§ XIII.
Pan et ses diverses personnifications. Amon-Ra, Pan et Maïa en Grèce et au Mexique. Peutecatl et Maïaoel à Panuco. Les quatre cents mamelles de la déesse. Khem et Itzamna. Les quatre Canopes en Égypte et au Mexique. Le Sarigue et Sutech.
Un symbole non moins ordinaire dans les monuments égyptiens, c’est le signe
, que les égyptologues traduisent par neter, dieu, et qui accompagne, dans les hiéroglyphes, toutes les divinités égyptiennes: dans son acception la plus commune, en dehors du cercle divin, ce signe s’exprime par ter, qui a le sens d’une hache ou d’un marteau, on bien par le mot TOUT, omnis[180], et de là l’identification de ce signe par quelques écrivains avec le Pan des Grecs, symbole de la génération universelle. Ce qui semblerait confirmer cette opinion, c’est l’interprétation que M. de Rougé donne aux diverses variantes du groupe
ou
, qui, en opposition du sens qui leur est donné par M. Birch, d’après Champollion, désigne un ensemble de dieux, groupe que le savant égyptologue français lit PAU, signifiant au pluriel un cycle de dieux[181]. Cette explication vient parfaitement à l’appui de la précédente: car il est reconnu de tout le monde que Pan, Mendès, Priape, Amon, Amon-Cnouphis, Knèph et Horus, sont également des personnifications symboliques du SOLEIL, le grand Démiurge des Égyptiens; et que toutes ces divinités ne sont rigoureusement qu’un seul et même personnage mythologique.
«Le Démiurge, dit Champollion[182], la lumière éternelle, l’être premier qui mit en lumière la force des causes cachées, se nomma Amon-Ra ou Amon-Ré (Amon Soleil); et ce créateur premier, l’esprit démiurgique, procédant à la génération des êtres, s’appela Amon et plus particulièrement Mendès... Étienne de Byzance (de Urbibus, au mot Πανὸς πόλις) parle en ces termes de la statue du dieu qu’on adorait à Panopolis: Là existe, dit-il, un grand simulacre du dieu habens veretrum erectum. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C’est là une description exacte et très-détaillée de l’Amon-Générateur, figuré sur notre planche.
En Grèce, à côté du culte de Pan et d’Hermès, se montre celui de Maïa, donnée comme la mère d’Hermès qu’elle aurait eu de Zeus, qui n’est autre que Pan lui-même[183], et Maïa est regardée comme une sorte de Cybèle et une personnification de la terre. Ouvrons de nouveau le livre des traditions américaines et nous y retrouvons, ainsi qu’en Grèce et en Égypte, Pan et Maïa, sous les mêmes noms, avec les mêmes attributs, avec la même variété de personnifications et de symboles. Pan-tecatl, dans le rituel mexicain, l’homme par excellence, Pan est le même que Cipactonal qui est considéré comme le premier-né de la lumière après la catastrophe du déluge[184]: il est le dieu des amours lubriques et de l’ivrognerie; car c’est lui qui ensuite, sous le nom de Cuextecatl[185], parcourt les campagnes, dans les folies de l’ivresse, en exposant partout sa nudité, et sa compagne est Maïa ou Maïaoel, qui a inventé l’art de faire le vin, octli, qu’elle a tiré du maguey ou aloès[186]. Ce dieu était adoré dans tout le Mexique et dans l’Amérique centrale, et il avait à Panuco ou Panco, exactement Panopolis[187], des temples superbes où les Espagnols trouvèrent, à leur entrée au Mexique, des simulacres de Pan aussi prodigieux qu’ils étaient obscènes[188]. On en découvre encore chaque jour dans ces contrées, et nous avons vu fréquemment nous-mêmes des statues de ce genre, habentes veretrum erectum entre les mains et d’une dimension énorme[189].
Le nom de Pan a d’ailleurs son étymologie parfaitement claire, phonétiquement parlant, dans les langues maya, mexicaine ou quichée. Dans la langue du Yucatan, c’est le drapeau, l’étendard, la chose principale, la raison d’être supérieure, ce qui joint au nom de Maïa ou Maya, qui était le nom principal de celle péninsule, faisait Mayapan, l’étendard de Maya, qui était celui de son ancienne capitale[190]. De là vient qu’on trouve le mot pan, représenté dans les hiéroglyphes mexicains, exactement comme les dieux de l’Égypte par une hachette ou un petit drapeau[191]. Pa, dans le vieux quiché, signifie au-dessus; pan a le sens de protecteur, maya celui de la douceur qu’on aspire d’une plante[192]. En langue nahuatl pan ou pani signifie également ce qui est au-dessus, ce qui pousse en dehors, qui se découvre tout d’abord; de là encore une foule de mots, tels que pantli, l’étendard, la muraille, la ligne droite, la citadelle, qui découlent de celui-là, et Pantecatl, le dieu de la lubricité, de la fécondation et de l’ivresse, dont la signification première paraît être l’homme par excellence, le producteur au-dessus de tous les autres[193].
