Les deux Aspirants.

Parmi nous, gais aspirants de marine, il y avait des contes de faux-ponts que chacun brodait à sa manière, comme ces charges que les élèves peintres se plaisent à inventer et à embellir dans leurs loisirs d'atelier.

La plus petite bizarrerie dans un événement, du reste fort ordinaire, donnait lieu quelquefois à des exagérations qui ensuite finissaient toujours par être enregistrées dans les annales burlesques de la charge du bord. Les aspirants étaient les caricaturistes de la marine, et en cette qualité ils remplissaient leur mission avec un scrupule dont plusieurs notabilités de l'armée navale n'ont pas toujours eu lieu de se féliciter.

Au nombre de leurs charges favorites, je m'en rappelle une qui pour nous n'était pas dépourvue d'originalité. Peut-être qu'en la retraçant ici à l'aide de mes souvenirs, elle perdra à la lecture une grande partie du mérite qu'elle avait dans la tradition. Mais à quinze ou dix-huit ans on n'est pas difficile sur la valeur des contes qui amusent. Tout ce qui fait rire à cet âge est de bon aloi; mon conte aujourd'hui paraîtra peut-être impossible, d'assez mauvais goût? N'importe! je le hasarde parce qu'il m'a plu il y a quelque vingt années. Personne ne sera forcé de le trouver exquis, délicieux; le voici:

Un vieux chef de timonnerie avait un fils à qui il fit donner une assez bonne éducation pour qu'à quinze ans il devînt aspirant de seconde classe.

Le père Larigot ne se sentait pas d'aise d'avoir réussi à faire du fils Larigot un sujet qui, imberbe encore, se trouvait presque aussi avancé en grade que l'auteur de ses jours. Il obtint, pour rendre ce glorieux rapprochement plus frappant à tous les yeux, de faire embarquer son héritier sur la même frégate que lui.

Larigot était brave homme, mais un peu grotesque dans son langage et ses manières. Son fils commençait déjà à se sentir de l'ambition; cependant on le voyait encore se promener familièrement avec son père bras dessus, bras dessous, sur la dunette ou sur le gaillard d'arrière.

Le dimanche, lorsque le père timonnier demandait à aller à terre, les bras bariolés d'un double galon de sergent-major, le fils aspirant consentait à l'accompagner avec son frac bleu couronné des deux trèfles d'uniforme. Ils allaient même ensemble boire de la bière et sabler, par-dessus tout cela, le verre de punch, tant le père était glorieux de pouvoir trinquer avec son cher enfant!

Un soir, l'enfant ramena à bord le vénérable auteur de ses jours, un peu pris de boisson. Le lieutenant de garde félicita le jeune aspirant sur sa piété filiale. On mit le père à la fosse-aux-lions, et les collègues du fils Larigot ne manquèrent pas de plaisanter le jeune homme sur la ribotte qu'il venait de faire en famille. De là un coup d'épée du fils Larigot avec un de ses malins confrères. Le père, sorti de la fosse-aux-lions par l'intercession du fils, servit de témoin à l'enfant, qui se battait pour lui. Après le duel vint le déjeuner, comme c'était alors la règle. Le père Larigot se grisa une seconde fois avec les aspirants; seconde visite du père Larigot à la fosse-aux-lions en arrivant à bord. C'était justice. En 1804, le fils s'avisa de choisir pour maîtresse une femme que le père courtisait, et qui devint, malgré les filiales représentations du jeune homme, la belle-mère de notre aspirant de deuxième classe.

Le commandant de la frégate, choqué de l'inconvenance qui pouvait résulter de la présence du père et du fils à bord du navire où ils occupaient des grades à peu près égaux, débarqua le père.

Avec un peu de travail le fils devint aspirant de première classe, et le père se félicita encore d'avoir donné le jour à un garçon qui était devenu son supérieur. Funeste joie, triste orgueil de père! que de larmes il devait lui coûter!

La flottille de Boulogne fut créée. Il fallait bien des capitaines pour trois ou quatre mille prames, chaloupes canonnières, bateaux-plats, bombardes, péniches et bateaux-canonniers. Le père Larigot devint capitaine de canonnière en sa qualité de chef de timonnerie, grade dans lequel il devait stationner toute sa vie.

