VI

Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire comme celle de son auteur.

Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et escapades.

Les soucis et les tracas de la mère redoublent.

Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer pour le retenir auprès d'elle.

Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.

Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!

Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!

Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme. Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le mettre hors de ses gonds.

Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les petites gaupes du quartier.

Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu plus d'argent à son fiston et maître, elle surprit le gaillard, vautré sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.

Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand ébahissement des polissons.

Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.

Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.

Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux ébats les plus lestes.

La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits devenaient un simple simulacre.

Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.

Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée, comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la vieille rosse!»

Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et tachées par l'enfant.

Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.


[COMMUNION NOSTALGIQUE]