Si la Maïa des Grecs était considérée comme l’épouse du soleil, en tant que Zeus était assimilé à cet astre, il en était de même de la Maïa mexicaine, adorée encore sous le nom de Centeotl ou Cinteotl, la déesse du maïs et des fruits de la terre[194], de Meahuatl, signifiant le jet ou la pousse de l’aloès, qu’on est obligé de trancher dès sa naissance, au sein même de la plante, pour pouvoir y recueillir la séve, l’octli ou pulqué; c’est à cause de sa fécondité ou plutôt de la fécondation dont elle était la source, qu’on se l’imaginait couverte de quatre cents mamelles, comme l’Arthémis d’Éphèse[195] qui n’était peut-être qu’une copie de Centeotl, portée dans cette ville par les Cares qui, ainsi que les Lydiens, passaient pour être les propagateurs de son culte. Ainsi que les prêtres de la déesse d’Éphèse, ceux de la déesse mexicaine devaient garder une chasteté perpétuelle, de même que les vierges qu’on lui consacrait[196]. Dans la mythologie américaine Centeotl, indistinctement mâle ou femelle, porte un caractère d’hermaphroditisme qui lui venait peut-être de la plante où le sexe de la femme pouvait se représenter par la forme évasée de l’aloès, après le retranchement de son jet, lequel, à son tour, exprimait si visiblement le caractère du mâle. Mère et nourricière du genre humain, on donnait encore à cette divinité le titre de Tonacayohua, celle de notre chair, et, dans cette qualité, elle était l’épouse de Tonacateuctli, le chef de notre chair, autre personnification du soleil[197], considéré, de son côté, comme le père du genre humain.
Pan, dans les monuments égyptiens, est appelé Khem, le dieu des Chemmis, où il apparaît sous les emblèmes d’un dieu phallique, enveloppé de langes; c’est pour cela que son nom est Khem
,
,
, le Renfermé[198]. Ainsi en est-il des Chemes, Chemens, Zemes ou Cemis, dieux ou génies protecteurs et provéditeurs à Haïti, où sous la forme d’un os, d’un bâton, ils sont enveloppés dans des langes de coton[199], exactement comme le Tlaquimilolli, le paquet sacré des Mexicains, ou le dieu Priape des Mandans, qui célébraient encore, il y a si peu d’années, la fête de ce dieu avec des cérémonies d’une obscénité dont rien n’approchait[200]. En nous reportant à l’idée première de cette divinité, nous la retrouvons tout naturellement dans la gerbe de maïs, bien nommée Centeotl, dieu ou déesse unique[201], enveloppée d’abord des feuilles qui recouvrent l’épi, exactement comme des langes qui en étaient l’image. Pan, considéré quelquefois comme Hermès ou le père d’Hermès[202], reparaît encore au Yucatan sous les symboles de ce dieu, comme l’inventeur de l’écriture et des arts, comme le maître de la sagesse humaine, dans le personnage de Zamnà ou Itzamna, qui est regardé comme le premier qui civilisa la péninsule, et le fils du dieu tout-puissant Hunab-ku seul saint[203]. Mais le vrai nom de Zamnà, celui qu’il se donnait lui-même dans l’opinion des peuples[204], était Itzen-Muyal, Itzen-Caan, la substance des nuages, la rosée du ciel, noms dont la première syllabe est encore celle du dieu des Chemmis[205]. Ainsi que ce dernier, il s’appelait aussi Ahcoc-ah-Mut[206], et de lui venait le nom d’Ytzmat-Ul ou Tzemat-Ul à la plus antique des pyramides d’Izamal, élevée, assurait-on, sur le tombeau de Zamnà.