Le fils, par une singulière coïncidence, commandait une section de canonnières, qui se rencontra sur les côtes avec la canonnière que montait le père Larigot. Comme le guidon de commandement était à bord du fils, et que le père manoeuvrait fort mal, le commandant de la section ordonna, par un signal, les arrêts au capitaine de la canonnière dont il ne connaissait que le numéro et la mauvaise manoeuvre.

Le lendemain il apprit qu'il avait puni son respectable père, et celui-ci eut la douleur d'apprendre qu'il avait été puni par son garçon à la face de toute la flottille de Boulogne.

Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des leçons de mon fils, que d'un professeur étranger.

Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de timonnerie.

Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.

Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux, un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel ivrogne!

Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division d'Anvers.

Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les différents bâtiments qui composaient l'escadre.

Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter son billet d'embarquement.

—Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe, que....

—Comment vous nommez-vous?

—Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.

—Quoi! c'est encore vous? que le diable vous emporte!

—Que le diable t'emporte toi-même, entends-tu, mauvais garnement de fils!

—Capitaine d'armes, conduisez-moi cet homme à la fosse-aux-lions, et s'il raisonne, qu'on le mette aux fers.

—Ciel! est-il possible d'avoir un fils de cette façon! Mais non, tu n'es pas mon enfant, je te renie et je te maudis.

—Vous avez raison; je ne suis que votre supérieur. Conduisez cet homme à la fosse-aux-lions.

Le malheureux père alla maudire pendant sept à huit jours à la fosse-aux-lions et sa paternité et le sort qui le condamnait à croupir dans un grade où tous les blancs-becs d'aspirants lui avaient déjà passé sur le corps.

Mais le père Larigot dans son infortune avait du moins une consolation. La femme qu'il avait épousée malgré les calomnieuses représentations de son indigne fils, était encore jeune; elle avait voulu le suivre de Brest à Anvers, et, en dépit de la discipline du bord qui ne permettait pas aux bâtiments de l'escadre de recevoir des femmes, elle était parvenue à s'introduire sous un costume de novice. Un petit mousse assez espiègle, qui devina le travestissement de l'épouse du chef de timonnerie, parvint, en se rendant à bord dans l'embarcation du soir, à lui inspirer assez de confiance pour qu'elle lui avouât que c'était M. Larigot son mari, qu'elle allait voir sous le déguisement qui cachait son sexe.

Ce petit mousse était celui de l'enseigne Larigot; enfant trop dévoué à son maître, il répond à la pauvre dame:

—Oui, votre mari, je sais ce que c'est: mon maître n'a jamais dit qu'il fût marié, mais c'est égal. Aussitôt que nous serons arrivés le long du bord, vous vous glisserez par un sabord de la batterie avant qu'on ne vienne visiter l'embarcation, et je me charge du reste. Comme il fait nuit et que mon maître est couché, tout s'arrangera au mieux.

Le canot arrive, madame Larigot, aidée du petit mousse, se glisse comme un rat par le sabord entr'ouvert au-dessous duquel se balance l'embarcation. Le mousse saisit par la main celle qu'il croit être la mystérieuse maîtresse de son maître, et il la conduit, elle ignorante des usages du bord, dans la chambre même de l'enseigne Larigot, qui déjà dormait du sommeil le plus profond.

Une voix toute féminine le réveilla en tremblotant. La porte ouverte par le mousse se referme sur ce couple infortuné ou trop fortuné.... Comme on voudra.

—Mon ami Larigot, c'est moi!... si tu savais ce que j'ai été obligée de faire pour venir te voir à bord!... je me suis déguisée.

Et des baisers que la pauvre femme croit les plus conjugaux du monde, empêchent l'enseigne, encore tout étonné de sa bonne fortune inespérée, de répondre à d'aussi tendres preuves d'amour.

On assure que la nuit cacha, de ses voiles obscurs, une scène à peu près incestueuse.

Une demi-heure se passa; madame Larigot croyait toujours être dans les bras de son mari.

Mais l'erreur dura trop ou trop peu; dès qu'il ne lui fut plus possible de se méprendre sur la non-identité des personnes, la victime de cette méprise se mit à crier, en s'échappant des bras de celui qui n'était pas son époux. Le canonnier de faction à la porte de la Sainte-Barbe, où était la chambre de l'enseigne, accourt à ce bruit; on se réveille, des fanaux viennent éclairer la scène, et le fils Larigot reconnaît, dans sa facile et nocturne conquête, sa belle-mère!

