toupan r’envoyera un chacun prendre son corps, si tu aymes mieux porter les cheveux longs & avoir un corps de femme au Ciel, que celuy d’un homme, tu prieras le Toupan qu’il te face un corps de femme, & tu resusciteras femme, & là haut au Ciel, tu seras mis au costé des femmes, & non au costé des hommes.

Vous excuserez ce pauvre Sauvage non encore Chrestien ny Catecumene touchant le poinct de la Resurrection. Il nous avoit entendus enseigner que tous les hommes resusciteront un jour, chaque ame retournant du lieu, où elle est jusqu’au jour du jugement, pour prendre son corps, luy il adjouste du sien ce qu’il pense estre indifferent à la resurrection, qu’une ame reçoive un corps masle ou femelle, en quoy il se trompoit, & on ne laissa pas passer cela, sans l’informer mieux & le patient aussi : mais j’ay bien voulu mettre le tout simplement comme il le dit, afin que le Lecteur recognoisse combien fidelement je rapporte les choses comme elles sont passees, ainsi que desja l’ay adverty, & advertis derechef pour les harangues que j’ay à mettre cy apres.

Ce pauvre condamné receut ses consolations de bon cœur & avant que marcher au supplice, il dist à toute la compagnie : Je m’en vay mourir & vous perdray de veuë, je n’ay plus peur de Giropari, puis que je suis enfant de Dieu : je n’ay que faire de marchandise, ny de feu, ny de farine, ny d’eau, ny d’aucun ferrement pour faire mon voyage par delà les montagnes, où vous pensez que vos Peres dansent : mais donnez moy du Petun, à ce que je meure allegrement la parole ferme, & sans peur, qui m’estouffe l’estomach. On luy donna ce qu’il demandoit, comme on faict par deçà le pain & vin à ceux qui vont mourir par Justice : coustume qui n’est pas de ce temps, mais de toute antiquité, laquelle presentoit aux criminels le vin myrrhé, & l’hypocras pour provoquer le sommeil aux patiens. Cela faict on le mena au Canon, braqué sur la poincte du Fort Sainct Loüys, panchant dans la mer, & estant attaché par les reins à la gueule d’iceluy, le Chardon rouge mit le feu à l’amorce, en la presence de tous les Principaux assistans là & d’autres Sauvages, & devant les François : Aussitost la bale fendit le corps en deux, une partie tomba au pied de la roche, l’autre partie fut portee en la mer, qui n’a point esté veuë du depuis. Quant à son ame il est à croire que les Anges l’esleverent au Ciel, puis qu’il mourut à la sortie des eaux Baptismales : asseurance tres-infaillible de la salvation de ceux à qui Dieu faict cette grace, qui n’est pas petite ny commune, mais bien aussi rare que la vocation du bon Larron en la Croix, lequel ayant mené une vie débordee jusques à la potence où il estoit attaché, receut neantmoins cette promesse de Jesus Christ : Hodie mecum eris in Paradiso, Tu seras aujourd’huy avec moy en Paradis : Autant en pouvons nous dire de ce mal-heureux bien-heureux Indien, qui nous donne un beau subject d’admirer & adorer les jugemens de Dieu.

Karouatapyran Executeur de ce supplice, monstroit par ses gestes & paroles un grand contentement & obligation aux François d’avoir receu cet honneur, & l’estimoit bien plus que l’honneur & la gloire que cette Nation abusee donne à ceux qui publiquement tuent les Prisonniers, qui est pourtant un des plus grands honneurs qu’on puisse recevoir entr’eux, & est une faveur non petite aux jeunes gens, quand ils sont esleus pour executer le prisonnier, & est comme l’entree de grandeur, pour estre un jour Principal : Par ainsi ce grand Karouatapiran, se loüa fort de ce sien fait, & s’en servoit de moyen à se faire craindre entre les siens, haranguant par tous les villages où il alloit ce qu’il avoit fait, adjoustant qu’il estoit frere des François, leur defenseur & exterminateur des meschants & des rebelles.

Formulaire des Harangues que nous faisions aux Sauvages, quand ils nous venoient voir, pour les attirer à la cognoissance de nostre Dieu, & à l’obeissance de nostre Roy.

Chap. VI.

