(TRANSPOSITION D'UN AIR CONNU)

Oui, s'est bien là le procédé inconscient
qui caractérise mes propres
écrits: l'amour de ce que l'on fait,
cette intensité de sentiment qui frissonne
sous des phrases en apparence
banales, cette nature de peintre
flamand qui fait que tout ce que notre
plume touche, prend l'aspect et la
couleur d'un tableau....

Henri Conscienceà l'auteur de

sa biographie 21 juillet 1881.

S'il n'existe point de mal comparable à la nostalgie, qu'on se représente ce supplice: endurer l'exil dans son propre pays. Cette peine, que ne connaîtront jamais les inconscients bâtards et les papillons cosmopolites, ronge et dévore, comme une consomption morale, beaucoup d'altières et nobles âmes, seuls enfants légitimes de la patrie.

Le poète Barthélemy Welaan fut un de ces patients. Qui n'a connu ce Flamand endurci et militant dont la tête majestueuse et inquiétante tenait à la fois du mufle léonin et de la hure du sanglier? En ses derniers jours, lorsque personne de son entourage ne se doutait encore de la fin prochaine de ce lutteur, il nous confessa ou plutôt il nous permit de deviner, à travers sa superbe enveloppe physique, le mal incurable qui devait arrêter les battements de son cœur. Son état critique transpira dans une circonstance solennelle que j'essaierai de rapporter avec une piété digne de cette grande mémoire.

Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.

Le vieux Welaan, indulgent, l'œil vif, la main caressant sa longue barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi notre carnage de réputations usurpées.

Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste reproche où perçait comme de la compassion:

—Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez l'œuvre de ce génie, de ce bon génie de notre Flandre.

Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour battu:

—Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme. Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de keepsakes.

—Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction! interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'œuvre de Conscience, de l'esprit de l'œuvre?

Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.

Rikke-Tikke-Tak! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur—pour rester poli—que je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?

Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença, lentement, presque en psalmodiant:

—Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes, la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore comme une cassolette.

Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement cette activité dérisoire, à un silence absolu....

Immense, la plaine investit la borde solitaire:

C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes; alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à l'infini.

Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin, il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour un visage si allongé.

Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec la voix chétive de la fileuse:

Ric-tic Attaque
Ric-tic Atout!
Hauts les bras!
Chauds les fers!
Francs les coups!
Ric-tic! Atout!...

Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère s'oubliait jusqu'à la molester.

Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle imagina de lui faire remplir l'office de la brute:

—Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits! Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre le beurre!

Pour la première fois, la passive Lena regimbe. C'est trop d'ignominie à la fin! Devant cette résistance imprévue, la fermière écume de colère, s'élance sur la rebelle, la renverse, la roue de coups. La victime se laisse traîner sur la dalle, inerte, trop faible pour se défendre mais trop fière aussi pour se plaindre, et prête à mourir plutôt que de consentir à cette abjection.

—Allons, au moulin, la chienne! Tu y passeras.... Dussé-je t'y pousser à coups de fouet.

Mais soudain un troisième personnage se précipite dans la pièce et dégage la victime en empoignant vigoureusement la fermière par le bras.

C'est Jan, le jeune baes, le fils unique de la veuve Daelmans: un solide blondin de dix-sept ans, tête ronde, physionomie à la fois douce et volontaire, des yeux bleus pleins de foi, des narines où palpite l'espérance, des lèvres débordant de charité; la chair musclée, les membres épais et solides; toute sa personne attachante dans sa gauchérie même et dans sa saine frustesse.

Il était en train d'atteler son cheval à la charrue et le bruit de cette tuerie l'a rejoint dans la cour.

—N'avez-vous pas honte, ma mère! dit-il en s'empressant de relever Lena. Écoutez bien, je suis las de ces horreurs et c'est la dernière fois que je vous menace: si jamais vous levez encore la main sur cette pauvresse, je vous abandonne; oui, je le jure....