A bord d'un vaisseau de ligne, les nouvelles de cette espèce circulent vite. On n'épargna pas, une demi-heure seulement, à la susceptibilité conjugale du père Larigot, la connaissance d'un événement qui devait encore ajouter à la haine qu'il avait conçue pour son malheureux fils. Méconnu, injurié et bloqué par lui! passe encore, s'écria-t-il, dans son délire. Mais co... co... cohabiter avec ce monstre qui déshonore mes cheveux blancs en subornant ma femme, non: je ne le souffrirai pas! Qu'on me donne un poignard, un pistolet, un couteau, n'importe quoi!

Le gardien de la fosse-aux-lions lui répond avec le plus grand sang-froid:

—Je n'ai rien de tout cela à votre service pour le moment.

—N'y a-t-il pas ici un épissoir?

—Oui, mais vous aurez bigrement de la peine à vous tuer avec ça.

—N'importe! j'essaierai; je ne puis plus vivre.

—Tenez, chef, voilà celui qui pique le plus.

Et l'infortuné père Larigot prend son épissoir et d'une main conduite par la rage, il s'enfonce violemment entre les côtes le fatal et lourd instrument que l'imbécillité du gardien lui a offert.

Le fils Larigot ne se montra pas inconsolable en apprenant la fin malheureuse de son père; lui-même périt d'une manière funeste quelque temps après, en prenant un bain de pied dans une assiette à soupe.

La morale de cette histoire déplorable est qu'on ne doit jamais naviguer à bord du même navire que son père.


III.

Dialogue

ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'ÉQUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.

Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expédition d'Alger.

Lhommic.—Sans être trop curieux, maître Lestume, pourrait-on demander si j'allons, oui ou non, à Alger, et si c'est sûr que l'on se tapera?

Lestume.—C'est possible; mais ce n'est pas si sûr que du vinaigre.

Lhommic.—Pourquoi donc cela?

Lestume.—Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sûr au monde.

Lhommic.—Mais c'est pas ça que j'voulais dire; j'voulais comme qui dirait vous d'mander si Alger est fort?

Lestume.—Est-ce que tu as vu des forts qui étaient faibles? Alger est un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort est un fort, quoi!

Lhommic.—Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si c'est une île?

Lestume.—C'est une île, et c'est pas une île; c'est une terre, et ce n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.

Lhommic.—Je me suis laissé dire qu'il n'y avait pas d'eau?

Lestume.—Qué qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau à demi-encâblure de la côte.

Lhommic.—Mais j'entendais de l'eau bonne à boire.

Lestume.—Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc le grand mal!

Lhommic.—C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit, mais quand on en est revenu.

Lestume.—C'est bon à dire à terre, c'te parole; mais à la mer, j'avons chaviré le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle chose quand on y va.

Lhommic.—Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons à ce fort d'Alger....

Lestume.—Eh bien! tant plus d'canons à prendre, tant plus à la part quand ils seront pris, comme disaient les frères de la côte de Saint-Domingue; mais t'as pas connu ça, toi, et t'as pas même assez d'connaissance pour l'avoir deviné.

Lhommic.—Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabinée, il n'file qu'huit noeuds.

Lestume.—C'est égal; qui va piano va sano, comme dit l'Anglais.

Lhommic.—C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tôt; car une fois que j'serons là....

Lestume.—Eh bien, une fois que tu seras là, au premier coup de sifflet d'embarque les grands canotiers! tu prendras ton aviron en forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout à terre, et quand t'auras débarqué le pousse-caillou, tu pousseras de fond avec la gaffe, et tu reviendras à bord prendre ton poste de combat, s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-été insulté, il faut en découdre, je ne connais que cela.

Lhommic.—Mais l'pavillon a-t-il été bien-t-insulté?

Lestume.—L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connaître, lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'étais donc pas là, quand il a fait un coup d'platine avec l'équipage? «Enfants! qu'il a dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-été blasphémé et molesté, et j'compte sur vous pour aller le laver dans le sang des Barbaresses

Lhommic.—Qu'est-ce que c'est que le sang barbaresse?

Lestume.—Imbécile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?

Lhommic.—C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans Alger?

Lestume.—Je crois bien, puisqu'ils ont insulté l'pavillon d'Henri IV.

Lhommic.—Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV n'était pas dans la marine.

