IV

Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de tel conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe, leur rayonnement autour de l'Inde, est un fait historiquement démontré.

On a parlé, pour combattre cette thèse, de difficultés considérables qu'aurait forcément rencontrées cette importation d'une masse de contes orientaux en Europe. «Pour que les habitants des campagnes, a-t-on dit[48], soient imprégnés de certaines traditions, superstitions ou croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations, ou l'expansion d'une doctrine religieuse.» Nous avons répondu, il y a déjà quelques années, à cette objection[49]. Il nous est impossible de voir quelle «difficulté» les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à «se faire adopter par masses populaires et rurales.» Il existe, sous ce rapport, une grande différence entre les «superstitions» et les contes. Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne «imprégné», si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, «un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre.» Mais les contes, est-il besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte indien,—conte merveilleux ou fabliau,—s'est trouvé du goût d'un marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce marchand, ce voyageur, l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui pour le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manière que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-même nous avons recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient été apportés dans le village, peu d'années auparavant, par un soldat qui les avait entendu raconter au régiment. Voici encore un autre exemple. Un professeur à l'université d'Helsingfors, en Finlande, M. Lœnnrot, demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé plusieurs années au service tantôt de pêcheurs russes, tantôt de pêcheurs norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempête empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter des contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'était trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empêché de saisir le sens général de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand ensuite, revenu au pays, il racontait ces mêmes contes dans les longues soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].

Le témoignage de ce Finlandais est intéressant. Il montre bien, notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston Paris: «Les contes qui forment le patrimoine commun de tant de peuples, se sont assurément modifiés dans leurs pérégrinations, dit M. Paris[51], mais les raisons de ces changements doivent être cherchées presque toujours dans leur propre évolution, si l'on peut ainsi dire, et non dans l'influence des milieux où ils ont pénétré. Un conte à l'origine est un, logique et complet; en se transmettant de bouche en bouche, il a perdu certaines parties, altéré certains traits; souvent alors les conteurs ont comblé les lacunes, rétabli la suite du récit, inventé des motifs nouveaux à des épisodes qui n'en avaient plus; mais tout ce travail est déterminé par l'état dans lequel ils avaient reçu le conte, et rarement il a été bien actif et bien personnel.»

La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans aucune difficulté.