V

Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans, complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie, pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois mois de détention préventive.

Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce retour.

Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?

Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.

Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu à peu la veuve aussi bien que la fille.

Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.

Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:

—Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!

—C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?

Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:

—Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...

Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une exclamation de dégoût:

—C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!

Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui arracherait les yeux!

Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.

Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer les yeux pour de bon.

Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était enfermé Kriel Pintloon.

Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la maussade muraille de briques sales.

Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses informations suppliantes.

Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison cellulaire dans une maison de force au cœur du pays, d'où il ne sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.

Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins déconcertante de la vie de l'Esprote.

Peut-être n'y croyait-elle pas?

Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa suite.

Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers écus mangés, elle chercha du travail.

A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste, aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers célibataires.

Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.

Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête, lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés, la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.

Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions, poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble pour son poussin.

D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire à quia, lui jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin! Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas, le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en fuite à coups de pierre.