Lestume.—Allons, t'es trop borné pour entrer avec moi dans les explications de l'histoire. Mais j'suis pas fâché d'aller un peu m'taper avec ces parias-là; il y a long-temps que j'n'avons entendu des grognards de 36; je commençais à me rouiller.

Lhommic.—Mais vous étiez pas moins, pourtant, à Navarin?

Lestume.—Oui, mais ça compte pas, ça. Les Turcs, c'est pas des matelots: c'est des chalandous de la rivière de Nantes, et c'est pas plus marins que des Parisiens.

Lhommic.—Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouillé, que d'me dérouiller à coups de boulets.

Lestume.—Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demandé z'au capitaine de frégate à te donner z'un poste sur la dunette, parce que c'est là qu'il y a le plus de tabac à recevoir dans un combat, et ça forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au capitaine d'armes, qu'est mon ami: «Quand vous ferez votre ronde dans l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pièces, faites-moi l'amitié d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-été recommandé, s'il n'y va pas rondement.» Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien sûr d'être pas manqué.

Lhommic.—A votre idée, maître Lestume! Mais c'est z'une drôle de recommandation que vous avez donnée là au cap'taine d'armes.

Lestume.—Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services à la mer, comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant de Brest, aura fait la galine à bord d'un vaisseau où c'que maître Lestume a été contre-maître du gaillard d'avant, et dans un combat où il y a des coups, Dieu merci, à recevoir pour tout l'équipage.


IV.

Première Causerie du gaillard d'avant.

Le novice Ivon.—Dites donc, maître Laouénan, vous qu'avez vu le Grand-Mogol, qu'est-ce que c'est, sans être trop curieux?

Maître Laouénan.—C'est un Mogol qu'a une barbe respectable, toute blanche, jusqu'à son pont de culotte, et qui, tout d'même, n'a pas de pantalon, attendu que c'est une manière de Turc ou d'Ottomane, comme on dit dans le pays.

Le novice Ivon.—Ah çà, c'est-il tout d'même un bon homme?

Maitre Laonénan.—C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tête net, avec un sabre ou une façon de damas.

Ivon.—Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la même chose, dans le pays?

Maître Laouénan.—Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en fait d'histoire naturelle. Les Turcs, c'est ceux qu'habitent comme qui dirait la Turquie; les Ottomanes, c'est les chrétiens qu'adorent Mahomet, ou, autrement dit, le prophète.

Ivon.—C'est pas moins un drôle de nom, Ottomanes, et je serais curieux d'savoir où ils ont été chercher cette parole-là.

Maître Laouénan.—C'est pas une parole; c'est une qualification indigène, ou, autrement, intrinsèche; et ça vient du pourquoi qui fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canapés, comme de véritables cagnes, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en velours escramoisi avec des clous dorés en cuivre.

Ivon.—Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et ça paraît-il un malin b...?

Maître Laouénan.—Oui, mais tant soit peu féroce. Quand il m'a z'aperçu, il a vu à ma figure et à ce que son interprète lui a soufflé à genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'étais-t-un Français de nation. Il reconnaît tous les pavillons des individus à la physolomie de chacun.

Ivon.—Je me suis laissé dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup les Français?

Maître Laouénan.—Eh bien, tu t'es laissé dire une bêtise, mon garçon. Sur trente-six ingrédients que j'étiommes là, Anglais, Portugais, Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt à vingt-cinq coups de trique à l'orientaliste, attendu qu'il m'avait reconnu pour Français: c'est des égards qui n'étions pas dans le traité. Les autres ont reçu la doudouille complète, à la mode du pays.

Ivon.—C'est pas moins heureux pour vous, d'avoir vu du pays.

Maître Laouénan.—Il n'y a que les voyages qui forment l'homme; et autant de pays qu'on a vus, autant de fois que l'on est propre à tout. Quand on sait demander un verre de vin dans toutes les langues, on ne meurt jamais de faim, dans aucune partie du monde, avec un doublon d'Espagne dans sa poche, et moyennant qu'il y ait du pain où ce que l'on est.

Ivon.—Ah ça, où ce que j'allons de l'heure qu'il est?

Maître Laouénan.—Dans l'Archipelle, où ce qu'il y a l'île de Cythère, consacrée à Vénus, la déesse de la beauté et des rhumatisses, comme l'a découvert un chirurgien-major que j'avions dans notre voyage d'exploraison.

Ivon.—Qu'est-ce qu'on peut voir de bon dans l'Archipède?

