LVI
Paris, 25 août 1867.
Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle de Clairon. J'approuve aussi,—puisqu'il le faut,—l'explication des toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement, je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant, heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange, et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires, mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages, quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même, pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis.
Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun changement.
Ton sous-titre, maintenant. Je t'avoue que je n'aime pas du tout «ou l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, troisième édition, n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de changer notre titre et d'appeler la pièce: les Drames de Marseille. Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir.
Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas combien cela t'a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d'argent à Marseille. En tous cas, écris-moi, si tu veux que je t'adresse ma part des frais.
Donc, tu n'as plus qu'à revoir Bellevaut et à t'occuper de la censure. Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale publique. Il faut que nous ayons l'autorisation avant ton retour. Quant à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui prouver que le drame n'est pas trop long, et ne lui accorde, autant que possible, aucune coupure.
Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant Hernani. Cela est bien vague. J'ai le projet,—peu arrêté, il est vrai,—d'aller à Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués au commencement ou à la fin d'octobre. A huit jours près, tu peux m'envoyer ce renseignement.—Le malheur est que si je ne suis pas là, nous n'aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J'ai peur qu'on n'abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t'éloigner, tu feras bien de t'occuper des représentations, comme si je ne devais pas aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse. En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première.—Il est une autre question grave. Il faut que la pièce soit imprimée pour pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en volume. Il est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir pour traiter.
Je vais lancer la réclame au Figaro. Si elle passe, je t'enverrai le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les journaux de Marseille. Vois surtout Émile Barlatier[5], en mon nom.
Tu me dis que le roman «a produit une fâcheuse impression». Cela est vague. Tâche donc d'avoir des détails, pour me les donner à ton retour. Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le peuple est avec moi (c'est un jeune Provençal dont je viens de recevoir la visite, qui m'a dit cela). On me dit en outre qu'Arnaud seul est mis en cause et qu'on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu'on me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire la vérité. Vois ce que c'est que «la fâcheuse impression», et vois-le de près. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Tu sauras m'avouer où j'en suis dans l'amitié des Provençaux.—Surtout ne parle pas de cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d'y faire songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu'il en naisse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs, s'il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de tous les diables.
Écris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques.
Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et une bonne poignée de main de moi.
Émile Zola.