FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.
"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir du moins à votre imagination quelques esquisses de ces tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.
"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune, toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent? Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations, s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore longtemps aux races futures.
"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort, les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt par ses victoires mêmes.
"Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais, fatigué d'interroger la poussière des conquérants, sur laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il cherche, dans des bosquets tranquilles ou près d'un monument consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de ces hommes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui les transportent. "La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes soeurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant à la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se vouèrent à une religion épurée, austère, mais consolante, et qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.
"Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce sauvage qui ne reconnaît de loi que celle qu'elle créa elle-même, conçut ces formes grandes et hardies qu'il revêtit d'une beauté sévère; il s'abîme dans les secrets de la religion, il épuise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin à l'art étonné son miracle du jugement dernier.
"Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans cette grande conception, dans ce temple dont la vaste immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier construisit lentement! Des rochers ont été arrachés à la nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables mains ont travaillé à assembler ces pierres, et se sont engourdies elles-mêmes; mais où est-il celui qui donna une pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de s'élever? qui fit la loi à cette énorme coupole et la fit obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé leur tiare et ont passé sous tes voûtes, sublime monument, majestueux Saint-Pierre! toi qui, créé par des hommes, as vu s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore, pendant des siècles, les générations plier religieusement sous tes dômes." (Tick.)
"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé entraîner; et, pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!
"Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars, veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite et à voir l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence, forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des hommes.
"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse, et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime, sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!
"Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous! Ah! du moins vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur cherchera vos traces et les retrouvera.
"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchantés contemplent souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles; heureux alors celui qui vous aura vus ici, où vous fûtes inspirés par la religion, et où la religion vous entoura de ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples où se prosternèrent devant vous la dévotion humble et errante et la puissance orgueilleuse et superbe!
"En ôtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on? Quel que soit le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné, leur effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno, et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté de profanes et d'impudiques amours?
"Et vous aussi, enfants de la Grèce, race de demi-dieux, modèles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grèce, n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez jamais cette seconde patrie, où les souvenirs de la première sont si vivement empreints! Ici, sous de légers portiques ou bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur, vos regards se tournent encore vers l'Attique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu d'une terre étrangère? Vous, Nymphes, dispersées dans ces bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés? Et vous aussi, Grâces, qui n'êtes point vêtues, qui ne pouvez point l'être, que feriez-vous dans des climats rigoureux?
"Vous devez me savoir gré, mon ami, d'une aussi longue lettre; car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie chaque minute à amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais pas bien plus doux de vous aimer comme vous êtes. Il faudra pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même; ce ne sera pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez quelquefois, et cela parce que vous avez dépassé votre âge. Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également et de nous battre et de nous réconcilier. Quelles sont ces sombres préventions, cette défiance du bonheur? J'aimerais mieux vous voir faire des fautes; votre âme me rassurerait sur toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous êtes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens, qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dégoûts des années qui suivent, tandis que, si nous connaissions la vie, nous verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don funeste, un fruit amer sous une écorce douce et brillante; mais je réserve à un autre lettre de plus longues réflexions. Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'être, mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en croyant recevoir beaucoup d'eux: être riche, c'est être susceptible de la faculté de jouir; c'est avoir en soi quelque chose qui vaut mieux que ce que les hommes peuvent donner.
"Que le vulgaire se plaigne des illusions détruites; il existe pour l'homme supérieur une réalité constante, et je ris quand je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne sait pas donner et dont le poids seul l'écraserait.
"Quant à vous, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos douleurs mêmes et pour vous plaire dans votre force. Je devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles, auxquels on donne trop de latitude dans la vie, et que la Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre, à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent un superbe horizon.
"Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut. J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami; je vous pressai contre mon coeur, et mon coeur vous adopta: je mis la main de Valérie dans la vôtre, comme celle d'une soeur dont la voix et les regards devaient charmer votre vie; ou plutôt je mis à vos côtés les douces vertus, sûr que vous les respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous ferait aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai sauvage, habitué à une vie austère; vous étiez trop loin de ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui, en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous préservent d'une honteuse dégradation. Gustave, puissé-je ne pas m'être trompé! puissiez-vous marcher dans la vie en sentant votre âme s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes cendres, et les bénir!"
Lettre XXXVI.
Venise, le…
Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six mois; cette Bianca, qui m'avait vivement ému par sa ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques informations sur elle: j'appris que c'était la fille d'un pauvre compositeur qui s'était ruiné en faisant de méchants opéras; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca était la filleule de la duchesse de M…, qui se plaît à relever ses charmes par une mise élégante: elle lui a donné des talents et Bianca, disait-on, était très-bonne musicienne. J'en parlai à Valérie dans le temps; nous cherchâmes à la voir, mais vainement, et je l'oubliai.
