UNE COLLATION

Un autre jour, après avoir couru de-ci de-là dans l’enceinte du Champ-de-Mars, Jacques et Madeleine passèrent devant le Palais Indien. Ils y entrèrent. Dans une partie de l’édifice, un grand nombre de personnes étaient attablées et buvaient du thé, apporté sur des plateaux par des hommes à la figure et aux mains presque noires, vêtus de longues redingotes blanches serrées à la taille par une ceinture multicolore, de pantalons de toile, et d’une espèce de turban qui leur enserrait la tête.

«Alors, maman, ce sont des Indiens, ces hommes-là? demande Madeleine.

—Oui, mon enfant, mais on dit plutôt des Hindous.

—Eh bien, tu sais, quand je serai grande, je ne veux pas me marier avec un Hindou.»

S’asseoir et prendre une tasse de thé, Jacques et sa sœur n’y tiennent pas. Ils savent qu’il y a aux Invalides une pâtisserie et une vacherie anglaises; et c’est là qu’ils voudraient faire collation.

«Eh bien! dit maman, allons-y!»

La distance est assez longue du Champ-de-Mars aux Invalides; mais il est si amusant de la parcourir dans un des wagons du chemin de fer Decauville que l’on regrette qu’elle ne soit pas encore plus longue.

Quand Jacques a vu la locomotive, il s’est demandé si une aussi petite machine aura la force de remorquer un train long et bondé de monde. Mais oui, elle le remorque, et très vite même.

Maman explique que le chemin de fer Decauville a été souvent employé pendant les guerres dans des pays où l’on n’a pas encore construit de voies ferrées. Les armées emportent avec elles tout le matériel nécessaire; elles ont ainsi un moyen de transport rapide pour leurs déplacements et pour leurs approvisionnements en vivres et en munitions.

Sur tout le parcours du train, des affiches sont collées, le long de la voie, sur les murailles et sur les palissades; ces affiches sont imprimées dans toutes les langues de l’univers, même en volapük et en sténographie:

ATTENTION

PRENEZ GARDE AUX ARBRES

NE SORTEZ NI TÊTE NI JAMBES

«Les Invalides, tout le monde descend.»

Voici la pâtisserie. Madeleine et Jacques hésitent un moment avant de choisir les gâteaux qu’ils mangeront. Tout a l’air si bon qu’ils ne savent pour quoi se décider. Enfin Mlle Madeleine prend délicatement, du bout de ses petits doigts gantés, un éclair au chocolat, et M. Jacques s’empare d’un chou à la crème dans lequel il mord à belles dents.

Or, il est très difficile de manger, sans se salir, des éclairs et des choux à la crème, si l’on ne se sert pas d’une assiette et d’une cuiller; et les enfants ont négligé de demander l’une et l’autre. Aussi Madeleine fait-elle des taches à ses gants, tandis que Jacques se barbouille la figure de crème; il faut que maman répare le double accident avec son mouchoir.

On dit que l’appétit vient en mangeant,—non point peut-être en mangeant du bœuf bouilli, mais sans doute en mangeant de bonnes choses. C’est, en tout cas, ce qui arrive pour Jacques et sa sœur; monsieur ne se déclare satisfait qu’après le quatrième gâteau et mademoiselle qu’après le troisième.

Maintenant, les enfants meurent de soif, ce qui n’a rien d’extraordinaire. Maman les conduit à la vacherie, et commande une petite tasse de lait pour elle, deux grands verres pour Madeleine et pour son frère.

Jacques, qui est, je crois, un tantinet gourmand, s’assied à une table et se met à boire avec avidité. Madeleine, moins pressée, va regarder les vaches qui avancent leur bonne tête douce et placide, le petit veau qui a l’air de se demander ce que font là-bas Jacques et sa maman.

Pour une collation sérieuse, les deux enfants peuvent dire qu’ils ont eu une collation sérieuse. Il est même à craindre qu’ils ne fassent guère honneur au dîner. Enfin, pourvu qu’ils n’aient pas mal à l’estomac...