LA RUE DU CAIRE

La rue du Caire se trouve entre le Palais Indien et la Galerie des Machines. On pourrait s’y croire transporté en Égypte. Les maisons sont très curieuses, avec leurs terrasses dont les balustrades ressemblent à des dentelles, leurs auvents de toile bariolée, leur moucharabis, leurs habitants au visage basané et aux costumes exotiques. Jacques et Madeleine s’arrêtent devant les boutiques où l’on vend des produits africains, broderies, harnachements, parfumerie, bijouterie, nougats, confitures... Que sais-je encore?

Il y a des établissements où l’on prend du café préparé à la façon arabe, c’est-à-dire servi avec le marc, qui se dépose au fond de la tasse en une poudre excessivement fine; des musiciens égyptiens jouent, pour amuser les consommateurs, des airs de leur pays sur des instruments inconnus dans nos orchestres parisiens.

«Maman, dit Jacques, tu sais que tu nous as promis de nous faire monter sur les ânes du Caire?

—Oh! oui, maman, ajoute Madeleine; les ânes... allons voir les ânes!»

Un moment après, les deux enfants sont à dos d’Aliboron. Madeleine est tout à fait à son aise, mais Jacques a l’air d’éprouver beaucoup moins de plaisir qu’il ne s’en était promis. Il ne se sent pas du tout solide sur sa monture. Heureusement, l’ânier égyptien marche à côté de l’animal, tenant l’écuyer novice par la ceinture. Maman suit un peu en arrière.

Il n’y a pas eu d’accident. Même, après les premiers pas des ânes, Jacques a éprouvé moins d’appréhension; et avant la fin de la promenade, il se serait volontiers comparé à un second Alexandre domptant un second Bucéphale. S’il n’a pas fait cette comparaison, ce n’est point parce qu’il l’aurait crue un peu forcée; c’est uniquement parce qu’il ignore la célèbre aventure du conquérant macédonien.

«Maman, maman, regarde ce monsieur qui fait sa correspondance en plein air. Est-ce que c’est l’habitude, en Égypte, d’écrire ses lettres dans la rue?

—Non, mon enfant; ce monsieur est un écrivain public.»

Jacques s’approche du personnage; Madeleine le suit.

«Oh! maman, s’écrie Jacques, comme c’est drôle; ce monsieur écrit à l’envers!»

Maman explique que dans l’écriture arabe, qui est celle des Égyptiens, la ligne commence à droite et finit à gauche.

«De sorte, dit-elle, que pour les Arabes, c’est nous qui écrivons à l’envers.

—Mademoiselle, propose l’Égyptien à Madeleine, voulez-vous que je vous fasse un cent de cartes de visite?

—Merci, monsieur, je n’ai pas l’intention d’aller en Égypte. Mais vous seriez bien aimable d’écrire le nom de mon frère et le mien.»

L’écrivain défère volontiers au désir de la fillette et remet sa carte à chacun des deux enfants.

La promenade continue. Ah! voici un théâtre. Les deux enfants demandent à maman de les faire assister à une représentation.

Ce théâtre ne ressemble pas du tout à un théâtre parisien. L’orchestre comprend quatre musiciens, qui sont assis au fond de la scène et jouent toujours la même chose: un air monotone composé seulement de quelques notes.

Des Africains font des assauts de sabre; des sauvages noirs se livrent à toutes sortes de contorsions qui constituent, paraît-il, la chorégraphie de leur pays. De jeunes femmes, vêtues de costumes aux couleurs chatoyantes, dansent en imprimant à leur corps de gracieux mouvements; ce sont des almées. Elles s’accompagnent avec des castagnettes de métal.

«Mes enfants, dit maman, il se fait tard, et il va falloir songer au départ.

—Déjà!...» répondent Jacques et sa sœur.

Ce déjà prouve qu’ils ne se sont pas ennuyés et que le temps a passé vite pour eux. Avant de quitter la rue du Caire, ils assistent aux évolutions d’un singe savant qui, au son du tam-tam, fait l’exercice, danse et exécute des tours de gymnastique.

Que de choses ils vont avoir à raconter à leur papa, quand ils seront de retour à la maison!