En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté une fois: mes oreilles furent surprises par une ravissante mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valérie chantait souvent. Je m'arrêtai et livrai mes sens et mon coeur à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que l'amour a habitées. Peu à peu, me rappelant que c'était là que j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que ce pouvait être elle qui chantait ainsi, et j'eus une curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement Valérie; car cette singulière Bianca n'a pas seulement beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi beaucoup de sa voix.
Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je parvins jusqu'à elle; je la vis un instant, et ce ne fut pas sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut séparer de son âme; il ne lui manque que ses grâces, que cette expression qui trahit sans cesse cette âme profonde et élevée, et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.
La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même. J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir plusieurs fois: je les menai au spectacle à différentes reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux. J'étais bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait; mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces manières qui ôtent tout à l'imagination, de ces inquiétudes pour paraître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu de tout cela, j'éloigne Valérie autant qu'il est possible: il me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes qu'établissent les différentes nuances de la société. Ce qui marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme, de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met chacun à sa place et reste toujours à la sienne.
Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne que plus fortement à Valérie, par les soins que je me donne pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la terre ne pouvait contenir tant de félicités; c'est une flamme rapide, qui ne brûle pas, qui n'a rien de ce qui consume, et que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que c'est que désirer.
Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces moments, où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire que je l'aime: je souris alors, comme s'il était si facile de m'inspirer de l'amour!
Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme, qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent l'excellence du maître?
Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisait très-beau, j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés; et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de la Phénice, du plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela je n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en fit des reproches: alors je m'efforçai de paraître extrêmement gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint, au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même; quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience. Cette idée m'est douce; et puis je travaille pour un but que tu approuves: ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison? Tâcher, que sais-je?… Poursuivons. Voyant que Bianca ne savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un ouvrage, voulut rester.
Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec intérêt, mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et me dit: N'avete mai amato? Je ne sais pas pourquoi ces paroles me troublèrent autant: mon sang se porta à la tête, mon coeur battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner lieu. Soudain je me levai, et je résolus de ne plus la voir: je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour, quand même je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du mal.
Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me rappela. Siette matto, me dit-elle; perche non state qui? Je sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je cherchai à m'en tirer. — Bianca, lui dis-je en lui prenant la main, faites-moi le plaisir de chanter l'Amo piu che la vita. — C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvais une inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma poitrine… Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté: Valérie me semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence s'empara de mon coeur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée; je l'appelais à voix basse; je languissais, je me mourais; et, sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de Bianca, par ces paroles: Lascia mi morir! je me mis à pleurer amèrement.
Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me dit: — Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme bien mélancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays? En ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie. — Et, comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux, souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me dit: — C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez pleuré. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. — Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. — Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. — Etes-vous malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son regard. — Mon âme l'est beaucoup, dis-je. — Oh! en ce cas, répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent rire à la comédie; je tâcherai aussi de vous égayer. — Je souris. — Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser, qu'à être toujours ensemble. — Elle avait repris ma main. — Bianca, dis-je, tout embarrassé, je vous demanderais un plaisir… — Je ne savais pas encore ce que je lui demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me dire: — Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. — Je les ramenai.
J'hésitai le lendemain si je retournerais chez Bianca; plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme, qui faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent, et la crainte de choquer cette bonne fille me ramenèrent auprès d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vit-elle, qu'elle me dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du café, d'après l'usage des vénitiens: — Eh bien! quel est ce plaisir que je dois vous faire? — Elle s'était rapprochée familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avais plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me remis à une seconde question qui suivit rapidement la première. — Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur votre visage! cela vous abîme la peau. — Comment! dit-elle en éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu vingt-quatre heures? — Je sentis tout le ridicule de ma position. — Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne l'avez-vous pas remarqué? — Oui, dis-je en me remettant; mais vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blanche! — Elle sourit: — Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne faut pas contrarier une âme malade, poursuivit-elle en riant, je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible, ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas voulu me demander autre chose. — A l'accent qu'elle mit à ces paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins gauchement que la première fois: — Oui, Bianca, lui dis-je en fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous demanderai? — Oui, dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon patron me défende. — En même temps elle me montra un petit saint Antoine peint à l'huile, qui était suspendu près de la cheminée. — Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de la mercerie acheter un châle bleu très-beau, comme celui que porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès de Bianca, qui était encore seule; on avait apporté des lumières, fermé les stores; elle m'attendait: — Eh bien! lui dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma prière? — Oui, dit-elle. — Eh bien! asseyez-vous là. — Elle le fit. — Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et effectivement je touchais de la soie.) Ce désordre va si bien! Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme sur votre visage. — Mais qu'est-ce que cela signifie? dit Bianca tout étonnée. — Ah! vous m'avez promis de faire ce que je vous demanderais, tenez parole. — Eh bien? — Eh bien! il faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe soit toute blanche. — Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. — Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. — Je posai les lumières de manière à projeter son ombre vers moi et à ne l'éclairer que faiblement; je travaillais ainsi à construire le plus artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de ravissantes délices.
