X
Enfin le lendemain arriva, l’indécision de Louise durait toujours.
On frappa à sa porte.
—Mademoiselle, dit Clodomir, je viens connaître ma destinée.
Le bohême était pâle et ému.
Louise fit un effort pour parler.
—Croyez, monsieur, à la grandeur de ma reconnaissance pour l’offre inespérée que vous avez daigné me faire. Mais, je ne dois, je ne puis... et des larmes arrivèrent à ses yeux.
—C’est-à-dire, mademoiselle, que vous refusez.
—Monsieur, de grâce, croyez...
—Ah! s’écria Clodomir, orgueil stupide, fausse honte petite et misérable! pourquoi ai-je tardé? Je le sens, aujourd’hui vous en aimez un autre. Et comme Louise se taisait: Oui, j’en étais sûr, et moi, pourtant, depuis longtemps je vous aime. Mon offre est celle d’un honnête homme qui vous offre de partager ses heureux et ses mauvais jours, et l’autre!...
—Oh! monsieur, épargnez-moi!...
—Peut-être, mademoiselle, ai-je été trop brusque, trop pressant, peut-être voudriez-vous réfléchir?
—Non, monsieur, non, c’est désormais impossible, lui dit Louise, plus froide et plus pâle qu’un marbre, c’est impossible, reprit-elle plus bas, adieu...
—J’obéis, mademoiselle, mais avant, et pardonnez ce que je vais vous dire... peut-être un cœur, un bras dévoué vous seront nécessaires... alors souvenez-vous de moi.
Et laissant une carte sur le bord du métier de Louise, il s’enfuit; les larmes le suffoquaient.
—Oh! s’écriait-il, cette femme que j’aimais, dont je voulais faire ma femme.... elle est la maîtresse de Max, il en a fait son jouet dans un jour de caprice. Ah! je me vengerai.
Max, durant ce temps, assis sur un des bancs du jardin, avait aperçu Clodomir. Lui aussi, il crut deviner.
—Niais, cent fois niais, se dit-il, elle se joue de moi et je l’aime, je l’aime!... alors ses poings se crispaient de colère, elle aime Clodomir, le vertueux défenseur de la vertu outragée.
Ils doivent bien rire de moi.
A cette idée, le vicomte furieux, courut chez Clodomir. Il entra dans l’appartement comme un fou. Le bohême venait de rentrer. Tous deux se continrent. Car à tous les deux la même idée leur vint de se précipiter sur l’autre.
—Clodomir, dit le vicomte, Louise est ta maîtresse, elle t’aime, tu l’as nié jadis, aujourd’hui je sais tout, et son geste était menaçant.
—Tiens, dit le bohême en jetant sur la table sa lettre que Louise lui avait rendue, lis, et vois lequel de nous deux...
—Je te le jure, sur la mémoire de ma mère, dit Max, elle n’est pas maîtresse.
—Alors, écoute bien ceci: de cette jeune fille j’ai voulu faire ma femme, une fausse honte m’empêcha de l’avouer; depuis longtemps je l’aime, désormais elle ne peut être à toi qu’à la condition de l’épouser; elle ne sera jamais ta maîtresse, moi vivant.
Maintenant, adieu, en te trouvant sur ma route, tu as brisé le rêve le plus cher de ma vie.
Fais Louise heureuse et honorée, alors je puis être encore ton ami.
Max regagna l’hôtel tout pensif.
XI
LES PROJETS.
Tout n’est qu’heur et malheur.
Ainsi, pour la première fois, dans l’esprit de Max, l’idée de Louise se trouva rapprochée de l’idée de mariage.
Le cœur du vicomte avait fait tant de chemin en moins de six mois que cette idée, qui autrefois lui eût semblé la plus bouffonne du monde, lui paraissait maintenant presque naturelle.
Il en était à peser les difficultés, à chercher un moyen de les vaincre.
Son plus grand embarras était de faire accepter son mariage par ses amis, par ses connaissances, à se sauver du ridicule, la seule chose vraiment redoutable.
—L’originalité me tirera de là, pensait-il, je m’afficherai autant que possible, ce sera un esclandre; mais, au bout de huit jours, personne n’en parlera plus. Maintenant on ne se marie plus que pour de l’argent; j’aurai pour moi les gens exaltés et les jeunes femmes sentimentales.
Quant à son père, le sévère comte de Tressang, Max ne doutait pas d’avoir son consentement, en lui présentant la chose d’une certaine façon.
Restaient encore quelques scrupules, quelques vieux préjugés, l’absence de Louise les dissipa tous.
Le vicomte se résolut donc à une grande démarche. Un beau jour il se présenta chez Louise:
—Mademoiselle, dit-il sans préambule, je viens vous demander si vous voulez être ma femme.
XII
LA PLUS RICHE HÉRITIÈRE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN.
Le rêve de tous les lions ruinés était à cette époque mademoiselle Henriette de Chevonceux.
