IV
Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre, mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre celui-ci et Gentillie.
Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en maraude.
Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades, les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la jetait par terre, la daubait en plein visage.
Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.
C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une bête.
Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait par se féliciter de cette acquisition.
Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour la rabrouer.
Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela auprès de lui, sous les draps.
Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.
Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables tueries.
Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son souffre-plaisir.
Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve Verjans, et n'avait plus le cœur à de nouvelles poursuites.
C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs, funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son cœur allait-il enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»
Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son homme courait se blottir plus loin.
Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un buisson pour recharger son arme.
—Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il s'abattit dans les hoyats.
En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net, en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.
A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les gendarmes l'avaient ligoté.
A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient, riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule qu'il leur avait donnée.
A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse. Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.
—Wel! Wel! C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du «Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot! Quelle honte! Quel opprobre!
Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.
Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle; complice de son détestable amant.
—Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là? Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte des Flandres.
Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à boire!»
Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.
Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un tel moment chez la mère d'une voleuse.