§ XIV.
Les dieux de l’Orcus mexicain, Ixcuina, déesse des amours, personnification de Mictecacihuatl, déesse de l’enfer. Ehecatl au Mexique, Yk au Yucatan, Eikton en Grèce, Hik en Égypte, l’air, l’esprit, le souffle. Phtha et Hun-Batz. Chouen et Chou-n-aten, etc.
Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoute un autre document mexicain[219], le dieu des régions d’en bas, Mictlan-Teuctli fait surgir un monstre marin nommé Cipactli ou Capactli[220]: de ce monstre, qui a la forme d’un caïman, il crée la terre[221]. Ne serait-ce pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi que l’indique Champollion[222], symbole également de la Région du Couchant, de l’Amenti? Dans l’Orcus mexicain, le prince des Morts, Mictlan-Teuctli, a pour compagne Mictecacihuatl, celle qui étend les morts. On l’appelle Ixcuina, ou la déesse au visage peint ou au double visage, parce qu’elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le contour de la bouche et du nez peint en noir[223]. On lui donnait aussi le nom de Tlaçolteotl, la déesse de l’ordure, ou Tlaçolquani, la mangeuse d’ordure, parce qu’elle présidait aux amours et aux plaisirs lubriques avec ses trois sœurs[224]. On la trouve personnifiée encore avec Chantico, quelquefois représenté comme un chien, soit à cause de sa lubricité, soit à cause du nom de Chiucnauh-Itzcuintli ou les Neuf-Chiens, qu’on lui donnait également[225]. C’est ainsi que dans l’Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l’île de Samothrace, antérieurement aux Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia, une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine; l’une et l’autre rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaires qui veillaient au pied des pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux voyageurs, pour ramasser l’argent nécessaire à l’érection des tombeaux des rois. «Tout un calcul des temps, dit Eckstein[226], se rattache à l’adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius, règne dans l’astre de ce nom, au zénith de l’année, durant les jours de la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l’astre du chien: on sait qu’il ne se rattache pas seulement aux institutions de la vieille Égypte, mais encore à celles de la haute Asie.» En Amérique le nom de la déesse Ixcuina se rattache également à la constellation du sud, où on la personnifie encore avec Ixtlacoliuhqui, autre divinité des ivrognes et des amours obscènes: les astrologues lui attribuaient un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des incestueux[227].
Ainsi, de quelque côté qu’on jette les yeux sur les cosmogonies antiques, en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve, non-seulement, des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu’il serait inconséquent de n’y voir que de simples coïncidences, entièrement dues au hasard: il ne reste donc plus qu’à leur attribuer une origine commune. Dans les cieux, sur la terre ou au fond des mers, en Égypte et au Mexique, ce sont des mythes identiques: Amon-Ra, le soleil, devient Aiumu, l’Osiris infernal, le roi des demeures souterraines, comme Tetzcatlipoca se personnifie en Cipactonal, celui-ci en Mictlanteuctli, en descendant des cieux au fond de l’Océan. Osiris et Horus apparaissent sous le nom de Sat ou Typhon; puis c’est Chnouphis, Knèph, l’Esprit, le souffle divin. C’est ainsi que Quetzalcohuatl, l’Oiseau-serpent devient Ehecatl au Mexique, et Yk dans les langues de l’Amérique centrale «Chnouphis, remarque Champollion[228], porte dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l’inondation. Puis il ajoute: Cnèf, Cnouphis ou Chnoubis, se rapportent évidemment aux racines égyptiennes nèf, nèb, nife et nibe, afflare, πνεῖν,» mots qu’on retrouve presque identiques dans ub, pub, la sarbacane, l’instrument par où la terre souffle le feu des volcans, dans la légende de Hun-Ahpu ou Ahpub, dont le nom se retrouve encore dans celui de l’Anupu égyptien.
«Or, par Knèf, continue Champollion, on voulait indiquer l’être inconnu et caché, l’Esprit, πνεῦμα, qui anime et gouverne le monde[229],» dont la forme, dans Jamblique[230] Ημῆφ, se retrouve dans l’Ymox ou Ymix du maya et du quichée[231]: mais allons plus loin; car Jamblique, parlant au nom d’Hermès, c’est-à-dire des Gnostiques, ajoute[232] au sujet de cette divinité δν καὶ Εῖκτων ἐπονομάζει. Le dieu Knèf portait donc également le nom d’Eikton. Là-dessus, Champollion déclare[233] qu’«il ne saurait être douteux que le premier Hermès n’ait été bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés de l’Égypte Eikton, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ) intelligence supérieure, émanée de l’intelligence première Knèph, le grand Démiurge.»
