SCÈNE II

STRAFOREL, puis SYLVETTE.

Dès qu'ils sont sortis, le maçon se retourne, ôte son chapeau: c'est Straforel.

STRAFOREL.

Oui, maçon, je le suis,—puisque, sous ce grimage,

Je m'introduis céans pour faire un replâtrage!

S'asseyant sur le mur commencé.

Le jeune homme est toujours au pourchas du roman;

Mais on peut deviner, sans être nécroman,

Qu'il reviendra bredouille et n'en menant plus large;

Donc, tandis que la Vie elle-même se charge,

Lui donnant de réel un salutaire bain,

De décoquebiner un peu ce coquebin

Et de le renvoyer ici tirant de l'aile,

Moi, par une action savante et parallèle,

Je travaille à guérir des goûts aventureux

Sylvette.—Straforel, homme aux talents nombreux,

Vous jouâtes souvent les marquis et les princes,

Du temps où vous étiez sifflé dans les provinces!

Ceci va nous servir.

Il tire de sa souquenille une lettre qu'il met dans l'ouverture moussue d'un tronc d'arbre.

Ah! quel remercîment,

Pères, vous me devrez!

Apercevant Sylvette.

C'est elle!—A mon ciment!

Il se remet à gâcher et disparaît derrière le mur.

SYLVETTE apparaît, furtive, regarde si on la guette, puis:

Non, personne!…

Elle pose sur le banc de gauche sa mante de mousseline.

Aujourd'hui, trouverai-je la lettre?

Elle va vers un arbre.

Tous les jours, un galant inconnu vient en mettre

Une, là, dans ce tronc par la foudre entr'ouvert,

Et qui fait une boîte aux lettres peinte en vert!…

Elle plonge la main dans le creux de l'arbre.

Oui, voilà mon courrier.

Elle lit.

«Sylvette, cœur de marbre!

C'est le dernier billet que produira cet arbre,

Pourquoi n'avez-vous pas, tigresse, répondu

Au poulet que pour vous chaque jour j'ai pondu?»

—Hein! quel style!

«L'amour qui dans mon âme gronde…»

Elle chiffonne nerveusement la lettre.

Ah! Monsieur Percinet s'en va courir le monde!

Il a raison!—Et moi je ferai comme lui!

Croit-on que je m'en vais mourir ici d'ennui?

Mais qu'il vienne, celui qui m'écrivit ces choses!

Que de ces verts buissons pleins de nids et de gloses

Il surgisse soudain! et telle que je suis,

—Sans même aller chercher un chapeau,—je le suis!

A tout prix, maintenant, j'en veux, du romanesque!

Qu'il vienne! ce Monsieur!—déjà je l'aime presque!

Comme je lui tendrais les deux mains, s'il venait!

Et comme…

STRAFOREL, apparaissant, d'une voix éclatante.

Le voilà!

SYLVETTE.

Au secours, Percinet!

Reculant à mesure que Straforel avance.

L'homme, n'approchez pas!

STRAFOREL, amoureusement.

Pourquoi cet air hostile?…

Je suis pourtant celui dont vous aimiez le style,

Tout à l'heure!… le trop favorisé mortel

Dont le billet vous plut, et sur l'amour duquel

Vous comptiez, si j'en crois les propos que vous tintes,

Pour vous faire enlever et fuir loin des atteintes!

SYLVETTE, ne sachant que devenir.

L'homme!…

STRAFOREL.

Vous me prenez pour un maçon? Exquis!

C'est exquis!—Sachez donc que je suis le marquis

D'Astafiorquercita, fol esprit, cœur malade,

Qui cherche à pimenter l'existence trop fade,

Et voyage, façon de chevalier errant

Auquel est un rêveur, un poète, adhérent!

Et c'est pour pénétrer en vos jardins, Cruelle,

C'est par amour pour vous que j'ai pris la truelle!

Il jette d'un geste élégant sa truelle, et, dépouillant vivement sa souquenille, ôtant son chapeau blanc de plâtre, apparaît dans un étincelant costume almavivesque. Perruque blonde, moustache conquérante.

SYLVETTE.

Monsieur!…

STRAFOREL.

Par un nommé Straforel, j'ai connu

Votre histoire. Un amour insensé m'est venu

Pour la pauvre victime, innocente étourdie,

Contre qui cette ruse infâme fut ourdie!…

SYLVETTE.

Marquis!…

STRAFOREL.

Ne prenez pas cet air épouvanté…

Du rôle qu'il joua ce gueux s'étant vanté,

Je l'ai tué…

SYLVETTE.

Tué!…

STRAFOREL.

D'une seule estocade.

D'être un justicier j'eus toujours la toquade!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Je vous comprends, ô cher cœur incompris!