Maître Laouénan.—Dites donc, vous autres, v'là-t-il pas une espèce de malgache et de paliaca qui me demande ce que l'on peut voir de bon dans l'Archipelle?... Mais, double lofia, dans l'Archipelle, on voit l'Archipelle; c'est comme si tu me demandais ce que tu vois quand tu te fais la barbe.

Ivon.—Eh bien, quand j'me fais la barbe, j'vois mon miroir.

Maître Laouénan.—Et dans ton miroir, qu'est-ce que tu y vois?

Ivon.—Ce que je vois dans mon miroir?

Maître Laouénan.—Oui, qu'est-ce que tu y vois? Attendez un peu, vous autres; il va vous dire ce qu'il voit dans son miroir, quand il s'y voit....

Ivon.—Eh bien, je m'y vois, quoi!...

Maître Laouénan.—Tu n'y vois qu'une b... de bête, comme tu seras toute ta chienne de vie, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit qui t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'écoute du petit foc, qui ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour faire comme le berger et mettre un cornichon à l'ombre.


Deuxième Causerie du gaillard d'avant.

Un matelot.—Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en avez, par manière d'acquit seulement.

Le conscrit halant.—Savez-vous comment on nomme la mer où nous naviguons?

Le matelot.—La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure du lac Cacafouin.

Le conscrit.—Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de ce lac-là.

Le matelot.—C'est que vous n'avez jamais appris la géographie.

Le conscrit.—Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas sur la carte.

Le matelot.—C'est que vous n'avez jamais regardé la carte avec vos lunettes, et en vous bouchant le nez.

Le conscrit.—Qu'est-ce donc que ce lac?

Le matelot.—C'est-z-un lac de poudre liquide à fumer les cannes à sucre: on navigue, dans c'te mer-là, la tête en bas, les pieds en haut, avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le dernier bouton de la guêtre.

Le conscrit.—Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.

Le matelot.—Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dépens du passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?

Le conscrit.—Mais, le passager, c'est moi.

Le matelot.—Trop honnête pour vous dire le contraire; mais le passager, c'est une manière de malle vivante, qui boit, qui mange, qui dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de Brest à l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir sur leurs pieds, et à qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la ligne dans une longue-vue où vous mettrez un cheveu.

Le conscrit.—Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?

Le matelot.—Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, à moins que vous n'ayez trois cents kilos de gaîté clouée, doublée et chevillée en cuivre dans l'âme.

Le conscrit.—Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?

Le matelot.—C'est le curé de la ligne, qui donne la bénédiction avec des tuyaux de pompe à laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand il éternue.

Le conscrit.—Et la ligne?

Le matelot.—C'est un grand câble que le grand Chasse-F... a filé par le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la côte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-être, que le grand Chasse-F...?

Le conscrit.—Pas plus que le lac Cacafouin.

Le matelot.—Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille à Lyon et à Rouen pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touché sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupré a été chavirer tout ce qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Espérance.

Le conscrit.—C'est donc un bien grand vaisseau?

Le matelot.—Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'était engagée dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.

Le conscrit.—L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-là, je crois bien.

Le matelot.—Si, peut-être, mais dans l'année de j'ten f...; il y a trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrière; le commandant n'a seulement pas été réveillé par le charivari que font les caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, à un demi-pouce de nez près, est tombé dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas encore rendu à fond de cale: ce particulier-là tombe toujours; il sera mort d'âge avant de se casser les reins.

Le conscrit.—Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...? c'est sans doute le Père Eternel?

Le matelot.—Le Père Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de chaloupe, à bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que notre seigneur Jésus-Christ fait du feu sous la chaudière de l'équipage, sans avoir pu encore arriver à faire bouillir la soupe et à faire cuire les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits pois à la ration.

Le conscrit.—Pourquoi donc que les matelots inventent des bêtises comme ça?

Le matelot.—Mais ils inventent ces bêtises-là pour vous faire croire qu'ils sont plus bêtes que ceux-là qui les écoutent pendant une heure, comme vous le faites là.

Le conscrit.—Vous vous moquez donc de moi?

Le matelot.—Pas trop; mais à vous voir ouvrir la bouche comme une gamelle de sept, j'commence à croire qu'en fait de gaudichonneries, vous avez chargé plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'éloigne en regardant gaîment le conscrit de côté, et en chantant à plein gosier:

Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!)


V.