Sous ces divers symboles que nous venons d’examiner, comme sous le nom de Zeus, Pan, ainsi que nous l’avons vu, s’identifie parfaitement avec l’Amon des Égyptiens. Si Pan est la force cachée, la puissance génératrice, nous savons également, au rapport de Plutarque, appuyé sur l’autorité de Manethon[207], que le mot amen, chez les Égyptiens, signifiait «ce qui est caché,» et «l’action de cacher» de la racine
, voiler, cacher. Champollion, qui cherchait comment d’Amon, le dieu caché, on avait pu faire Amon-Ra, le soleil, en trouve l’explication dans un manuscrit où ce nom est écrit «Amoun,
, qui paraît dérivé, dit-il[208], de la même racine que l’ancien nom du soleil ΩΝ, et qui, tous deux, ont la plus grande analogie avec ουων,
et ΤΟΥΩΝΧ, illuminare, ostendere, apparere.» Amon-Ra est donc le soleil caché, dans son acception la plus vulgaire. Mais qu’est-ce que le soleil caché, sinon le soleil qui se plonge dans la mer, le soleil passé à l’Occident? de là les titres divers, de Seigneur de l’Amenti, de Seigneur du monde d’en bas, attribués à Osiris, de Seigneur des deux hémisphères, que lui donnent tous les monuments égyptiens, et que les égyptologues lui refusent systématiquement, en y substituant celui de Seigneur de la haute et de la basse Égypte. C’est dans le même sens que Tetzcatlipoca, appelé aussi, comme le Pan mexicain, Tonacateuctli, devient la personnification du soleil Tonatiuh ou Τουωνχ, Touônch, l’illuminateur, au Mexique, puis, en descendant au fond des eaux, le Seigneur des ombres et de la mort, Mictlanteuctli, le prince de l’Enfer[209], lequel est encore ailleurs le père de Tlaloc, dieu des eaux, des orages et des tempêtes, l’ouragan, dont il a été question plus haut.
La coïncidence n’est pas moins remarquable, si nous observons que, dans toutes les fêtes qui se célébraient à l’occasion de cette divinité, quatre prêtres portant, au Mexique, le nom de Tlaloque et Chac, au Yucatan, ainsi que le dieu dont ils étaient les ministres spéciaux, plaçaient aux quatre angles de la cour du temple, quatre grandes amphores, toujours remplies d’eau, dont ils avaient la garde. Dans une de ces fêtes consacrées à Zamnà, ces prêtres ayant fait un grand feu au milieu de la cour, y jetaient les cœurs de tous les animaux qu’ils pouvaient rassembler, et quand ils étaient consumés, éteignaient le feu avec l’eau contenue dans les quatre amphores[210]. C’est ainsi qu’en Égypte, les vases dits canopes, où l’on enfermait les entrailles des défunts, se trouvaient «toujours réunis quatre par quatre, ainsi que le sont les génies de l’Amenti ou enfer égyptien: Amtet, Hapi, Satmauf et Namès, dont ils portent ordinairement les têtes respectives qui les caractérisaient, c’est-à-dire humaine, de cynocéphale, de chacal et d’épervier[211].»
Ces canopes sont, sous le même nom, les dieux pénates du Pérou[212]. Can, ou con-op, ou con-ub, la puissance qui souffle, ou le vase supérieur; on les retrouve comme les quatre soutiens du monde, dans les quatre Bacab, qu’ils représentent dans les fêtes au Yucatan[213]; dans les quatre grands dieux du Mexique et de l’Amérique centrale, et le Livre Sacré nous les montre presque avec les mêmes symboles qu’en Égypte. C’est, en premier lieu, Hun-Ahpu-Vuch, un Tireur de sarbacane au Sarigue, dont le nom se retrouve dans celui de Sat ou Sutech[214], figuré, sans qu’on puisse s’y méprendre, dans le Sarigue, sur un grand nombre de monuments égyptiens, mais qu’aucun égyptologue n’a su expliquer jusqu’aujourd’hui, et qu’on n’expliquera pas facilement, si on ne le cherche en Amérique, le seul continent où se trouve cet animal[215]. Puis vient Hun-Ahpu-Utiu, un Tireur de sarbacane au chacal[216], puis Zaki-Nima-Tziiz, la grande Épine blanche ou le grand Porc-Épic-Blanc[217]; enfin, Tepeu-Gucumatz, l’Élevé, le Dominateur, le Maître de la Montagne, le Serpent aux plumes de quetzal, que le lecteur connaît déjà. Observons encore, à propos de ce nombre quatre, ceux des quatre animaux, dont les noms caractérisaient les initiés aux mystères de Mithras ou d’Osiris, du Lion ou Chacal, de la Hyène, de l’Aigle et du Corbeau, qui se représentent constamment, sous les mêmes noms et avec les mêmes symboles, dans les mystères antiques de la chevalerie au Mexique[218].