Le moyen par lequel jadis les Atheniens attirerent les peuples à la cognoissance de la Philosophie, & à l’obeissance d’une Republique, estoit representé par le simulachre de leur Palladium qu’ils feignoient estre apporté du Ciel & l’avoient colloqué au lieu plus eminent de leur ville. Telle estoit cette Idole de Pallas, vous la voyez armee de pied en cap, & sortir de sa bouche des raiz de miel, qui tomboient sur ses auditeurs & spectateurs, lesquels s’endormoient de douceur. Les Druides enseignerent la mesme chose aux Gaulois, eslevans la statuë d’Hercule sur le Portail de leurs Temples, portant sur sa teste la hure de Lyon, & sur ses espaules la massuë de ses victoires, & de sa bouche sortoient des chenettes d’or qui alloient prendre par les oreilles, une multitude d’hommes & de femmes, jeunes & vieux, afin de les tirer apres soy. Voicy l’intention des Atheniens & des Gaulois, c’est qu’ils signifioient, que les hommes sont attirez par la douceur & par la raison à l’obeissance des loix divines & humaines, & se maintiennent en ceste obeissance par la protection des armes, que les Souverains portent à ce sujet, pour conserver leurs vassaux.

Le premier de ces deux nous appartenoit quand sa Majesté & nos Peres nous envoyerent par delà, pour amener à la cognoissance de Dieu ces pauvres ames barbares, lesquelles nous recogneusmes avant que nous mettre en besongne, desireuses de la douceur : Et par ainsi nous conclumes ensemble de regler nos paroles & nos façons de faire avec eux au niveau d’une parfaicte douceur, dont nous nous sommes bien trouvez.

J’avois apris ceste leçon du Cantique premier, qu’entre les ornemens que Jesus-Christ avoit donné à son Eglise, la debonnaireté & clemence envers les pecheurs & infideles tenoit un des premiers rangs, selon ces paroles : Murenulas aureas faciemus tibi vermiculatas argento : Nous te ferons des chenettes d’or torses comme petites lamproyes émaillees de fil d’argent en forme de petits vers, pour faire esclatter la beauté de l’or. Les Septante disent, Simulachra auri faciemus tibi, cum vermiculationibus argenti. Nous te ferons des petites Statuës d’or fin, émaillees de fil d’argent en figure de petit verds. Et Rabbi Jonathas adjouste que telles estoient les tables de Saphir, sur lesquelles les Commandements de Dieu estoient gravez : parce que la lumiere de la gloire du Donneur, rendoit le Saphir diaphane de couleur d’or & l’escriture gravee des doigts de Dieu tiree en ligne, rendoit l’émail en figure de petites Lamproyes ou verds de terre. Qui ne diroit qu’il y eust de l’intelligence entre ces divines ceremonies, & celles des Atheniens & Gaulois, les unes & les autres nous signifians par les Statuës & les Chenettes d’or, la force & puissance qu’a la douceur, pour ranger les Ames plus barbares, à l’obeissance des Loix de Dieu : Et vrayement ce n’est pas sans raison, que Jesus-Christ ait émaillé les Chenetes d’or de son Espouse de la figure des vers de terre & des petites Lamproyes : puis que luy mesme s’est faict ver, pour attirer à soy les vers, & est venu en terre pour se conjoindre les vers de terre. Et comme les Lamproyes ne rejettent de soy les serpens, pour frayer avec elle, moyennant qu’ils vomissent leur venin : Aussi Jesus-Christ n’a point mesprisé les hommes, pauvres serpens, pourveu qu’ils se facent quites de leur venin. Que si le Maistre a faict cecy, que doivent faire les chetifs Disciples de sa Majesté ? Quiconque donc s’offre à servir son Dieu en la conversion de ces hommes Sauvages, il doit mouler ses paroles & actions sur la douceur que Jesus-Christ a pratiqué luy mesme en terre.

Tels estoient les articles de nos conferences avec les Sauvages. Le 1. Que nous taschions de leur faire concevoir vivement en leur cœur que nous estions leurs amis, & leurs fideles amis, voire plus que leurs Peres, Meres, ou autres Parens, en leur disant ces paroles & plusieurs autres, Pera-oussou pare Koroyco, Nous sommes vos amis, vos intimes. De ces paroles ils s’esjouissoient extremement & prenoient une grande confiance de converser avec nous : de sorte qu’ils nous estoient importuns, & ne nous donnoient aucun loysir, qu’ils ne fussent à nous regarder & considerer nos gestes. Je vous donneray des exemples de cecy.

Un jour de Pasques apres le service, auquel assisterent plusieurs Sauvages, tant de Tapouytapere que de l’Isle, je voulu me retirer pour penser à ce que je devois dire au Sermon d’apres disner & pour cet effect, je feis fermer les portes de nostre loge, à ce que personne n’y entrast ce peu de temps qu’il y avoit jusques à l’heure de la Predication ; mais voicy que ces Sauvages impatiens d’entrer apres avoir faict deux ou trois fois le tour de la loge pour trouver passage, en fin ils arracherent quelques pieux par où ils passerent. Je leur monstray en mon visage quelque mescontentement de ce qu’ils avoient fait, & leur demanday pourquoy ils estoient si importuns ; Ils respondirent, par ce que nous avons envie de te voir & parler à toy librement, lors que les François ne sont point autour de toy, & sommes venus expres pour cette occasion ; Ainsi il me les falut entretenir sans avoir moyen de m’en defaire. Lors que je disois le service divin à part moy dans nostre Chapelle à porte close, on leur voyoit rompre la natte de la Guinée, de laquelle nous avions tapissé nostre Chapelle, pour voir ce que je faisois ainsi à genoux devant l’Autel ; & disoient l’un à l’autre tout bas Ygnéem Toupan, il parle à Dieu, & ne sortoient point de là que je n’eusse achevé.

