V

Nous ne dirons qu'un mot des traits, des épisodes, épars dans la littérature mythologique de la Grèce et de Rome, et que l'on peut légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, nous sommes tout à fait de l'avis de M. Reinhold Kœhler: «Il ne s'en trouve, dit-il, qu'un très petit nombre; car il faut assurément laisser de côté les essais qu'on a faits de ramener de force certains de nos contes à la mythologie grecque[52].» Parmi les rapprochements innombrables que nous avons eus à faire dans les remarques de nos contes, c'est à peine si,—en dehors de la fable de Psyché, qui n'est pas un mythe[53],—nous avons eu à citer trois ou quatre fois la mythologie gréco-romaine[54].

La mythologie germanique entre également pour peu de chose dans les comparaisons que l'on peut faire à propos des contes populaires actuels, même allemands. C'est ce que disait, il y a une vingtaine d'années, M. Kœhler, s'adressant particulièrement à ses compatriotes: «Ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher, et naturellement de trouver, dans chaque conte allemand un vieux mythe païen affaibli et défiguré, comme plus d'un mythologue allemand a trop aimé à le faire... On court risque ainsi,—un homme très versé dans la mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement l'observation,—de prendre des idées bouddhiques pour les idées de notre antiquité germanique[55]

Combien de fois aussi l'on s'égare quand on juge ces questions d'origine par des raisons que nous appellerons de sentiment! Prenons, par exemple, une «chanson de geste» célèbre, le poème d'Amis et Amiles, qui remonte au onzième ou au douzième siècle. «Amis et Amiles, dit M. Léon Gautier[56], sont deux amis, et le modèle des parfaits amis... Or Amis devient lépreux; Amiles a une vision céleste, et apprend qu'il guérira son ami en le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles n'hésite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver son ami qui lui avait autrefois sauvé la vie et l'honneur. Mais Dieu fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, ajoute M. Léon Gautier, voilà une fiction terrible, et il n'en est guère qui aient plus le parfum de la Germanie.»—Il est probable que le savant écrivain n'aurait pas fait cette réflexion s'il avait connu le vieux conte suivant de la Vetâla-pantchavinçati sanscrite: «Vîravara s'est mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin les gémissements d'une femme, envoie Vîravara pour savoir le sujet de ce chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vîravara interroge la femme, et apprend qu'elle est la Fortune du roi: elle pleure parce qu'un grand malheur le menace, mais ce malheur pourra être détourné, si Vîravara immole son fils à la déesse Devî. Le fidèle serviteur, pour sauver son maître, offre à la déesse le sacrifice qu'elle demande; puis, dégoûté de la vie, il s'immole lui-même. A cette vue, le roi veut se donner la mort, mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et son père[57].»—Dans un conte populaire indien du Bengale (Lal Behari Day, no 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur certains points. Les héros de ce conte sont deux amis, comme dans le poème du moyen âge. L'un d'eux ayant été changé en statue de marbre, par suite de son dévouement à son ami, ce dernier, pour lui rendre la vie, immole son fils nouveau-né et prend son sang (comme Amiles) pour en oindre la statue. Plus tard la déesse Kali ressuscite l'enfant[58].

Après avoir lu ces récits indiens, que personne assurément n'aura l'idée de faire dériver d'Amis et Amiles, fiez-vous en donc au «parfum» d'une œuvre littéraire!

Nous aussi, en lisant jadis pour la première fois les contes islandais de la collection Arnason, nous aurions volontiers trouvé une saveur scandinave à tel détail, à celui-ci, par exemple (p. 243): «Une troll (ogresse) qui, en changeant de forme, s'est fait épouser par un roi, substitue sa fille à elle à la fille du roi, qu'un prince est venu demander en mariage. Le prince, ayant découvert la tromperie, tue la jeune troll; puis il fait saler sa chair, dont on emplit des barils, et il la donne à manger à la mère.» Et voici que non-seulement ce trait se retrouve dans des contes siciliens (Gonzenbach, nos 48, 49, 34, 33; Pitrè, no 59), avec cette aggravation de sauvagerie que la tête de la fille a été mise au fond du baril, afin que la mère ne puisse se méprendre sur la nature de son horrible repas; mais un conte annamite (A. Landes, no 22) présente identiquement la forme sicilienne, rattachant ainsi à l'Inde un trait qu'à première vue, et en l'absence d'autres documents, on pouvait croire exclusivement propre à la race des farouches hommes du Nord[59].

Chercher, dans les contes populaires des différents peuples, des renseignements sur le caractère de ces peuples, paraît tout naturel à quiconque est étranger à ces matières, et pourtant rien n'est plus trompeur. Quand, par exemple, feu le P. Rivière, en recueillant les contes des Kabyles du Djurdjura, s'imaginait que «dans ces pages si originales, un peuple illettré trace à notre curiosité le tableau vivant de ses qualités et surtout de ses vices», c'est qu'il ne savait pas que les contes kabyles sont identiques, pour le fond, à une foule de contes populaires d'Europe et d'Asie: s'il eût connu ce fait, il n'aurait jamais songé à demander à des récits d'importation étrangère des renseignements sur les particularités morales du peuple au sein duquel ils ont été introduits.

Nous en dirons autant des fabliaux du moyen âge, ces frères d'origine des contes populaires. M. Gaston Paris a fait là-dessus des réflexions admirablement justes[60]: «Quant aux contes innombrables, presque toujours plaisants, trop souvent grossiers, qui ont pour sujet les ruses et les perfidies des femmes, ils ne sont pas nés spontanément de la société du moyen âge; ils procèdent de l'Inde... Ce qui surtout est nécessaire pour comprendre l'inspiration de ces contes, c'est de se représenter qu'ils ont été composés dans un pays où les femmes, privées de liberté, d'instruction, de dignité personnelle, ont toujours eu des vices dont le tableau, déjà exagéré dans l'Inde, n'a jamais pu passer en Europe que pour une caricature excessive. Cependant, la malignité aidant, les contes injurieux pour le beau sexe réussirent merveilleusement chez nous, et se transmirent, en se renouvelant sans cesse, de génération en génération. La nôtre en répète encore plus d'un sans accepter la morale qu'ils enseignent, et simplement pour en rire, parce qu'ils sont bien inventés et piquants; c'est ce que faisaient déjà nos pères, et il ne faut pas apprécier la manière dont ils jugeaient les femmes et le mariage, d'après quelques vieilles histoires, venues de l'Orient, qu'ils se sont amusés à mettre en jolis vers.»

En dehors des fabliaux, dans la littérature d'imagination du moyen âge, dans les romans de chevalerie notamment, on peut signaler plus d'une œuvre où est bien marquée l'influence de l'Inde. M. Benfey et M. Liebrecht ont montré qu'un passage du roman de Merlin reproduit un conte indien de la Çoukasaptati et du recueil de Somadeva[61]; on verra dans les remarques d'un de nos contes (I, p. 144) qu'une certaine légende de Robert-le-Diable n'est autre qu'un conte actuellement encore vivant dans l'Inde et très répandu en Europe. Un autre récit, que parfois on a considéré comme historique, la légende de Gabrielle de Vergy et du châtelain de Coucy, est identique pour le fond à une légende héroïque indienne, récemment recueillie de la bouche de villageois du Pandjab, et dans laquelle se retrouve bien nettement le trait caractéristique du récit français: le cœur de l'amant, que le mari fait manger à la femme infidèle[62]. Ces rapprochements pourraient certainement être multipliés.