— Actuellement, Bianca, encore une prière! — Elle sourit, et leva les épaules. — Chantez la romance d'hier. — Elle commença. — Diminuez votre voix. — Elle chanta plus bas. O Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la voir; je fermais les yeux à moitié pour voir moins distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle, cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point incroyable; la réalité était disparue, le passé revivait, m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents de l'amour; j'étais hors de moi; je frissonnais, je brûlais tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut passionné; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce moment on frappa à la porte; je vis entrer un grand homme assez mal mis. — Ah! c'est toi, Angélo! dit Bianca en se levant et courant au-devant de lui. — En même temps elle jeta son châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit: — C'est mon beau-frère. — Tout cela se suivait coup sur coup, et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme, et qui, dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'était pas même susceptible de la moindre contagion.
Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu la fièvre.
(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le retour du comte et de Valérie, à Venise, ont été perdues.)
Lettre XXXVII.
De la Brenta, le…
Comment peut-il me pousser lui-même dans le précipice, cet homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de sécurité auprès d'elle? qu'elle me livre ses dangereux attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais lui, lui, aujourd'hui encore, à peine avait-il dîné, qu'il est allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir, puisque la comtesse restait seule. Elle était un peu incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.
De la Brenta, le…
Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentiments m'agitent: je veux cependant t'écrire; ce sera sans ordre, sans suite; écoute: hier je n'avais pas vu Valérie, j'étais content des efforts que j'avais faits sur moi-même, et ma triste victoire me donnait quelques instants de repos; j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru mécontent de moi; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à Venise pour des affaires: j'ai été chez elle, je lui ai demandé ses ordres, en lui disant que j'étais envoyé par le comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui apporter Clarisse. Nous en avons lu une vingtaine de pages. Vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller à la rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout étonné de la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une robe légère pendant que j'étais allé chercher Marie; nous avons trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette belle soirée; c'était un beau jour de printemps qui était venu à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfants que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément: elle se réjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son innocente joie elle me rendait quelque chose du premier bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venaient tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de la gondole; elle était couchée; Marie tenait ses pieds charmants sur ses genoux; sa tête était appuyée contre les glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisaient aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue jusqu'à la volonté du bien. Où êtes-vous, brouillards de la Scanie? froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi des souffles glacés; qu'ils éteignent le feu honteux qui me dévore. Où êtes-vous, vieux château de mes vieux pères, où je jurai tant de fois, sur les armures de mes aïeux, d'être fidèle à l'honneur? où, dans la faible adolescence, mon coeur battait pour la vertu et promettait à une mère bien-aimée d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me sentais né pour cette vertu que je déserte lâchement aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou… Je n'ose poursuivre; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi, pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime? Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma vie je pouvais être heureux! Mais non, elle ne m'aimera jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage: la nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soirée d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix a complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement tendre!… Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette sensibilité sans laquelle elle ne serait qu'une femme ordinaire, cette sensibilité qui lui fait deviner des situations qu'elle est peut-être loin de connaître.
Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes le comte à l'entrée des lagunes: le vent s'était levé, et la barque commençait à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnais du calme de Valérie. Le comte avait été enchanté de la trouver et de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un courrier désagréable: il paraissait rêveur. J'avais déjà remarqué qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle était assise à côté de moi; elle s'approcha de mon oreille, et me dit: — Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à l'eau. — Elle prit en même temps ma main et la mit sur son coeur. — Voyez comme il bat, me dit-elle. — Hors de moi, défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce moment, une vague souleva fortement la barque; le vent soufflait avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon néant, et tout ce qui nous séparait! Le comte, préoccupé des affaires publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie: il la rassura, lui dit qu'elle était une enfant, et que, de mémoire d'homme, il n'avait pas péri de barque dans les lagunes. Et cependant elle était sur son sein, il respirait son souffle, son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid comme une pierre! Cette idée me donna une fureur que je ne puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui soulève mon sein menace de me détruire, qu'une seule de ses caresses je l'achèterais par tout mon sang, lui ne sent pas son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parents t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour saurait créer pour toi! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède, languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait acheter comme je l'achèterais, si… Voilà, Ernest, les funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus criminel des hommes. J'étais si agité, si tourmenté!… Je détestais l'amour, le comte et moi-même plus que tout le reste et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du rivage, je saisis un instant où elle était près du bord, je sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles sentiments dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai aux branches d'un buisson, et je vis avec délice couler mon sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines: une espèce de rage indéfinissable me poussait; il s'y mêlait une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que Valérie faisait au comte, j'aimais à me les retracer; j'en créais de nouvelles; ma jalousie était avide de nouveaux tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens de la vertu en commençant à haïr le comte… Eh bien! Ernest, suis-je assez avili, assez lâche? Est-ce là cet ami que tu adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache rien: si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilité. Faible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans ce coeur où vivait tout ce qui élève l'homme, je suis en horreur à moi-même.
Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.
Lettre XXXVIII.
De la Brenta, le…
J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison était égarée. J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos, dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorants que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout dormait, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon âme; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout porte dans mon coeur le sentiment de sa présence: je la vois partout; elle est si près de moi: il faudrait la mer glaciale entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible! non, non; c'est criminel qu'il faut dire.
J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie: une fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi. Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.
Lettre XXXIX.
De la Brenta, le…
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma chambre; j'ai été dans le cabinet du comte: il était à écrire; il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé longtemps; j'étais très-attendri: il me semblait que ses traits étaient vivants d'amitié; que le sentiment qu'il avait pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me disait à moi-même ce que je devais à cet ami généreux, qui venait encore de me témoigner tant de tendresse. Je me rappelai les heures qu'il avait passées auprès de mon lit, ses regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connaître le fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettait pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et constantes bontés, qui ne s'étaient jamais fatiguées; et je pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que j'étais résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers le portrait: "O mon père! mon père! que votre fils est malheureux!" Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyais avoir dits à voix basse, avaient été entendus par le comte; il s'était levé précipitamment, et me pressait dans ses bras. — O mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre père n'était pas ainsi; il m'aimait assez pour être sûr de ma tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père, qui vous aima tant, que je vous conjure de me parler. — Je pris ses mains avec impétuosité, je les pressai sur mon sein; mais ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul son, et mes sombres regards étaient fixés à terre. — Vous déplaisez-vous dans cette carrière? — Je secouai la tête pour dire non. — Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir vous poursuit, qui vous donne du remords? — Je frissonnai, et je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me fixa avec inquiétude: — Est-ce donc une faute irréparable? Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort qui peut-être ne serait pas aperçu par un autre. Non, ajouta-t-il en posant sa main sur mon sein, ce coeur-là est incapable de ce qui dégrade. Votre tête est vive, votre âme est passionnée; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme! J'en atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parents; si le silence de la mort pouvait se rompre, eux-mêmes ne vous presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous tourmente, eux-mêmes n'auraient pas plus d'indulgence. — Il me pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui résistai plus; je croyais entendre mon père lui-même; je me jetai à ses genoux: en vain il voulut me relever, je les serrai avec une espèce d'égarement. J'étais résolu à tout avouer; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement, lui montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. — Mon ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait à me ménager, si vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée vous impose malgré vous: je saurai par elle ce qui vous tourmente. — A ces mots, il me sembla que toutes les facultés expansives de mon âme se retiraient au-dedans de moi-même; tout me disait si clairement: — Il ne se doute pas du tout, pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. Cette idée m'écrasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur, comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce qu'il me reste à désirer." Le comte me releva avec une tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu de mon trouble même. — Au nom du ciel! dis-je après un moment de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier votre âme: vous saurez tout un jour, et peut-être, ajoutai-je en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin. Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi, en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire une prière dont dépend mon repos: laissez-moi aller à Pise, les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. — Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence, vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez repris quelque force, et surtout tâchez de revenir plus calme. — Il m'embrassa… et nous fûmes interrompus.
Lettre XL.
Près de Connegliano, le…
J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique était trop riant pour moi: j'ai cherché les montagnes; leur solitude me convient mieux.
As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de l'activité, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le voyageur passe, que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre le chemin qu'il lui reste à faire, et que, se recueillant, il semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa pensée, et tombe dans des rêveries profondes?
Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à rien, Ernest.