Pour me delivrer de ces importunitez, je feis faire une closture tout autour de nostre loge & de la Chapelle de S. François bien forte & farcie de branches de Palme piquante qui ont des esguilles plus longues que le doigt, ce nonobstant ils ne laissoient de trouver moyen d’entrer & me venir trouver : En parlant de cecy, il me souvient du dire d’Antalcide, selon que Plutarque l’escrit au Traité des Apophtegmes Laconiques, que Qui veut gaigner les hommes en amitié, il faut qu’il ayt la langue ruisselante de miel, & la main pleine de fruicts, c’est-à-dire, qu’il faut qu’il use de douces paroles, & donne les services selon les paroles. Nous ne pouvions faire davantage vers ces Sauvages que de nous insinuër en leur amitié par douces paroles, & leur offrir la connoissance de Dieu, & les Sacremens de l’Eglise seuls fruicts de la Passion de Jesus-Christ.

Ælian dit au liv. 14. de ses histoires diverses ; qu’Epaminondas eust esté bien fasché s’il fut sorty de son Palais en public, qu’il n’eust aquis & adjousté un nouvel amy au nombre de ses anciens amys. Il ne nous estoit besoin d’aller ny à deux cens ny à trois cens lieuës, pour aquerir des nouveaux amys à Jesus-Christ : car ils venoient assez d’eux mesme vers nous pour cet effet. Gellius. 1. c. 3. rapporte que Pericles un des grands Areopages d’Athenes terminoit les amitiez des hommes jusques aux Autels des Dieux : mais de l’amitié divine entre Dieu & les hommes, fondee & enracinee sur les Autels il n’en a point parlé, par ce que tout Payen qu’il estoit, il ne pouvoit enfoncer la force & impetuosité d’un tel amour, qui ressemble à celuy du propre centre, où chaque creature est destinée de se porter & reposer ; Vous le voyez par les choses graves tendantes d’un poix naturel en bas, & au contraire par les legeres tendantes en haut. Le puissant Roy Darius receut en present d’un sien amy une belle pomme de grenade, laquelle coupant par la moitié il admira la beauté & le nombre de ses pepins, & dit à la compagnie, A la mienne volonté que j’eusse autant de Zopires (c’estoit son plus intime amy) qu’il y a de grains en cette pomme. Ce n’est pas une petite grace ny un petit privilege que Dieu a fait à cet ordre Seraphique de S. François que de luy avoir donné le couteau de la parole à fin d’ouvrir la pomme encore entiere & fermée des terres de Maragnan pour presenter à Jesus-Christ des millions d’Ames, non seulement pour luy estre reconciliees, mais aussi pour luy estre un jour fideles Espouses.

N’est-ce pas à ce sujet que Dieu inspira à Salomon au 4. liv. des Roys, chap. 29. de faire les chapitaux des Colonnes d’airain, avec un rest parsemé de pommes de grenade, signifiant par cela la mission de l’Evangile vers les nations infideles, le rest servant à prendre ces poissons fuiars, par une douce eloquence : & les pommes de grenade pour les lier & unir par amour avec Jesus-Christ, & le reste de ses fideles : & n’y ayant rien plus fort pour gaigner l’amour que le mesme amour : voilà pourquoy je conclus qu’il estoit totalement necessaire que nous fissions reconnoistre à ces Sauvages que nous les aymions tendrement & intimement & que nous leur offrissions nous-mesme & ce que nous avions, leur disans Ore-mae pémareamo, tout ce que nous avons est vostre ; Et pour cette cause, lors que j’avois une grande quantité de poissons comme cela m’estoit assez ordinaire, je leur en donnois à tous, specialement aux Tabaiares nouveaux venus en l’Isle, qui pour ceste raison avoient de la disette, n’ayans pas encore fait leurs jardins, notamment à ceux qui estoient nos voisins.