C’était une grande jeune fille aux cheveux d’un blond fade, aussi acariâtre que riche, et qui, pour surcroît d’agréments, possédait une bosse que toute l’habileté de ses couturières pouvait à peine dissimuler.
Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et régnait en despote à l’hôtel de sa mère, vieille femme qui cherchait encore à réparer des ans l’irréparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.
Cette respectable marquise professait pour sa fille une idolâtrie qui tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par conséquent avaient eu à en souffrir, l’horrible caractère de mademoiselle de Chevonceux.
—L’aveuglement maternel, disait-on.
Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration passionnée, cette inaltérable tendresse, avaient une source moins noble.
Feu le marquis de Chevonceux, joueur affréné, viveur émérite, avait laissé à sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque rien à la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes, à peu près, la misère, pour elle.
Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme campagnard, avare et colossalement riche, avait disposé en faveur d’Henriette de toute sa fortune, évaluée par les plus modérés à cinq ou six millions.
Henriette, majeure et fille de tête, tenait les clefs du coffre-fort; c’était elle qui défrayait le train princier de la maison, tenant compte des recettes et des dépenses avec autant d’exactitude qu’un procureur, rognant sur les mémoires, mais jetant l’or au moindre de ses caprices, fournissant à ceux de la marquise.
Elle ne réclamait en échange de ses largesses qu’indulgence pour toutes ses fantaisies, amitié et surtout obéissance aveugle.
Faute de quoi, elle l’avait nettement expliqué à la vieille marquise, elle se mariait, se séparait d’elle, sans lui faire la plus légère pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine des Chevonceux.
C’était là l’épouvantail de la marquise, la source où elle puisait son affection.
Un matin, Henriette se présenta chez sa mère, il était neuf heures à peine; la marquise, qui avait passé une partie de la nuit à jouer au wisth avec Mgr l’archevêque d’Araria, dormait encore d’un profond sommeil.
Sa fille l’éveilla brusquement.
—Ma mère, je voudrais vous parler de suite, s’il est possible. La marquise, terriblement contrariée, se souleva légèrement sur ses coussins.
—Est-il bien nécessaire que ce soit de suite?
—De suite, ma mère.
—Alors, je vous écoute; cependant je ne vous dissimulerai pas, Henriette, que je suis bien fatiguée ce matin.
—J’aurai fini en un instant, ma mère; je suis venue vous dire que j’ai enfin trouvé un mari de mon goût, et que je veux me marier.
La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains d’un air épouvanté.
—Mais, ma fille... essaya-t-elle.
—Oh! soyez sans crainte, ma mère, continua l’impassible Henriette, vous demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la maîtresse, vous serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas à mon affection?
La marquise respira un peu:—J’ignorais, Henriette, qu’un nouveau parti se fût présenté; quel est ce jeune homme?
—Il ne s’est pas présenté du tout, il n’y a peut-être même jamais songé, ajouta Henriette pensive.
—Comment! mais alors, et les convenances?
—J’ai compté sur vous, ma bonne mère.
—Sur moi? et pour quoi faire?
—Mais pour aplanir les difficultés, l’homme que je veux pour mari est M. de Tressang.
—Oh! Henriette! un homme ruiné.
—Raison de plus, il me devra tout; puis, j’en ai assez pour deux, et, d’ailleurs, son père est riche.
—Un débauché!
—Gage de sagesse pour l’avenir.
—Un joueur, un joueur!
—C’est faux, ma mère, c’est faux.
—On le dit, ma fille.
—Oui, les envieux, les méchants, car enfin, ma mère, le vicomte est certainement l’homme le plus distingué que nous ayons reçu cet hiver.
—Il a bien des envieux alors.
—Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me plaît.
La marquise ne répondit plus. Comme d’ordinaire, elle subissait l’influence; cependant une idée la prit, qui lui fit faire un soubresaut sur ses oreillers.
—Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais à peine.
—Assez pour l’aimer.
—Mais, ma fille, ce n’est pas une raison, cela.
—C’est une raison, ma mère.
—Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela n’est pas reçu. Te connaît-il? t’a-t-il remarquée? t’a-t-il fait pressentir?....
—Absolument, rien.
—Eh bien, alors?
—Mais, ma bonne mère, dit Henriette avec un geste d’impatience, comprenez donc que c’est pour cela, précisément, que j’ai compté sur vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le vicomte sera, j’en suis sûre, un excellent mari, si j’allais plus tard épouser un homme tyrannique qui voulût nous séparer... Oh! je serais bien malheureuse, et vous, ma mère?
Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule, avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans fêtes, sans voiture....
—Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mère ne te fera pas défaut, ta volonté sera faite, je vais réfléchir.
—Ah! merci, ma mère, je suis rassurée maintenant; je compte sur vous, et Henriette sortit.
—Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde, les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j’étais la maîtresse!