Où est-il ce temps où mon coeur, plus jeune encore que mon imagination, ressemblait aux poètes qui, dans un petit espace, aperçoivent un monde entier, où un écho au dedans de moi répondait à chaque voix qui se faisait entendre, où il y avait en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait comme une fleur d'où sortait lentement un fruit superbe; et maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne. Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à passer au delà. Quoi! D'une seule émotion, d'une seule secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le coeur de l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me suis dit souvent: "Nos douleurs sont écrites sur le sable, et le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne." Il est des âmes, dirais-je, plus distinguées, je le crois presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières dans une seule pensée; elles ont le privilége d'être et plus heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la tempête.
Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant, je marchais à grands pas le long d'un précipice. Je regardais les arbres déracinés, les pierres qui roulaient, et des eaux qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature trop forte pour lui; cependant il avait porté des fleurs que le vent vint chasser les unes après les autres dans le précipice; et je m'arrêtai, et je contemplai cette image de destruction sans éprouver de tristesse: je tombai dans une morne stupeur, et je vis, en me réveillant, que moi-même j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier et jeté une grande partie de ses fleurs dans le précipice.
Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime vérité, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misère et ma triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là son image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité, mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et languissants!
J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils l'oubliaient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour, celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire, occupait l'âme tout entière. Et, moi aussi, j'ai rêvé quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner; elle était vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événements eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire avec la petite ambition de la foule, avec cette misérable prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans les siècles, à marcher avec leur ascendant, comme avec leur ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je me créais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis plus rien ni pour moi ni pour les autres.
Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur l'écueil contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je pressentais ma destinée et où l'ami que nous portons tous en nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer, et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir; je sentais que son regard, que sa voix, que son âme surtout étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre et m'arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand comme la véritable gloire, il en rendrait capable; une seule de ses extases ferait renoncer à l'empire du monde; il est la félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de circonstances, eurent, pour présent du ciel, des jours coulés dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.
Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre: je laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent; mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudrait mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai ma vie à mon Père céleste; je lui dirai: "Pardonne, ô mon Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valérie, comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la fontaine et le toit auprès duquel on commença la vie, et desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours chargés d'ennui."
Lettre XLI.
De la Brenta, le…
Je suis revenu depuis quelques jours; je les ai revus tous deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir, je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie, qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. Il faut donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également; tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié? Hélas! je mourrai content, si une seule fois Valérie se disait en versant une larme de pitié: "Il m'aima trop pour son repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dévoilé, quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je n'offenserai cet être qui compta mes jours et me donna pendant si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien coupable de m'être livré moi-même à une passion qui devait me détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la sainte vérité; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs, comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime, quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite. Je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parents! vous qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli d'innocents plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances. Je vous bénis d'avoir gravé dans mon coeur les saints préceptes d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes pensées de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!
Lettre XLIII.
De la Brenta, le…
Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon sang est en mouvement; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit que je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest. Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais plus malade qu'à l'ordinaire; elle l'a remarqué: elle m'a trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernière maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de Pise me seraient nécessaires; on me les a conseillés en effet. Elle m'a regardé avec intérêt. — Que ferez-vous à Pise? m'a-t-elle dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous être dangereuse. — Nous nous étions levés de table, et j'étais passé avec elle dans le salon. — Ne partez pas, Gustave, m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul: vous avez besoin d'amitié; et où en trouverez-vous plus qu'ici? — En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond attendrissement que me causaient ses paroles. — N'est-ce pas, m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? — Je l'ai regardée. — Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis coupable, ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas à rester! — Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans ses yeux: il m'a semblé la voir rougir. — Partez donc, m'a-t-elle dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même; chassez de votre âme la funeste… — Elle s'est arrêtée. — Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à votre avenir. — Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister pour moi! — Je me promenais à grands pas; l'agitation que j'éprouvais, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour jamais, aliénait ma raison: j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée, elle a sonné: je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une voix altérée: — Où est Marie? Dites-lui de m'apporter son ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me lirez quelque chose, Gustave. — Je n'ai rien répondu. — Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été sorti, soyez plus calme. — Je le suis tout à fait, ai-je répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. — Elle a jeté un cri. — Qu'avez-vous, Gustave? du sang!