Le 2. Article de nos conferences estoit de leur exposer les fruicts & esmolumens qu’ils devoient attendre de nostre amitié, à sçavoir, la reformation de leur vie & la connoissance du vray Dieu, & en outre la defence de nostre Roy contre leurs ennemys, qui ne manqueroit à leur envoyer des hommes, & d’armes selon qu’il s’ensuit. Pe moé Koroiout, pere Koramressé : Toupan mombe-oüaue koroiout peam : yande mognan gare rhé opap katou, ahé maè mognan. Yangatouran : yandé renonde vuac oueriko : ahé gneem roupi yandè rekormé. Pepusurom peamo tareumbare soüy yauäeté orerou vichaue : Pepusurom okat araia obooure ouaia pepusurom anouam. C’est à dire : Nous vous aprendrons à vivre plus à vostre aise : & voulons vous enseigner le vray Dieu : lequel est Createur de tout le monde : Il est tres-bon : & nous a preparé le Ciel, si nous suivons sa parole en cette vie. Nous venons vous defendre de vos ennemys. Nostre Roy est fort & puissant qui vous donnera tousjours secours : & vous fournira d’armes & de gens. Ils estoient fort attentifs à tout ce que dessus, & nous respondoient que les François les avoient tousjours assistez : mais à present que nous estions envoyez de nostre Roy en leur terre, à fin de les retirer de la cadene de Giropary : Ils ne doutoient aucunement qu’ils n’aprissent de grandes choses de Dieu, specialement quand nous sçaurions bien leur langue, Car, disoient-ils, les Truchemens n’ont point parlé à Dieu comme vous. Ils ne nous peuvent dire autre chose que ce que vous leur dittes : mais si vous parliez à nous, vous nous diriez ce que Dieu vous a dit. Nos enfans seront plus heureux que nous : car ils pourront apprendre la langue Françoise de vous, ainsi que vous nous avez promis : & auront bien plus de connoissance de Dieu que nous qui sommes ja vieux. Nous n’avons fait que courir & errer par les bois devant la face des Peros[152], mangeans souvent les racines des bois pour toute nourriture. Nos enfans seront asseurez contre leurs ennemys. Les François prendront nos filles, & nos fils les filles des François & ainsi nous serons parens : Vous demeurerez au milieu d’eux & de leurs vilages, & serez leurs Peres : Le Toupan les aymera & Giropary ne leur donnera desormais aucune peine : & les vivres abonderont en toute sorte : car les marchandises des François ne leur manqueront point : ô qu’ils seront heureux ! Mais nous ne verrons point ces choses.

Vespasien Empereur, & Domitian aussi, si tost qu’ils entroient dans un Pays nouveau, pour y planter des Colonies Romaines, avoient coustume de faire jetter en bronze la foy & les fruicts d’icelle qu’ils promettoient publiquement à tout le monde, en cette sorte : C’estoit une Dame qui estendoit la main droite, symbole de la foy, & de la gauche elle presentoit la corne d’abondance pleine de toute sorte de fruicts, voire les premieres monnoyes qu’ils faisoient courir dans les Païs nouveaux estoient frapées à la mesme marque, signifians par là la fidelité qu’ils garderoient à ces Peuples, de laquelle procederoit une infinité de biens & de commoditez à leur Nation. Entendez, si vous voulez, par ceste Dame la saincte Eglise entrante nouvellement dans ces terres Barbares, laquelle estendoit sa main droicte, promettant aux habitans d’icelle, la foy de Jesus-Christ, son Espoux, & la fidelité de ses serviteurs, qui n’espargneroient labeur aucun, non pas mesme leur propre vie pour les ayder à se sauver. Et quant aux fruicts qu’elle leur offroit, c’estoit les Sacremens & la cognoissance de Dieu, & des choses Divines. Ou bien entendez par ceste mesme Dame la France, plantant nouvellement ses Lys dans ces Regions & Contrees du Bresil, donnant la main droicte d’une asseurance de garder & conserver ces Sauvages soubs son obeissance & sa Couronne, & les fruicts du trafic de diverses marchandises que l’on porteroit de France en ces terres, en eschange d’autres meilleures.

Formulaire de la Doctrine Chrestienne, laquelle les Catecumenes apprenoient & recitoient par cœur, avant que d’estre baptisez.

Chap. VII.

Au Levitique premier, & en autre lieu, nous lisons qu’auparavant que la victime choisie fust offerte à l’Autel, il falloit que celuy qui la presentoit, luy mit ses mains sur la teste entre les cornes. Quelques uns ont adjousté, qu’on entouroit ces cornes des fleurs de Jonc Marin, (duquel les espines & non les fleurs furent posees su la teste de Jesus-Christ, offert en holocauste sur la Croix) lors les Prestres prenoient ceste victime, & la lavoient dans ce grand Vaisseau de Bronze appellé Mer. C’est une figure des nouveaux Catecumenes, qui desirent d’estre lavez par le Baptesme, & estre offerts devant l’Autel du Redempteur. La premiere chose requise à ces Catecumenes est, qu’ils mettent les mains dessus la teste : les mains sont les hierogliphiques des œuvres, & la teste est le siege de l’esprit & entendement. La premiere chose donc necessaire à ces Novices de la Foy Chrestienne, est l’operation de l’entendement : je veux dire, qu’il faut qu’ils sçachent & entendent ce qu’ils pretendent croire & promettre, Et entortiller les cornes de la curiosité & propre jugement des fleurs de Jonc Marin, couronne des Dieux, par l’obeissance à la Divine Revelation. C’estoit ce que nous demandions aux Adults, avant que de leur conferer le Baptesme, & pas un n’y estoit receu, qu’il ne le sceut parfaictement, & ne le recitast hautement devant tous, estant chose d’obligation, à quoy devroient bien adviser tant de Chrestiens ignorans leur croyance & profession.

