III
Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son cœur redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.
Ses suggestions ne l'ont pas trompée.
Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.
C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.
En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:
—Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?
—Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»
—Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma mie.... Allons, haut le pied ou je tire!
—Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.
—Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....
Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.
—Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!
Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de faim...»
Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à belles dents, il poursuivait sans même la remercier:
—Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.
Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.
Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, il sifflotait une bourrée.
Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le contrebandier.
Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.
Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis, remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en crois, nous arrêterons les frais...»
—Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....
Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:
—Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à l'amidon rouge....
—Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....
—Et tu as pu leur échapper....
—Au moyen de ceci....
Et elle lui montre un méchant couteau de poche.
Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des bobos faits à la petite:
—Où es-tu blessée?
—A la cuisse. Une simple éraflure....
—Et cela ne t'empêchera pas de marcher?
—Oh! que non!
—A la bonne heure.... En route, alors!
Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner l'ombrageux Pintloon.