… — Et sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie, si peiné de cette espèce de défiance, que, pendant qu'elle donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la fenêtre, je m'étais blessé. — Votre pâleur, vos regards, votre voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami! dit-elle en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne m'effrayez pas ainsi! — Ne me montrez donc plus cette… (je n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me devinât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je vous quitte, et pour jamais! — D'où vous viennent ces funestes idées? — De là, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques moments. — Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de son sein… Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure; et la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels; elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à genoux auprès de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes. Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui coulaient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se plaça à côté de moi. — Valérie… dis-je, voulant la remercier de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de me taire. — Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous quitte. — Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que je voulais parler, elle a ajouté: — J'exige absolument que vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. — Elle s'est assise au piano; là, elle a chanté un air d'un opéra de Bianchi, dont voici à peu près les paroles, traduites de l'italien: Rendez, rendez le repos à son âme; son coeur est pur, mais il est égaré. J'entendais des larmes dans sa voix, si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses pleurs, et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé, et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me plaignait, un saint et religieux frémissement, que sa douleur me causait, m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa vie la douleur et le reproche?… Mais bientôt, entraîné par la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui dirais: — Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! — je m'élançai à ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta sur mes lèvres mon criminel aveu. — Levez-vous, me dit-elle, Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. — Non, non, m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie; voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine oppressée, où est déjà la mort, et repoussez-moi ensuite sans pitié; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement; partout, Valérie, il vous poursuivra. — Que voulez-vous que je fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien; ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire insensé me trouble, m'effraye, me déchire… Je sens, oui, je sens que je ne dois pas être la confidente d'une passion… — Elle s'arrêta. — Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui, lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler? Pouvez-vous le craindre? — Elle détacha son portrait. — Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre âme. — Je repoussai de la main le portrait. — Je suis indigne, m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa pitié! — Je la regardai; la mort était dans mon âme: ma raison n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux sentiments étaient en moi et m'agitaient. — Ne me regardez pas ainsi, Gustave, mon frère, mon ami! — Ces noms si doux me sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux; je cachai ma tête dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela doucement; ses yeux étaient remplis de larmes; ses regards étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient défaits et tombaient sur ses genoux. — Valérie, lui dis-je, un seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent), que je vous demande d'exaucer ma prière. — Elle fit un signe comme pour me dire oui. — Eh bien! figurez-vous un instant que vous êtes la femme que j'aime… que j'aime comme aucune langue ne peut l'exprimer… Elle ne répond pas à mon amour; vous ne devez donc point avoir de scrupule… Je ne vous dirai rien; je vous écrirai son nom; et l'on vous remettra, après ma mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer, quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau… Un instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie que je vous parle peut-être. — Cette idée affreuse glaça mon sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui coulait de mon front, se mêlait à mes pleurs amers; mais j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la pressa de ses mains, puis la souleva. — Gustave, me dit-elle d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie, qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à vos amis. — Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en disant: — Valérie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui, Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère d'Adolphe désire si ardemment pour vous. — Elle souleva mes mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus touchant des regards. — Vous êtes un ange! lui dis-je, le coeur déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui m'ordonnait de paraître calme: ne m'abandonnez jamais! — Elle voulut relever ses cheveux. — Pensez quelquefois, dis-je en joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux, aux larmes amères du malheureux Gustave! — Elle soupira profondément.
Elle s'était approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour baissait. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire, sur les nuages que le vent chassait, et qui se succédaient les uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'étaient succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisait froid pour la saison; le vent, qui avait passé sur les montagnes couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne et tombaient au soir de ma vie. Cette journée était la dernière que je passais auprès d'elle; j'étais résolu à partir, je le sentais; j'avais pris à jamais congé d'elle… et du bonheur! Je m'étonnais d'être aussi calme; rien ne m'agitait plus; la vie et ses espérances étaient derrière moi; tout était fini; mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt j'allais habiter, la tendre affection de Valérie; elle était ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne, Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je n'avais pas blessé sa délicatesse; je n'avais même jamais désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, était-ce avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas aussi, à quelques instants près d'un délire involontaire, toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions; et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!
Valérie rompit enfin le silence: — Vous nous écrirez; nous saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de votre santé, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa maîtresse: — Il fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop légèrement. — En même temps, elle lui donna un bouquet de fleurs d'oranger. Valérie le partagea; elle m'en donna la moitié, et soupira. — Personne, dit-elle, désormais n'aura soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la main; j'y portai mes lèvres. — Adieu, Valérie! adieu pour bien longtemps!… O Valérie! encore un regard, un seul, ou je croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! — Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait. Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me cacher; elle tâcha de sourire. — Adieu, Gustave, adieu; je ne prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous dire.
Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état: ce ne fut qu'aux coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnait. Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma. Je me réveillai comme d'un songe: je me sentais fatigué; je descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus, en passant, de la lumière dans la remise, et je vis un des garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai. C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le coeur me battit; mon calme et ma stupeur disparurent également: je n'étais plus soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux: il s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur de la séparation vint me saisir; je me sentais défaillir en regardant cette voiture qui m'entraînerait loin d'elle! il n'y avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui ne me fît mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma chambre; je me jetai par terre, frappant ma tête contre le plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas! me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il m'avait vu dans cet état violent: il me gronda. Je feignis de me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs heures dans la plus violente agitation, et je résolus de t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations douloureuses de cette journée; cela me calmait: il est si doux de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le récompenser du charme que cette idée verse dans mon coeur flétri.
A cinq heures du matin.
Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne le conçois point, n'est-ce pas? Après t'avoir écrit, j'ai mis en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné un petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison; j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin, après avoir terminé, je m'étais assis sur une chaise, tout habillé, attendant et redoutant l'heure où je devais partir, mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique fin à mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse et d'anxiété, si difficile à dépeindre, quand je vis une des fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire: c'était une chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier, tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle ne se réveille pas; elle avait le sommeil qu'on a à seize ans, lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée; j'arrache les rideaux; par bonheur, Valérie s'était baignée dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être entendu par la comtesse: je l'éveille doucement, et lui montre les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait écrit à sa mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher, et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achève d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas; je passe dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor, qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie s'empara de mon âme: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. Il ne fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instants la jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas… mais mon désir de la voir était si violent!… Je la quitte peut-être pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma tête égarée me présentait confusément et ce crime et son image. Je me glisse dans la chambre; elle était éclairée par une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe paraissait l'agiter. Que devins-je! ô moment enchanteur! quelle ivresse tu me donnas!… Elle prononça… Gustave!… Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants, tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma destinée… elle dit d'une voix sinistre… la mort!… et se retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas! oui, la mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! dis-je à voix basse et me mettant doucement à genoux, reçois mon dernier adieu; pense à moi; songe quelquefois au malheureux Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est pas indifférent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains était hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres, et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te bénis, quoique tu m'ouvres la tombe… Et mes larmes couvraient sa main. Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. Et je me levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton sommeil innocent, pour m'encourager à la vertu quand je serai loin de toi!
J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était toujours hors du lit; l'autre était sous une de ses joues, ainsi que dorment les enfants: cette joue était rouge, tandis que celle qui était de mon côté était pâle, emblème du songe dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu'à son cou; et ses formes, pures comme son âme, ne se trahissaient que comme elle, légèrement, en se voilant de modestie. O Valérie! que l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la pudeur et la pureté morale! Jamais le plus séduisant désordre ne m'eût ainsi troublé!… jamais il n'eût rempli tout mon être d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur tes lèvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste, ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre… J'ai pu m'éloigner de toi!… je t'ai respectée, ô Valérie! tiens-moi compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!
Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne; j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit, commençaient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans les airs, et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si joyeux, m'arracha des larmes: j'étais si faible, si oppressé, ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se réunir pour enfoncer dans mon coeur ces scènes de douleur et de regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon coeur! Ignorera-t-elle toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance, qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois connaître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable qu'elle me paraisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me consume.
Lettre XLIII.
De la chartreuse de B., le…
C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans une maison d'où l'on a la vue du couvent.
Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour insensé. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours de cette existence si agitée, et, ne pouvant les passer dans le calme, les remplir au moins de résignation.
Comme je me parais petit à moi-même, au milieu de cette enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de l'amour me paraissent un délit, ici où tous les sens sont enchaînés, où les plaisirs les plus permis dans le monde n'osent se montrer; où l'âme, détachée des liens les plus naturels, ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.
Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une des armoires de ma chambre. Ce saint avait été homme, il était resté homme: il avait souffert; il avait jeté loin de lui les désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il s'était fait dans son coeur une solitude où il vivait avec Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort. Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa jeunesse, et élevé le repentir entre elles et ses années de solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler, quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau, en pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa poussière, et il espérait, mais en tremblant, que son âme irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715; il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir son existence attristée, parce que la douce sérénité, les regards consolants, la bienveillante bonté du père Jérôme étaient enlevés à la terre.
Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos douleurs, de nos combats, de nos vertus?
Depuis longtemps je désirais voir cette chartreuse, cette pensée sévère de saint Bruno, confiée au mystère et au silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits, avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue! comme elle est pénétrante, la voix de la religion, qui s'est réfugiée là, qui descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la forêt, qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit voir saint Bruno lui-même, fondant sa chapelle et méditant sa sévère législation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme, qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, qui veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes émotions qui émanent du sein de Dieu et ramènent l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité!