Doctrine Chrestienne
en la langue des Topinambos[153] & en François, & premierement l’Oraison Dominicale.

Ore-rouue vuac peté couare.

Nostre Pere és Cieux qui es.

Ymoe-tepoire derere-toico.

Sanctifié soit ton nom.

To-oure de-reigne.

Advienne ton Royaume.

Teiè-mognan deremimotare yboipé vuacpe iémognan eaue.

Soit faicte ta volonté en la terre comme aux Cieux.

Oreremiou-are aiedouare eimé ioury oreue.

Nostre pain quotidien donne aujourd’hui à nous.

De-ieurou orè yangaypaue ressè.

Pardonne nos offences.

Ore recome-mossaré soupè ore-ieuron eaue.

Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez.

Moar-ocar humé yepé tecomemo-poupé.

Et ne nous induits point en tentation.

Oré pessuron peyepè mäe ayue souy.

Mais nous delivre du mal.

Amen Iesu.

La Salution Angelique.

Aue Maria gratia, Resse tonoussen väe.

Je te saluë Marie, de grace pleine.

Deyron yandé yaré-reco.

Avec toy est le Seigneur.

Ymonbeou Katou poïre aue edereico Kougnan souy.

Beniste tu es entre les femmes.

Ymonbeau Katou poïre aue demeinboïre Iesus.

Benit est le fruict de ton ventre, Jesus.

Oraison à la Vierge.

Sancta Maria Toupan seu.

Saincte Marie mere de Dieu.

Hé Toupan mongueta ore-yangaypaue vaë ressé.

Prie Dieu pour nous pecheurs.

Cohu yran ore-requi ore-roumeué.

Maintenant, & à l’heure de nostre mort.

Amen Iesu.

Le Symbole des Apostres.

Arobiar Toupan.

Je croy en Dieu.

Touue opap Katou mäeté tirouan.

Pere tout puissant.

Mognangare vuac.

Createur du Ciel.

Mognangare ybouy.

Createur de la terre.

Iesvs Christ Tayre oyepe vac.

En Jesus Christ son fils unique.

Ahe Sainct Esprit, demognan pitan amo.

Qui a esté du sainct Esprit conceu.

Ahé poïre oart Saincte Marie, Souy.

Et nay de la Vierge Marie.

Ponce Pilate Mourouuichaue amoseico sericomemo poïre amo.

Soubs Ponce Pilate President a souffert.

Yiouca poïre amo youira.

A esté tué sur le bois de la Croix.

Ioasaue ressé.

Il est mort.

Ymoiar ypoïre ytemim bouïre amo.

Et a esté ensevely & enterré au Sepulchre.

Oouue ieuue euue apeterpé.

Est descendu aux Enfers.

Ahé souï touriare mossa poïre ressè oouue omboueue souï. Secobé yereie-bouïre.

Le tiers jour est resuscité des morts.

Oié oupire vuacpè.

Est monté aux Cieux.

Toupan touue opap-Katou măeté tirouan mognangare Katou aue cotu seua.

De Dieu son Pere tout-puissant, il se sied à la dextre.

Ahé souï tourinè ycobé văe omano văe poïre pauè recomognan.

Et de là viendra les vifs & les morts juger.

Arobiar Sainct Esprit.

Je croy au sainct Esprit.

Arobiar Saincte Eglise Catholique.

Je croy la Saincte Eglise Catholique.

Arobiar Sainct tecokatou demosaoc morooupé.

Je croy des Saincts la communion.

Arobiar teco-engay paue ressè morooupé Toupan deüron.

Je croy des pechez la remission de Dieu.

Arobiar asè-recobé ieboure.

Je croy la resurrection de la chair.

Arobiar teioubé opauaerem-eim-rerecoe nouame.

Je croy la vie eternelle.

Amen Iesu.

Les dix Commandemens de Dieu.

1.Ymoeté yepé Toupan.

Honore un seul Dieu.

2.Aytè ereté netieume poïre renoy teigné.

Tu ne prendras point le nom de ton Dieu en vain.

3.Ymoeté Dimanche are maratecouare eum aue.

Honore & sanctifie le Dimanche jour de repos.