Il va s'engager par un terrible serment, mais Lena lui met la main sur les lèvres: «Merci, Jan, fait-elle, c'est fini à présent!»

Et, sans ajouter une plainte, elle se rend à l'étable, détache la génisse, et la mène, le long du fossé, vers le pâturage.

A l'endroit où la bruyère inculte rejoint les prairies marécageuses, se trouve un renflement de terrain planté d'un hêtre. Lena s'assied au pied de l'arbre, lâche la longe de la bête, et machinalement, ses lèvres rythment le refrain bizarre:

Hauts les cœurs!
Chauds les fers!
Francs les coups!

Les heures de la matinée s'écoulent sans qu'elle s'en inquiète. Elle oublierait de manger si Jan, son protecteur, ne lui apportait quelques aliments.

Depuis longtemps ils se voient tous les jours ainsi, en tête à tête, assis côte à côte sur ce tertre, échangeant de naïves confidences.

Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je ressens. Mon cœur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans bouger, auprès de toi....

—Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....

Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en manœuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à Westmalle le métier de maréchal ferrant.

En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui donner du cœur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.

Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée à leurs soins.

Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et d'honneurs.

Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien que morte.

C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....

La Fille du Régiment, en néerlandais!... risqua l'incorrigible plaisant.

Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.

—Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire—continua le conteur. Quelque cœur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce là qu'un cœur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....

Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays d'imaginatifs.

Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il mâchonne la tige par désœuvrement et qu'il rejette avec la même indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par cet air.

Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime aux notes du refrain coutumier?

Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il va,—toujours comme l'absente,—le long de l'aunaie, au bord de la douve où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des paupières, et qu'il revoie la désirée à travers le brouillard d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève convulsivement à ces notes martelées.

La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de poste emportant Lena.

La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa sœur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à l'endroit endolori.

Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer chaque jour par leur mère:

—Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!... Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux! Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, et toi, finir à Gheel?

Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....

—Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur le jeune baes, gémit la maisonnée.

—Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.

Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.

A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui montrant le hêtre:

—Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!

Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du prêtre:

—Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée assommerait le hêtre et le bûcheron!

Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme un pénitent au confessionnal:

—Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement. Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....

Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au séminaire.

—Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous ne saurez jamais la torture que j'endurais!

Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale! Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu, enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église, je remerciai Dieu à haute voix—j'ai dû crier comme un fou—de m'avoir accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices, uniquement afin de rapprocher davantage de mon cœur et de mêler à mon sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'elle.... Et c'est alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père; jamais, jamais, jamais!»

A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.

Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:

—Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande, alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.

Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver, son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs penchés que l'Ossian de Macpherson allait mettre à la mode et qui paraient Lena d'un nouveau montant.

Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel. Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:

En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.

Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles, venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de quitter la fête.

De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques, s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha, comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche fileuse d'autrefois.

Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.

Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.

Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle. D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles couleurs.

Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la Campine.

Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps: l'état de la malade empirait à vue d'œil.

Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec anxiété:

—Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée de ses regards, qu'ils me traversaient le cœur; si j'ai crié, c'est que ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en suis certaine à présent....

La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal la tuerait.

Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de la consomption sur cet idéal visage.

Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles persécutent ses lèvres.

—Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu voulais!...

Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.

—Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne.... Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon père!

Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!

—Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....

Elle s'interrompt.

Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains, lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait mal.

Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?

Le général prête l'oreille à son tour.

Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu étranglée.

Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!

Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son abominable complainte.

Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade entrevit par la portière de la voiture.

En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:

—Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour la vie?

Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend bruire des pièces d'or.

De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie d'enfance:

Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le cœur brisé, vers la porte.

Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il lui porte.

Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.

Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se résoudre.

Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:

—O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul, toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...

Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite éperdue dans les bras du paysan. Le cœur sous les haillons, le cœur sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent l'accablant infini de leur mutuel désir.

En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras l'un de l'autre.

C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.

Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus d'onction encore:

L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.

Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants de Gand et de Bruges, des virils communiers, des Klauwaerts, grands tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:

Hauts les bras!
Chauds les fers!
Francs les coups!

Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le cœur: elle se consume en regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de n'appartenir qu'à lui.

De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.

En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.

—Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce monde!»

Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.

Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves cœurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand qui se consume d'amour pour sa Flandre!

Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!

Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô Frère, ô Patrie!

Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation prophétique. Chacun de nous dit amen, à cette patriale invocation.

Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal—mais un soleil couchant—venait de me communier....


[CROIX PROCESSIONNAIRES]

Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.

—Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de plus.... C'est beau l'administration.

Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs douces berceuses et la nature drape de violet—couleur adoptée pour le deuil des rois—la tombe du plus infime des mendiants!

Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....

Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.

Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.

Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt, pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes garçons, expiraient par totales chambrées.

Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!

Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder que la nuit à ces inhumations en masse.

Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules, isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:

Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales d'éclairs.

Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues pipes de Hollande.

Cependant depuis que la mortalité est redevenue normale, comme disent les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles se remettent à marcher lentement, résignées....

—Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; oui, rappelez-vous les vers du Dante: Tacendo e lagrimendo al passo che fanno le letane in questo mondo!


[LE MOULIN-HORLOGE]

Et le Verbe s'est fait Chair

Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.

Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet,—du moulin campé sur la butte ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;—ni du moulin romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon enfant;—du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles canapsas?

Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs bras.

Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique. Horloge et moulin ne font qu'un.

Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte à la dérive....

Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.

N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux, pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!

Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui de leur propre pain!

Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me délabre....

Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires, recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi?

Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle en sursaut à leur office périodique.

C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux faîtards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la tâche.

A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et en position militaire, par respect.

Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»

Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:

—Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!

Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière minute de grâce.

Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait passer devant lui, pour me couper la retraite.

Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse, qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par de poudreuses toiles d'araignées,—mais il y flottait encore plus de brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais. A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres, l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée, de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient, rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans renâcler comme ces rosses aveugles qui manœuvrent des chevaux de bois et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière et de l'enclos d'équarrissage.

Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.

Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie philistine?...

Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté leurs sabots.

Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur de l'âge, qui émeuvent le moulin!

Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et coassent les clarinettes funambulesques.

Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est une minute à la sinistre horloge.

Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de la Malchance.

Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la trémie.

J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous dévisageaient à leur tour.

Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et nocturnes.

A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles deviennent de plus en plus appelantes.

Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une grimace de détresse.

—Deux cents!... Halte!

Un tour de plus et ils croulaient.

Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs, badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule, relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les compétitions.

La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb, monnaie fictive des colonies pénitentiaires.

Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir cet office bestial.

L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces, retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.

Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de l'horloge résonne plus franchement.

Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.

Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie du compteur n'est plus qu'un râle....

Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés, firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!

Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques, moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes et plus pitoyables, avant de se dissiper,—dans quels limbes—- inexaucées!

Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.

A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!

Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit! Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu! Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations majeures!...

Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée humaine!

Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de rechange.

Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure abominable.

Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais, m'épuisais, me fondais comme eux.

La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur deviendrait leur complice....

Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée, j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.

Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la vie....

Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide universel.

Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme. Horloge et moulin ne font qu'un.

Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des peautrailles.

C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....

Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la malchance.


[LE TRIBUNAL AU CHAUFFOIR]

A Monsieur Oscar Wilde,
au Poète et au Martyr Païen,
torturé au nom de la
Justice et de la Vertu Protestantes.

Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.

Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur lui.

A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie comme des noces d'or.

Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices.

Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son œuvre tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.

Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie, parmi les brouillards et les frimas.

A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses yeux, il aurait, peu à peu, démélé une trentaine de silhouettes humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.

Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure. Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse, espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures dites patibulaires.

Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où tous les éléments du chœur soutiennent la même note d'ordre, quoique dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère, ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement comme des lèvres!

C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le donataire attendri en secouait le culot.

Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la Veine!»

Et il fredonna, en commençant à bâiller:

Et la neige est si noire
Que les corbeaux sont blancs...

—Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....

—Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est toi qui nous jugeras, toi, la Veine!

Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et d'un réfractaire par principe et par conviction.

Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, de vivre plus encore par le cœur que par la science et l'esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.

Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de chaque être.

La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.

Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les autres.

Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:

—Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la patrie.

Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait eu que moi à devoir jeûner! Au cœur d'un de ces hivers plus froids et plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne souffrent plus; la mort a défait mon œuvre mauvaise: mes filles ne deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!

Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.

—Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le maçon?

Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.

—Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de chœur des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je sifflais de si bon cœur que l'essaim des corneilles venait tournoyer autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria, mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre. Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!

Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!

—Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres jours!

Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait pour dérailler jusqu'ici?

—L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brâment à la vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos nouveaux compagnons....

Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans les filets des araignées!

Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu pestiféré.

—Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?

En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»

Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte à mesure qu'il lève les vannes de son cœur:

—...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la généralité des hommes!

Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, je me broyai le cœur et la chair à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,—ces lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,—que des sages, des artistes, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle.

Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage!

Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le cœur d'un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!

Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!

Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écœurement et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes incendies....

Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la valeur d'un phénomène pathologique?»

A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard:

«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu'à repaître douloureusement mon cœur des mirages et des leurres de notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....

Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis!

Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....

Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux mœurs de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle pas été un crime contre ma nature à moi?

Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.

Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.

A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave....

Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne connaîtra jamais.

Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui, je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais, jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre tous!»

Il se tut. Sa voix déchirait les cœurs et énervait les écoutants ainsi que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères, humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.

Le silence communiant et apitoyé de tous ces trangresseurs se résolut en un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes, et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal, généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...»

Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus, le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria:

—«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point de romans, comme ce piteux et lamentable fou.

Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir, tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur frère, leur amant, les femmes, les sœurs, les fiancées, se donnaient à moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi, dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez les hommes et méprisez les femmes.»

Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui composent la majorité des hommes.

Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de malchanceux.

Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on tenterait d'emprisonner l'effroi.

Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.

Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme.

Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal maudit draîné et manipulé par la bourgeoisie.

Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche. La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels, devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient, ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui l'emprisonnait?

Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.

Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.

Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres, rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les Colins-maillards de la mort.

Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence: «Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable.... Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des froids et des vides. La glace, les ténèbres de son cœur composent son capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans l'oubli...»

Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.

On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par le premier éclair du remords?


[BLANCHELIVE... BLANCHELIVETTE!]

Les passants bien-aimés qui ne
repassent plus.

G.E.

Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils se ralliaient:

«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?
—Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»

et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de la fièvre,—au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la banlieue.

Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente, d'oiseaux éperdus pressentant le danger....

Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.

Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée:

La dégaîne et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé, harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues, roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de grimper.

En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité: les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de profession.

Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:

—Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer.

La confrontation m'intéresse et m'irrite.

Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi, presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme à cet avenant polisson.

Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant, mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.

Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de forçat, et me tira narquoisement sa casquette.

—Bon! Manciniste par-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.

Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange, cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la nuit:

«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?
—Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»

Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me rapprocher du siffleur.

En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc, non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.

Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!

Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie—je l'aurais juré à présent—des patibulaires paroles qui ne cessaient de tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés!

Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu, le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois, j'aurais même donné gros pour le voir à l'œuvre, et j'étais prêt à maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle aussi s'occupait moins du paysage que des manœuvres du jeune braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition presque désespérante.

Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de s'attribuer des appas tellement irrésistibles!

Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que langoureux et cajoleur.

Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul œil à la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se laissa tomber avec un soupir de béatitude.

Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés, sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.

Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer lentement vers lui.

Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné, pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce frétillant nourrain des funestes viviers.

Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce discours:

«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et peuplée de manœuvres. Les implacables industries, les philanthropies énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la sainte Aventure et du divin Imprévu!

«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité jusqu'au scandale!

«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me consume,—je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!—ce que les nostalgies m'ont étreint le cœur à le fracasser, et cela surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance, dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.

