LE VILLAGE ANNAMITE
Dans les allées de l’Esplanade des Invalides, de petits tilburys légers, propres, coquets, circulent, traînés par des Annamites. Ces chevaux humains ne connaissent pas le luxe des chaussettes et des bottines; ils se contentent de sandales, c’est-à-dire de semelles fixées au pied par des lanières. Ils portent un large pantalon qui ne leur descend pas jusqu’à la cheville, une ample blouse ornée sur le devant de dessins auxquels il est impossible de rien comprendre, et, sur la tête, un chapeau en forme de cloche conique, fixé par des attaches sous le menton.
Jacques veut, naturellement, faire une promenade dans un tilbury; il ne regrette qu’une chose, c’est qu’il n’y ait pas de guides pour conduire le cheval, pas de fouet pour accélérer sa marche. A son avis, ce qu’il y a de plus amusant quand on est en voiture, c’est de gouverner son attelage, de le faire tourner à gauche ou à droite au gré de sa fantaisie, de ralentir ou d’accélérer son allure.
Ah! si, pourtant, il y a encore quelque chose qui le taquine; c’est un problème qu’il se pose et dont il ne peut trouver la solution: ces tilburys s’appellent des pousse-pousse; pourquoi pas tire-tire, puisque le Chinois ne pousse pas, mais tire?
Maman, consultée, ne sait comment expliquer cette anomalie de langage; c’est que probablement il n’y a pas d’explication raisonnable.
Quoi qu’il en soit, Jacques et sa sœur montent dans un pousse-pousse et se font voiturer. C’est très amusant, mais ils trouvent que le Chinois ne va pas assez vite. Ils voudraient qu’il courût, quitte à écraser sur son passage quelques piétons. Tout à l’heure, quand ils seront piétons à leur tour, il est probable qu’ils reviendront à des sentiments plus charitables.
Lorsqu’ils se sont bien fait «carrioler», ils descendent devant le village annamite que, suivant le programme de la journée, ils doivent visiter. Avant de partir de la maison, maman leur a appris que l’Annam, pays des Annamites, est situé dans l’Indo-Chine, au sud-est de l’Asie, entre le Tonkin, le Cambodge et la Cochinchine française, et qu’il est placé sous notre protectorat depuis 1874.
Ce village annamite est loin de ressembler à un village français; les maisons sont rudimentaires et Madeleine déclare qu’on doit y être beaucoup moins agréablement que dans les maisons de Paris.
Elle a peut-être raison, Mlle Madeleine. En tout cas, Jacques est de son avis et maman ne paraît pas éloignée de le partager.
Voici des brodeuses qui travaillent, assises par terre devant leur métier à la manière des tailleurs. Jacques ne les trouve ni belles ni élégantes. Affaire de goût. Peut-être leurs compatriotes les trouvent-ils très jolies et fort bien habillées. Ah! voici, plus loin, un indigène qui incruste des meubles avec de la nacre. Comme les femmes, il est assis par terre. Décidément les chaises ne sont pas connues dans le royaume d’Annam.
«Maman, maman, s’écrie soudain Madeleine, regarde ces animaux en baudruche qui servent de lanternes!»
Ils sont de toutes sortes et de toutes couleurs, ces animaux: dragons verts, poissons roses, papillons, oiseaux, etc. Maman explique à Madeleine que ce ne sont pas des lanternes, mais des ex-voto que les fidèles annamites suspendent dans leurs temples.
Les Annamites ont un théâtre à l’Exposition, et la journée de Jacques et de Madeleine ne serait pas complète s’ils n’assistaient pas à une représentation. Maman les y conduit.
Ce théâtre a un défaut capital, pensent les deux enfants: c’est que les acteurs parlent un langage incompréhensible. On ne sait s’ils jouent une tragédie, un drame ou une comédie, s’ils s’expriment en vers ou en prose. Pourquoi n’ont-ils pas appris le français avant de venir à Paris? Au moins, de cette façon, on saurait ce qu’ils disent et l’on s’intéresserait davantage à la représentation. Du reste, ils portent des costumes grotesques, gesticulent comme des polichinelles dont on tirerait violemment les ficelles et crient comme si on les écorchait.
Non, décidément, les théâtres de Paris valent mieux.