4.Y moëtè derouue desseu eaue.

Honore ton Pere & ta Mere.

5.Eparapiti humé.

Tu ne tueras point.

6.Eporopotare humé.

Tu ne pailladeras point.

7.Emonmaron humè.

Tu ne déroberas point.

8.Teremoen humé aua ressé.

Tu ne diras point faux tesmoignage contre l’homme.

9.Yemonmotare humé aua remerico ressé.

Tu ne convoiteras de l’homme la femme.

10.Yemonmotare humè aua maë ressé.

Tu ne convoiteras point de l’homme chose qui luy appartienne.

Sommaire des Commandemens de Dieu.

1.Opap Katou maeté tiroüan sosay asé Toupan raousouue.

Sur toutes choses tu aymeras Dieu.

2.Oie aousouue eaué asé ouua pichare raoussouue.

Ayme ton prochain comme Toy-mesme.

Les Commandemens de la Saincte Eglise.

1. Are maratecouare ehumé Messe rendouue.

Escoute la Messe les jours des Festes.

2.Sei hou iauion Yemonbeou.

Tous les ans au moins une fois tu diras tes pechez.

3.Toupan rare Pacques iauion.

Ton Dieu à Pasques tu prendras.

4.Iecouacouue iauion erecoucouue.

Les Jeusnes tu garderas de Karesme & Vigile.

5.Aiauion asé mäe moiaoc.

Tu rendras les dismes.

Les Sept Sacremens.

1.Iemongaraïue.

Baptesme.

2.Asé seuvap aua reou assou yendu Karaiue non.

Recevras de la Saincte huyle au front par la main de l’Evesque.

3.Asè-reon yanondé Toupan rare.

Devant mourir recevras le corps de Dieu.

4.Asè-reon yanondé yendu Karaiue rare.

Avant mourir tu recevras l’huyle sacree.

5.Oyekoacouue, Oyemonbeou.

La Penitence & Confession.

6.Oyemo-auare.

L’ordre.

7.Mendar.

Mariage.

Quelle Croyance naturelle ont les Sauvages de Dieu, des Esprits & de l’Ame.

Chap. VIII.

Le Psalmiste Royal David au Psalme 101. qui est une priere qu’il composa pour les pauvres & miserables detenus en anxieté & oppression, particulierement en infidelité, dict, Placuerunt servis tuis lapides ejus, & terræ ejus miserebuntur. Les pierres de Syon ont pleu à tes serviteurs, & pour cette cause ils donneront la misericorde à la terre. Sainct Hierosme tourne ces paroles en cette sorte : Quia placitos fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverem ejus miserabilem : Tes serviteurs ont rendu agreables ses pierres à ta Majesté, voire jusqu’à la poudre miserable. Appliquons ces paroles à nostre subject, laissant à part tous les autres Mysteres enveloppez sous icelles & disons, que Placuerunt servis tuis lapides ejus : Nous avons trouvé ces pauvres Sauvages & Barbares en nostre premiere Mission des pierres bien propres pour edifier & bastir la saincte Eglise dans ces pays deserts, & avons donné par nostre ministere à quelque poignee de sable & d’arene la misericorde Divine : J’entends le Baptesme, à quelque nombre de petits enfans, de moribonds, & adults, qui ne sont certainement que trois grains de sable, au parangon de l’estenduë & profondeur des sables de la mer, c’est à dire, en comparaison de la quantité & multitude des Nations immenses en peuple au voisinage de Maragnan.

Disons apres, avecques Sainct Hierosme, quia placitos fecerunt servi tui lapides ejus, & pulverum ejus miserabilem, que nous avons faict voir à toute la Chrestienté & aux Monarques d’icelle, soient spirituels, soient temporels, pour la descharge de nos consciences, qu’il plaist à Dieu de reveiller ces Barbares du profond sommeil d’une mescroyance, ou si voulez, qu’il plaist à Dieu de faire ardre & brusler la petite estincelle de feu de lumiere naturelle, qui s’est tousjours gardee depuis le naufrage universel du Deluge en ces Nations, soubs les cendres de mille superstitions.

