Suprême félicité du Matelot.

Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême bonheur?—Dans le vin? direz-vous peut-être.—Non pas exclusivement.—Dans l'amour du sexe?—Non pas encore exclusivement.—Dans la bonne chère?—Est-ce qu'il la connaît, lui? est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf salé suffisent?—Où donc le matelot place-t-il sa félicité?—Vous allez le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau bas et l'oeil baissé, lui est accordée.

En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays, et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à tous deux.

Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu, c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le bouquet.

Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui; dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais signe.

Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale, mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme.

Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où les grippe-jésus, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel, c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de se soustraire.

Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de quart.

—Lieutenant, me voilà rendu z'à bord.

—C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?

—Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde.

—Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?

—C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.

—Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.

—Merci, mon lieutenant.

Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée. Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le questionnent avec curiosité.

—Comment! tu as bûché trois gendarmes?

—En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat.

—Et la garde?

—La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai t'entrebâillée, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier, lieutenant, me v'là z'à bord, dira à ses camarades la calle que j'ai t'ouverte. L's euphonique est pour le langage élevé; le t tudesque pour la conversation familière.)

—Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé l'oeil au beurre roux?

—C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans lunettes, encore.

—Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de brodure au crochet?

—Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19 francs, qui était si bonne.

Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la permission d'aller t'à terre.»

Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la sienne!


X.

Maître Lahoraine

OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.

Un homme aux formes sèches et arides, au teint maroquiné, se promène, le sifflet d'argent à la ceinture, sur les passavants du vaisseau le Régulus. C'est maître Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'élite que Brest fournit à la marine militaire.

Sur une des caronades du gaillard d'arrière, un jeune aspirant, le hausse-col sous le menton, s'étale nonchalamment et regarde avec distraction le haut du grand mât dans le gréement duquel des matelots, huchés çà et là, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de l'enseigne de quart. Il se lève en bâillant, jette quelques pas indécis sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrière, et puis il accoste maître Lahoraine.

—Eh bien, maître Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir la goutte?

—Il faut bien, monsieur. Et vous, vous bâillez, à ce que j'ai l'honneur de voir, pour vous dégourder?

—Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!

—Que voulez-vous? notre métier ne se compose que d'embêtements. Aussi j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire marin, je l'étranglerai plutôt comme un canard, le gueux!

—Est-ce que vous seriez encore de mauvais poil, maître Lahoraine?

—Comment voulez-vous que ce soit autrement à bord de cette baille à brai, avec un équipage de danseurs et de maîtres d'armes! Ça sait friser une contredanse au Plaisir de Brest, mais c'est un bon à rien à bord, quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propreté, qui est l'âme du vaisseau. Il est à six cent cinquante hommes, cet équipage-là, n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre bordée que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une poule-mouillée, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis là, d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que vous êtes un honnête homme!

—Je conviens que vous avez affaire à des conscrits qui ne valent pas encore un vieil équipage; mais ils ont du zèle et font tout leur possible.

—Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous êtes encore jeune. Dans notre métier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible qu'il faut faire, mais l'impossible.

—L'impossible! c'est bien facile à dire, cela; mais comment me prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas être fait, qu'il faut faire dans notre métier?

—Comment?

—Oui, comment?

—Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a d'hommes dans cette grande hune?

—Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.

—Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans quatre, que diriez-vous?

—Je croirais que vous voulez là une chose impossible.

—C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A présent, vous allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et à ma façon.

Maître Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus, il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un ordre.

Les gabiers écoutent attentivement....

Un des gabiers répond au coup de sifflet du maître:—Holà!

Maître Lahoraine, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil d'intelligence à l'aspirant:—Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te grand'-hune?

Un des gabiers.—Maître Lahoraine, je sommes quatre.

Maître Lahoraine.—Eh bien, puisque tu es à quatre, mes enfants, descends trois, et reste à deux là haut.

Un des gabiers, après un moment d'hésitation.—Mais, maître Lahoraine, je vous ai dit que nous étiommes à quatre.

Maître Lahoraine.—Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je suis sourd?

Le gabier.—Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux; si, à quatre, il en descend trois, nous ne restrommes qu'à qu'un.

Maître Lahoraine.—Qu'à qu'un! Je veux que tu descendes trois, et que tu restes à deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai régler mon compte après, et te prouver que, qui de quatre ôte trois, reste deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de maître Lahoraine à l'aspirant, qui écoute, qui regarde et qui attend.)

Les trois gabiers descendent. Le maître les compte à mesure qu'ils défilent silencieusement devant lui, l'épissoire au poignet, et le morceau de suif sur le chapeau.

—C'est bon, te voilà trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si je trouve mon compte.

Le maître monte, en se balançant avec calme, dans la hune, où le seul gabier, pour attendre l'événement, se dispose à essuyer la sévère investigation de son impassible chef.

—Combien es-tu dans ta hune, mon garçon? demande le maître en passant ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort étroit de son pantalon bleu.

—Maître Lahoraine, je suis à un, comme vous voyez bien.

—En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi! Attends, attends un peu!

Et là-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert à fustiger le malheureux gabier, qui n'a pas pu présenter à maître Lahoraine ses comptes en règle.

Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.

Maître Lahoraine.—Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de grand'-hune, que le feu du ciel chamberde?

—Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un?

—Comment?... Aussitôt que ces trois mateluches qui sont descendus auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous disais tout-à-l'heure.

—Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le stratagème?

—Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien, qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus moyen, depuis qu'on nous donne des matelas pour des matelots et qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus par livres, onces, pintes et chopines, mais par kakagramme et cocolitre; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis! Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre marine?


XI.