Causeries de Marins.

Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrière des rayons d'un soleil ardent, et l'équipage inoccupé se livrait à ces entretiens bizarres, saccadés, variés et quelquefois piquants, comme tout ce qui porte l'empreinte du caractère saillant des marins. Nous nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me l'avait déjà fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en regardant à chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de brise ne s'élevait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise, fumait indolemment un cigare, allongé sur son banc de quart, comme s'il avait foulé l'ottomane la plus élastique.

—Théodore, dit-il brusquement au matelot qui était à la barre du gouvernail, où diable as-tu donc perdu ton oeil!—Ma foi, cap'taine, répond le matelot, un peu embarrassé de cette question imprévue..., vous me demandez où c'que j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai perdu à la lecture..., et puis d'un coup de poing.—Ah! tu sais donc lire?—Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal à l'apprendre pour m'en souvenir; et tenez, l'endroit où j'ai fait mon éducation, n'est pas loin de nous à présent. C'est à Saint-Georges-des-Bermudes. J'étais prisonnier là, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le même navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'École du canon à bord des vaisseaux de S.M.I. et R.—Mais qui donc t'a défoncé l'oeil qui te manque?—Est-ce que je ne vous l'ai pas déjà dit: il a coulé à la lecture, et puis un coup de poing de bout d'un mauvais sujet, un espèce de maître de danse d'à bord du Messager m'a fait le reste dans une dispute ou c'que je n'avais pas tort.—Que faisais-tu donc aux Bermudes, quand tu y étais prisonnier?—Mais je montrais la langue française, quoi, cap'taine!—Toi, la langue française! et savais-tu assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes élèves?—Pardieu, je crois bien! j'étiommes deux prisonniers qui saviommes l'anglais et le français, comme les Anglais même et des capitaines de vaisseau! A ce dernier trait de naïveté et de modestie, le capitaine ne put s'empêcher de rire aux éclats; le matelot au contraire semblait piqué de ce que son chef se permît d'élever des doutes sur son savoir en fait de langues.—Mais, cap'taine, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutôt un coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traversée.—Mousse! s'écrie aussitôt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes après avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le capitaine ouvre alors et présente à Théodore.—Tiens, lis-moi ce titre-là.—Cap'taine, dit Théodore, un peu embarrassé, j'vous préviens que j'entends bien l'anglais à la parole, mais que je ne sais pas bien lire à l'écriture ni à la lecture.—C'est égal, lis-moi cela.—Théodore songe alors à déchiffrer le titre de la brochure: The pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c... b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert... B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte.—Eh bien! reprend le capitaine, après que Théodore a fini sa laborieuse appellation, ce n'est pas difficile à traduire cela! Sais-tu ce que ça veut dire en français?—Ma foi, ça veut dire, répond le matelot, assez en peine d'attacher quelques idées aux mots de Coast et d'Atlantic, ça veut dire que...—Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!—Eh bien! cap'taine, ça veut dire en bon français que le pilote, ou celui qui tient à présent la barre, blague fort, après avoir bu l'coup de chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voilà!


II.