Vous voulez du roman, n'est-ce pas, à tout prix?

SYLVETTE.

Mais, Marquis!…

STRAFOREL.

Donc, c'est dit: ce soir, je vous enlève!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Et pour de bon!

SYLVETTE.

Monsieur!

STRAFOREL.

Ah! quel beau rêve!

Vous avez consenti! Je l'ai bien entendu!

Oui, ce soir nous prendrons notre vol éperdu!

Si de votre papa la tête se détraque

De douleur, c'est tant pis!…

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Si l'on nous traque

—Car on poursuit le rapt avec sévérité,—

C'est tant mieux!

SYLVETTE.

Mais, Monsieur!…

STRAFOREL.

Tant mieux, en vérité!

Nous pourrons fuir à pied par une nuit d'orage,

Nos fronts nus sous la pluie et le vent faisant rage!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Et pour gagner un lointain continent,

Nous nous embarquerons, Madame, incontinent!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Et loin, bien loin, dans quelque pays vierge,

Où nous vivrons heureux sous la bure et la serge…

SYLVETTE.

Ah! mais…

STRAFOREL.

Car je n'ai rien! Vous ne voudriez pas

Que j'eusse quelque chose!…

SYLVETTE.

Enfin!

STRAFOREL.

Nos seuls repas

Seront du pain,—du pain mouillé de douces larmes!

SYLVETTE.

Pourtant…

STRAFOREL.

L'exil pour nous se fleurira de charmes!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Et le malheur pour nous ne sera qu'heur!

Pas même une chaumière: une tente!… et ton cœur!

SYLVETTE.

Une tente?

STRAFOREL.

Eh bien, oui, quatre piquets, deux toiles…

Ou, si vous préférez, rien du tout,—les étoiles!

SYLVETTE.

Oh! mais…

STRAFOREL.

Quoi! vous voilà prise d'un tremblement?

Vous voudriez aller moins loin, probablement?

Soit! nous vivrons cachés, ô ma Déité blonde,

Seuls, ayant encouru la vindicte du monde!

Ivresse!…

SYLVETTE.

Mais, Monsieur, vous vous êtes mépris…

STRAFOREL.

Les gens s'écarteront de nous avec mépris!

SYLVETTE.

Mon Dieu!

STRAFOREL.

Les préjugés sont faits pour qu'on les foule,

Et nous serons heureux des mépris de la foule!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Je n'aurai pas d'autre occupation

Que de vous raconter au long ma passion!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Bref, nous vivrons en pleine poésie!

J'aurai de furieux accès de jalousie…

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Et vous savez, lorsque je suis jaloux,

J'ai la férocité des chacals et des loups!

SYLVETTE, tombant anéantie sur le banc.

Monsieur…

STRAFOREL.

Si vous brisiez notre chaîne sacrée,

Immédiatement vous seriez massacrée!

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Vous frissonnez?

SYLVETTE.

Ah! Dieu, quelle leçon!

STRAFOREL.

Est-ce du sang, corbacque! ou bien si c'est du son

Qui court dans vos vaisseaux artériels!—Tonnerre!

Vous m'avez un peu l'air d'une pensionnaire,

Pour oser affronter ces destins hasardeux!…

Ça, voyons, pars-je seul, ou partons-nous tous deux?

SYLVETTE.

Monsieur…

STRAFOREL.

Oui, je comprends, ma voix vous réconforte.

Eh bien! nous partirons, puisque vous voilà forte.

Je vous enlèverai, tout à l'heure, à cheval,

En travers de ma selle… oh! vous y serez mal!

Mais la chaise à porteurs, esthétique et commode,

Dans l'enlèvement faux est seulement de mode!

SYLVETTE.

Mais, Monsieur…

STRAFOREL, remontant.

A tantôt!

SYLVETTE.

Mais, Monsieur…

STRAFOREL.

A tantôt!

Le temps d'aller quérir un cheval, un manteau…

SYLVETTE, hors d'elle.

Monsieur!

STRAFOREL avec un geste immense.

Et nous fuyons de contrée en contrée!…

Redescendant.

O la longtemps rêvée et l'enfin rencontrée!

L'âme à qui peut mon âme enfin dire: «Ma sœur!»

A tantôt pour toujours!

SYLVETTE, d'une voix éteinte.

Pour toujours!

STRAFOREL.

O douceur!

Vous allez vivre auprès de l'être aimé, de l'être

Pour lequel vous brûliez avant de le connaître,

Et qui, vous ignorant, pour vous se calcinait!

Avant de sortir, la voyant comme évanouie sur le banc.

Et maintenant, tu peux revenir, Percinet!

Il sort.