LV

Paris, 14 août 1867.

Mon cher Roux,

Puisque le sieur Bellevaut[4] prend l'attitude d'un croquemitaine, je te prie de faire, à l'occasion, la grosse voix, pour lui montrer que nous ne sommes pas des petits enfants et qu'on ne nous avale pas d'une bouchée. Sois ferme et digne.

Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête féroce que tu n'as qu'un mois à rester là-bas et que tu ne veux pas partir avant d'avoir tout réglé. Là est le grand point. Bellevaut te dira sans doute qu'il a le temps, que rien ne presse. Insiste, force-le à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu'il doit être joué. Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne auprès du directeur et oblige-le à revoir la pièce avec toi, à faire les changements nécessaires, en un mot à donner au manuscrit sa forme définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la pièce que lorsque toutes les modifications auront été faites. Et, pour arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera mûri à point, remets-le à des copistes, qu'Arnaud te trouvera,—et occupe-toi ensuite de la censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que Bellevaut n'ait plus qu'à monter et à jouer la pièce, afin que nous n'ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance. Ta conduite est donc toute tracée: avant tout, arrêter le manuscrit, puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d'étude avant ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te rendre compte de la mise en scène.

Je ne saurais trop te le répéter, l'important est d'en finir avec les remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le vague.

Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n'est certes pas plus longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe, s'il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous conservons l'attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu'on touche à Daniel: il est l'originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs, tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du drame, tu peux couper sans me prévenir; autrement, avertis-moi. Je ne veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme, je tiens à nos personnages et à nos phrases, puisqu'il veut faire le méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J'avoue que je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces un si vilain portrait.

Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le volume et pour les autres théâtres où nous n'aurons pas affaire à un ogre.

Tiens-moi au courant. Je ne serai pas tranquille que lorsque Bellevaut aura accepté le manuscrit. Aurons-nous une actrice suffisante pour le rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre.

Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du drame dans le Messager, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et doit nous imprimer notre ours.

Écris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps, et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun empêchement derrière toi.

Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame.

Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés.

Une bonne poignée de main.

Émile Zola.

Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.

Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut. Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera définitivement arrêtée.—Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi; dis-lui,—et donne les raisons,—que tu ne peux faire copier la pièce sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être.

D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que, lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai trois copies et que la censure aura prononcé.»