Il est impossible de décrire ce que j'éprouvais: j'étais heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scènes magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme pour qu'il sentît et désirât sentir davantage; forma ces âmes ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignorés des hommes légers. Que de voix, me disais-je, se sont éteintes dans ces déserts! que de soupirs ont été envoyés au delà de cet horizon borné, là où habite l'infini! Je voyais ces traits où siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécu aux orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur tranquille expression au milieu des changements des saisons et de la nature; ces mains flétries se joignaient aux pieds de ces croix saintement placées dans la solitude. Là fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du sombre hiver; ici un écho religieux murmurait les douleurs et les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est froid comme le coeur de l'incrédule, à travers ces ronces suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées qui ne voient rouler que de noirs orages, là, peut-être, le long, l'ineffaçable remords appelait sa victime: marquée par lui, elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front baissé, l'oeil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait inconnu.
Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les voûtes silencieuses tremblèrent; je voyais le cimetière couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine entrevoir tous ces tombeaux, où dormaient tant de morts. Je passai devant la chapelle où on les déposait avant de les enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par eux-mêmes: il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la terre de l'oubli. J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques, cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetière reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par la pluie, se relevèrent.
Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avaient apparemment chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le cimetière. Ainsi, pensai-je, peut-être, dans la saison des fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol: il cherche en vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour lui-même: le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe, et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas! peut-être cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit son âme du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions, il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui tenait au monde.
Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre inaccessible à cette funeste passion: ici, ici même, où tout la réprouve, où tout devrait l'épouvanter, elle sait encore trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières, appelle-t-elle la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle animée du pieux verset qui montre à l'homme la longue récompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas triompher de lui; il est encore atteint ici même par ce terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.
Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse: la lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les arbres, et le cimetière; l'orfraie seul interrompait de son cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est présentée à ma vue; elle était sur une hauteur que j'ai gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et l'étoile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que j'habitais avec Valérie.
Des gémissements m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près de la croix, et, à moitié caché par un arbre, un religieux le visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.
Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher; je l'ai soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord considéré comme s'il sortait d'un rêve; puis il m'a dit: — Qui es-tu? souffres-tu aussi? — Je l'ai pressé contre mon sein, et mes larmes sont tombées sur ses joues arides. — Tu pleures, a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une voix tranquille. — Son regard m'a effrayé; ses gestes, son agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui paraissait étrangère à son âme, et qui semblait s'être séparée de sa douleur.
Je lui ai demandé qui il était. — Qui je suis?… a-t-il dit, en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. — Puis il m'a montré son habit: — Je suis un infortuné! mon histoire est courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom, on se plaisait à croire que je serais heureux: c'était en Espagne qu'on croyait cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là; les méchants m'ont tué là! — Et il frappa son coeur d'une manière qui me déchira. — Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc fait? — Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut tout oublier ici, car il faut pardonner. — Il a voulu s'en aller; je l'ai retenu. — Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de grenade… Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler de Laure… (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes rêves, mais, quand je veille, elle est morte! — Il jeta un cri déchirant et se tut.
O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'écriai-je; tu vis, Valérie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison pour te bénir! Et puis, me retournant vers le malheureux Félix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excès de la pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son malheur. — Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé de Laure; ici c'est un grand péché; j'ai voulu l'expier tous les jours, mais j'aime malgré moi; et quand je veux penser au ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens ici la nuit, car depuis que je suis… tu sais bien comment, dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un scandale… Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? — Quand vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous… — Eh bien! oui, la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle était là: je la presserais contre mon sein, qui brûle; elle n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent; car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en soupirant longuement, je ne peux pas. — Tu ne peux pas! répétai-je! et je soupirai.
Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au mien: j'étais anéanti. — Ecoute, me dit-il, ne te fais pas chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas. La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu, n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien écouté.
Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix était aimé de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal à personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison, et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite, ne pouvant obtenir Laure, que ses parents forcèrent à se faire religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison s'est entièrement égarée.
Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux
Félix se montre partout à moi.
Lettre XLIV.
De la Pietra-Mala, le…
Je t'écris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis à peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris, je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paraît oublié du monde entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être quelques semaines. Eh! N'est-il pas indifférent en quels lieux je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne m'observera… Malheureux! quel triste privilége tu réclames! quel triste bonheur te reste! O Valérie! Je ne verrai donc plus ta pitié! Elle était si tendre! si bonne!
A six heures du soir.
J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené lentement; je respirais avec plus de liberté: l'air est si pur dans ces montagnes! J'ai été voir une petite maison qui appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent, destructeur comme la passion qui dévore, a renversé près de la maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres convenaient à l'état de mon âme.