Ainsi, rien de plus clair: Eikton, comme Ehec ou Ehecatl[234] chez les Mexicains, comme Yk ou Hyk, au Yucatan et dans toutes les régions voisines, ainsi que dans l’Amérique centrale, est identique avec Knèph; il est l’Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses parties, l’ouragan encore, hurakan ou ur-ik-an, qu’on peut traduire en quiché, l’esprit qui vient rapidement; il est le
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des Égyptiens, le modérateur universel[235], le même euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Égypte, au Yucatan, au Mexique et dans l’Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison, qu’on ouvre la Symbolique de Creuzer, traduite et si bien complétée par M. Guigniaut[236], et l’on y trouvera la figure d’un personnage à longue queue, un instrument de musique entre les mains: «Vieillard assis, dit le savant secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions, et jouant d’un instrument à cordes: le caractère de sa physionomie et sa coiffure le rapprochent naturellement d’une des principales figures du numéro suivant. Nous voyons ici Phtha, le démiurge, inventeur des arts et de la musique en particulier, organisant toutes choses par sa divine harmonie.» Creuzer le représente lui comme le créateur Knèph ou Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant «que ce vieillard barbu, nain à gros ventre et à face bizarre, portant une coiffure de plumes, est plutôt Phtha, le démiurge et l’artisan céleste.»
Knèph et Phtha, Bunsen le remarque judicieusement[237], sont clairement identifiés dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord. Bunsen observe ensuite que Phtha avait une grande ressemblance avec les Pataikoi, ces statues de nains monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires, ce qui ramène à l’idée de M. Guigniaut que le vieillard en question serait le dieu Phtha. Mais ce que d’autres n’ont pu remarquer comme nous, c’est la ressemblance frappante de ce personnage, c’est celle de la plupart des images de Phtha, avec celle que nous a laissée le Livre sacré des Quichés dans la description des deux frères Hun-Batz et Hun-Chouen, métamorphosés en singes par Hunahpu, et qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule[238]. «Or Hun-Batz et Hun-Chouen étaient de très-grands musiciens et chanteurs, est-il dit: ils étaient également joueurs de flûte, chanteurs, peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains.» Ce que nous ajouterons au sujet de cette fiction, c’est que les deux paires de jumeaux, Hun-Batz et Hun-Chouen, d’un côté, qui se montrent si fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l’Amérique centrale, de l’autre, ceux de Hun-Ahpu et Xbalanqué, paraissent avoir été les symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans ces contrées, dès les temps les plus reculés. N’y aurait-il pas lieu de croire que ces symboles auraient été également, en Égypte, ceux de deux formes de culte, distinctes et opposées l’une à l’autre, quand on observe, précisément sous Amenhotep IV, les changements introduits à Thèbes, dans la religion, celui qui s’opère dans la physionomie même des princes de la famille royale, et qu’on voit le pharaon adopter le nom de Chou-n-aten, qui rappelle si bien celui de Hun-Chouen? Remarquons, en outre, ce que Brugsch ajoute à ce sujet[239]: «Le roi, les membres de sa famille, les grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute la population de la nouvelle résidence, ont presque l’aspect d’une race étrangère...» Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion libyenne, des Éthiopiens de l’ouest ou des populations atlantiques?
On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les diverses théogonies de l’Inde, de l’Égypte et de l’Amérique: dans les peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans une même posture d’adoration devant la divinité. On a trouvé dans des tombeaux en pierre de l’Amérique centrale des ossements parfaitement conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les sculptures du grand palais de Copan: dans les provinces d’Oaxaca et de Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de Hun-Chouen et de Hun-Ahau, et ils y étaient regardés comme les fils d’Ixchel et d’Itzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons ici[240]. C’est d’ailleurs dans l’ensemble des régions, comprises entre ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets de l’Orcus antique dans les noms de Xibalba et de Mictlan, où l’on trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de siècle en siècle, font encore frémir les populations[241]. Là aussi, il fallait qu’une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût placée dans la bouche du défunt, afin qu’il pût se faire admettre au séjour infernal, et chacun se faisait précéder d’un ou de deux petits chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui tournait neuf fois autour de l’enfer[242]. C’est dans cette demeure funèbre que le Codex Chimalpopoca nous montre Quetzalcohuatl, descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des morts les os de jade dont il fera des hommes[243]: le prince infernal présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que le Yadus, dans l’enfer sous-marin de Narakah[244], il s’en sert comme d’une trompe; l’enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux qui étaient endormis s’éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de Mictlan s’ouvrent et il s’empare des jades sacrés qu’il porte au monde.