Cette estincelle de feu cachee soubs les cendres parmy ces peuples Sauvages, est la croyance naturelle qu’ils ont tousjours euë de Dieu, des Esprits, & de l’Immortalité de l’Ame. Quant à la croyance de Dieu, il est impossible, naturellement parlant, qu’il se trouve une Nation tant lourde, stupide, & brutale soit-elle, qu’elle ne recognoisse universellement une souveraine Majesté : Car comme dict Lactance Firmian, en ses divines Institutions, livre premier, Chapitre second, Nemo est enim tam rudis, tam feris moribus, qui non oculos suos in Cœlis tollens, &c., Il n’y a homme si rude, ny si brutal, qu’élevant les yeux au Ciel, encore qu’il ne puisse comprendre que c’est que Dieu, & que sa providence, nonobstant qu’il ne collige de la grandeur & estenduë des Cieux, du mouvement perpetuel d’iceux, de la disposition, fermeté, utilité & beauté de ces voutes azurees, qu’il y a un souverain Recteur qui conduict le tout en cadence. Et Boece livre 4. de la Consolation des Sages, Prose 6. Omnium generatio rerum &c. Que la generation continuelle des mixtes & la diversité & ordre des formes, qui vestent une mesme matiere premiere, convainc naturellement & necessairement qu’il y a un premier Directeur en l’addresse uniforme de tant de contraires formes, pour perfectionner ce monde universel. Et Seneque en l’Epistre 92 à son amy Lucile : Quis dubitare potest mi Lucilli, quin Deorum immortalium munus sit quòd vivimus ? Qui est celuy, mon amy Lucille, qui met en doute que sa vie ne soit un don & bien fait des Dieux Immortels ? Et Aristote livre II. des Animaux, apres qu’il a raconté pleinement leurs perfections, il conclud : Debemus inspicere formas & delectari in Artifice qui fecit eas. Nous devons contempler les formes des creatures, non pour nous y arrester, ains passer d’elles à celuy qui les a fait, afin de nous y esjoüir. C’est donc chose asseuree que ces Sauvages ont eu de tout temps la cognoissance d’un Dieu, mais non de l’Essence, Unité & Trinité, matiere dependante toute de la foy, quoy que Dieu en ait laissé quelque trace & vestige en la Nature, par lesquelles les hommes en ont peu conjecturer je ne sçay quoy : ainsi qu’Aristote livre 4. du Ciel & du Monde, apres avoir tourné & retourné son esprit parmy les perfections de ce monde, a dit : Nihil est perfectum nisi Trinitas. Il n’y a rien de parfait sinon la Trinité.

Ces Sauvages ont de tout temps appellé Dieu du mot Toupan, nom qu’ils donnent au Tonnerre, ainsi que nous voyons ordinairement parmy les hommes, que quelque beau chef-d’œuvre porte le nom de son Autheur : & cecy singulierement, pour autant que ces Tonnerres & Esclairs roulans & esclairans de toutes parts, sur la teste de ces Sauvages espouvantablement, ils ont apris & recogneu que cela venoit de la puissante main de celuy qui habite sur les Cieux. Je me suis enquis par le Truchement des vieillards de ce pays, s’ils croyoient que ce Toupan, Autheur du Tonnerre estoit homme comme nous. Ils me firent responce que non : parce que si c’estoit un homme comme nous grand Seigneur pourtant, comment pourroit-il courir si viste, aller de l’Orient à l’Occident, quand il tonne, voire qu’en mesme temps il tonne sur nous, & és 4 parties du monde, & puis il est aussi bien sur vous en France, comme il est sur nous icy. De plus s’il estoit homme, il faudroit qu’un autre homme l’eust faict. Car tout homme vient d’un autre homme. En apres Giropari est le valet de Dieu, lequel nous ne voyons point, & tout homme se voit, par ainsi nous ne pensons pas que le Toupan soit un homme. Mais donc, respliquois-je, Que pensez-vous que ce soit ? Nous ne sçavons, disoient-ils, Nous croyons seulement qu’il est partout, & qu’il a fait tout. Nos Barbiers n’ont jamais parlé à luy, ains seulement ils parlent aux compagnons de Giropari. Voilà la croyance de Dieu, que ces Sauvages ont eu tousjours emprainte naturellement en leur esprit, sans le recognoistre par aucune sorte de prieres ou de sacrifices.

Ils ont en apres une croyance naturelle des Esprits tant bons que mauvais. Ils appellent les bons Esprits ou Anges Apoïaueué, & les mauvais Esprits ou Diables Ouaioupia. Je vous reciteray ce que j’ay appris de leurs discours à diverses fois. Ils estiment que les bons Esprits leur font venir la pluye en temps oportun, qu’ils ne font tort à leurs jardins, qu’ils ne les batent & tourmentent point : Ils vont au Ciel rapporter à Dieu ce qui se passe icy bas, qu’ils ne font point de peur, la nuict, ny dans les bois : ils accompagnent & assistent les François. A l’oposite, ils tiennent que les mauvais Esprits ou Diables sont sous la puissance de Giropari, lequel estoit valet de Dieu, & pour ses meschancetez Dieu le chassa & ne voulut plus le voir ny les siens, & qu’il hait les hommes, & ne vaut rien : que c’est luy qui empesche les pluyes de venir en saison, qui les trahit en guerre contre leurs ennemis, qu’il les bat, & leur faict peur : qu’ordinairement il habite dans les villages delaissez, & specialement és lieux où ont esté enterrez les Corps de leurs Parents : Et mesme j’ay ouy dire à quelques Indiens, que pensans aller cueillir des Acaious en certains villages delaissez, Giropary sortit du village avec une voix espouventable, & battit quelques-uns de leur compagnie fort bien.