«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je te souhaitais à l'exclusion de tout autre!

«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat, le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme; te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et jaloux!

«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?

«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, ton amour rédempteur, ton extrême-onction!

«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de préjugés que les hommes!

«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me feras un collier!

«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!... Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»

Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et conventionnellement impeccable.

A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable passion, au besoin à m'en rendre complice.

Je n'étais pas à bout de prodiges:

Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche. Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:

«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux promeneuses!»

Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!

Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre doublé d'une félonie à la Judas....

Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé en sursaut sous des poignes brutales et familières,—s'effarer, panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la grande volière de Merxplas.


[LE TATOUAGE]

A Sander Pierron.

Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur—rôdeur peut-être—par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.

Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.

Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.

Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le remous ressemblait à une ébullition.

Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.

Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mémorable—à preuve ce récit—nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.

Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.

Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.

Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.

Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui?

Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.

Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.

Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?

Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!

Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.

Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis—et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé aussi—m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.

Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.

Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne grâce, le même plaisir.

Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers—pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire?—qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime éloquence.

J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations réunies en ce récit—que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur.

Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.

Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le parfum ou la prière....

Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.

C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.

Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.

Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.

Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!

L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l'œil gauche sortait à moitié de l'orbite.

Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.

Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.

Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.

Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.

En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!

Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.

Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma douloureuse contemplation!

Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux.

Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:

Daniel est à André.

Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son œil prêt à s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est payé. Nous sommes quittes».

Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.

Il la prolonge, jouissant de son supplice.

A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son œil sanglant et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière solidarité.


[LA BONNE LEÇON]

A Alfred Vallette.

La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à Motta-Visconti.

Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à Motta-Visconti!...

Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras gourds et gras,—des joues que hâle la poussière et que carmine le sang neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues....

L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.

Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.

Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.

Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de charité....

Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manœuvres ou coupeurs de bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, au bagne, à l'échafaud?...»

Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux!

Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se figent et se stéréotypent dans des œuvres de servage, ferait un geste de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»

Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en chair....

O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la société.

Ah! cœur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons providentiels!

Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un lutin à qui on voudrait enlever un jouet.

Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger.... Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.

«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»

Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui, Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or, ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et les manants, les serfs t'applaudissaient du cœur, petit Santo, comme un morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi! Agnus Dei qui tollis peccata mundi! Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»

Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo, qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»

C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place ou qui chasse comme la tourmente.

Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'œillet rose avifié aux pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures—se dit la voyante—d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le centre, le foyer d'intérêt, le campe—est-ce durant une seconde ou moins?—devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»

Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore sur l'éperdue bonté de la bouche.

Et la voix susurrante et infléchie joue du cœur de la voyante comme d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande sœur! Tu me crois de ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère songeuse, que tu te blouses!»

Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il hoche gravement la tête et c'est—ainsi compare toujours l'institutrice—comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige sous une trop lourde corolle:

—«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement ravis et au cœur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous! Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les devoirs et les lois de la multitude!...»

—«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre meneur. Loin de moi et de Santo.

«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?

«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan, reste à ton métier, reste!»

Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une grande ville en fête où la cohue chasse sans trève, dans un tourbillon de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le soir.

Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et, cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur l'autre, avec un geste énergique il frappe au cœur de l'apothéose. Et on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve que tu tenais en laisse!»

Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les abattoirs.

Arrière! Vade rétro! Encore une fois frémissante et convulsée, la poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo. Caro e dolce poverino!

O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des précurseurs, il y a souvent la décollation....

Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages sous les cîmes neigeuses et constellées des Jungfrau, ces deux-là ne font qu'un!...

«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser de ton âme à la Fraternité lointaine!...

«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»

Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le supplicié! C'est lui-même....

Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri d'effroi....

En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau dans sa main.


[LE QUADRILLE DU LANCIER]

...in which places I saw and
practised such villainy as is abominable
to declare.

Robert Greene. (Repentance.)

Par à force d'avoir purgé tous les
dégoûts.

Tristan Courbière. (Le Renégat.)