Le Chien de l'artillerie de marine.
Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de Munito, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en titre, le chien la Bombarde; chaque canonnier était son maître, et le régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui valaient sa gentillesse et son utilité! car la Bombarde n'était pas un chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa nourriture.
Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée. Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il mordait très-dur ses égaux, le chien la Bombarde! En un mot, personne n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa race.
Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de l'immense port de Brest, la Bombarde prenait le pas en partant de la patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os de la viande mangée par les malades.
Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la dernière des nombreuses stations du port.
Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa haute porte pour laisser passer la Bombarde dans ce port si bien gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins.
Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre la sûreté générale.
Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure, à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.
Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une gournable en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui soupire après la liberté!
Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux, invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou sa baïonnette dans le corps, et crie: A la garde!
La Bombarde avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même, comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui dire: Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la vie?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée.
Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la garde, et la garde, sur les pas de la Bombarde, était certaine de faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de la Bombarde. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents que certains chiens?
Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu aurais à faire à tout le régiment.»
Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de la Tonnellerie. La Bombarde commence, comme d'habitude, son service à minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, la Bombarde recule; il revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré, par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le déranger si mal à propos. La Bombarde s'irrite; le conscrit se met en colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.
Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...—C'est moi, répond niaisement le conscrit.—Vous, gredin?—Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu aussi!—Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel! Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.—Sans doute que je la descendrai!—Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le régiment te passe sur le corps.»
Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de la Bombarde, enveloppés dans une capote, passent la nuit au corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde, relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès de la porte de Landernau. Là, le vengeur de la Bombarde force son meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit va rejoindre celle du chien de l'artillerie, si toutefois un chien qui eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.
Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne qui a vu, depuis le trépas de la Bombarde, la guerre et la mort renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla le service pendant toute sa vie.