Ils disent aussi que Giropary, & les siens, ont certains animaux qui ne se voyent jamais, & ne marchent que de nuict, rendans une voix horrible, & qui transist l’interieur (ce que j’ay entendu une infinité de fois) avec lesquels ils ont compagnie, & pourtant les appellent Soo Giropary, l’animal de Giropary, & tiennent que ces animaux servent tantost d’hommes, tantost de femmes aux Diables : ce que nous appellons par deçà Succubes & Incubes, & les Sauvages Kougnan Giropary le femme du Diable, Aua Giropary, l’homme du Diable. Il y a aussi de certains oyseaux Nocturnes, qui n’ont point de chant, mais une plainte moleste & facheuse à ouyr, fuyards & ne sortent des bois, appelez par les Indiens, Ouyra Giropary, les oyseaux du Diable[154], & disent que les Diables couvent avec eux : qu’ils ne font qu’un œuf en une place, puis un autre en un autre : que c’est le Diable qui les couvre : qu’ils ne mangent que de la terre : Sur quoy je ne tairay ma curiosité. Je me resolus d’experimenter la verité de tout cecy : d’autant que fort souvent ces bestes nocturnes venoient autour de nostre loge de sainct François crier hideusement, & ce au temps que les nuicts estoient sombres & noires : je me tins prest, pour courir hastivement avec d’autres François, au lieu où ces bestes estoient, selon que nous pouvions conjecturer à l’ouye : mais jamais nous ne peusmes rien voir, mesme nous les entendions crier aussi tost, à plus d’un grand quart de lieuë de là. Quelques François m’ont dit que c’estoit une espece de Chats huans : mais cela est impossible, veu le son & le bruict, & la grosseur d’iceluy que ceste beste rend. D’autres ont voulu dire que c’estoit le buglement des Vaches braves : mais les Sauvages le nient, & la commune opinion des Sauvages est que c’est une sorte de bestes puantes, plus grandes qu’un Regnard.

J’ay aussi voulu avoir l’experience de ces oyseaux de Giropary, & à cet effect, je m’avancé doucement, où la conjecture de mon ouye me portoit, à la voix melancholique de cet oyseau, & ayant à peu pres remarqué le lieu, je m’en allay le lendemain au soir de bonne heure me cacher dans le bois pres du dit lieu, & ne fus point trompé pour ceste fois : car incontinent que la nuict eut couvert la terre, voicy que ce vilain oyseau s’approche à deux pas de moy, s’acroupissant dans le sable, & commença à entonner son chant hideux, chose que je ne peux supporter, mais sortant d’où j’estois, j’allay voir le lieu où il estoit accroupy, & ne trouvay rien : sa forme & grosseur tiroit sur le Chathuant de deçà, & son plumage gris. Tout ce que dessus n’est point eslogné du sens commun ; car nous lisons és Histoires, & en divers Autheurs, la conjonction qu’ont les Diables avec les animaux hideux & immondes, & c’est luy qui dés le commencement du Monde, se couvrit du corps du Serpent chevelu, pour tromper nos premiers Parents. Et la saincte Escriture luy attribue la forme des plus furieux, monstrueux & horribles animaux d’entre tous ceux qui vivent & rampent sur la face de la terre.

Ils croient l’immortalité de l’Ame, laquelle tandis qu’elle informe le corps, ils appellent An, & aussi tost qu’elle a laissé le corps pour s’en aller en son lieu destiné, ils la nomment Angoüere. Il est bien vray qu’ils ont opinion qu’il n’y a que les femmes vertueuses, qui ayent l’Ame immortelle, à ce que j’ay peu comprendre par divers discours & enquestes que j’en ay faict, estimans que ces femmes vertueuses doivent estre mises au nombre des hommes, desquels tous en general, les Ames sont immortelles apres la mort : Pour les autres femmes ils en doutent. Semblablement ils croyent naturellement que les Ames des meschans vont avec Giropary, & que ce sont elles qui les tourmentent avec le mesme Diable, & demeurent dans les vieux villages, ou leurs corps sont enterrez. Quant aux Ames des bons, ils s’asseurent qu’elles vont en un lieu de repos, où elles dansent à tousjours sans manquer de chose aucune qui leur soit de besoin. Voilà tout ce que j’ay peu apprendre, touchant ces trois points de leur croyance naturelle de Dieu, des Esprits & des Ames, & ce par une soigneuse recherche entre les discours ordinaires, que j’ay eu dans ces deux ans, avec une infinité de Sauvages.