Premiere intermedie.
Assemblee de dames.
Que doy-je dire ou faire? Oseray-je appeller
Quelqu'une de leans, pour soudain s'en aller
Advertir Sophonisba, en ceste extremité
De leffroy qui sespend par toute la cité?
Pource qu'on veoit desja les bandes et cohortes,
Des ennemys, courir jusques devant les portes?
Attendray-je plustost qu'autre le luy revelle
Que de l'importuner de si dure nouvelle
Veu que ce qui desplaist ne se peult tant suspendre
Qu'on ne panse venir assez tost a l'entendre?
Ha, il vault mieulx laisser ses respectz, et ne craindre,
Car pour estre ignoré un malheur n'est pas moindre.
Et bien que pour un temps l'esprit ait quelque treve,
Si en sent il apres impression plus grieve:
Ayant nourry le mal, et tardé le secours,
Dont les biens prolongez semblent apres plus cours:
Car comme oisiveté, peine et travail aporte,
Ce plaisir donne apres ennuy de mesme sorte.
O decevant espoir, illusion, et songe,
Qui nous vient en veillant, et nous paist de mensonge,
Combien fasche aux mortelz de vous l'esloignement,
Qui sans vous vivroient mieulx, et plus heureusement.
Sans vous, O vain espoir, nostre jeune princesse
Seroit, peult estre, encor ches son pere en liesse,
Quite d'ambition, de sceptre, et de couronne,
Et du mal qui desja de bien pres l'environne.
O pauvre Sophonisba, O divine beaulté,
O doulceur assemblée à haulte roiaulté,
Combien luy seroit grief servir estrange prince,
Venant de donner loix à si grande province?
O Dieu, ne permectz poinct que ce malheur advienne,
Et de bonte si rare et vertu te souvienne,
Qui te doibt estre chere, et l'est comme je croy,
Si chose de ce monde eut oncq faveur de toy.
Mais voicy arriver un courrier, qui à peine
Pour avoir travaillé, peult avoir son alleine.
Premier Soldat.
Mes Dames.
Dames.
Que cherches-tu? quoy? ne sonnes tu mot?
Premier Sol.
O mon Dieu l'aleine me fault, je ne puis parler.
Dames.
Cestuy cy me remplit d'une crainte nouvelle.
Premier Sol.
Dites moy ou trouueray-je la Royne?
Dames.
Je la veoy sortir hors du chasteau bien a point.
Mais dys nous d'ou tu viens s'il ne te fasche point.
Et d'ou vient cest effroy, que tu sembles avoir.
Premier Sol.
Du camp helas, non plus camp, mais desconfiture.
Sophonisba.
Aiez de m'appeller soing, si tost que Herminia aura achevé ce qu'elle appareille pour offrir au temple, peult estre auray-je ce pendant quelque nouvelles du Roy.
Premier Sol.
He Dieu, de trop mauvaises en entendrez vous.
Dames.
Escoutons le propos de ce nouveau venu,
Car il doibt mieulx sçavoir le tout par le menu,
Que nous, qui n'entendons les choses que confuses
Premier Sol.
Ma dame, je vous aporte à mon grant regret, de tres mauvaises nouvelles.
Sophonisba.
O triste commencement, le Roy est il vif?
Premier Sol.
Il n'est point mort, et si ne le puis dire estre vivant.
Sophonisba.
Comment est il blessé? Ou le camp est il rompu?
Premier Sol.
Le camp est rompu, et luy n'est point blessé, mais pris.
Sophonisba.
Il est pris? o malencontre! o moy defortunée! Cestuy cy est le jour, le jour qui m'a ruinée de fond en comble. Mais comme alla le tout? et comment fut la prinse.
Esvanouissement.
Premier Sol.
Ce matin à l'aube du jour aucuns des nostres estoient allez dresser une escarmouche, lesquelz mis en fuitte par les Romains, et puis soustenus des nostres, vindrent si bien aux mains, que se renforceant les trouppes d'une part et d'aultre, la bataille s'en est ensuivie. Et avoyent noz gens de cheval d'entrée si bien faict, que les ennemys s'en alloient en route, n'eust esté que quelques enseignes de leurs gens de pied se vindrent mesler parmy noz gens d'armes, qui en furent un peu arrestez. Et ce pendant marcherent leurs legions, et les vindrent charger, de sorte qu'ilz prindrent la fuitte. Ce que voiant le Roy s'avança et donna dans les Romains pour veoir, si ou de honte, de le veoir mieulx faire qu'eulx, ou de peur de le laisser en danger, les siens retourneroient au combat. Mais ce fut en vain, car il demoura si chargé et environné des ennemys, que son cheval fut tué soubz luy, dont à vive force il fut amené prisonnier, avec aucuns des siens: et la reste n'à tasché qu'a se sauver, en tel effroy, que nous avons eu prou d'affaire à gaigner la ville, sentant les Romains nous chasser de pres, tant qu'a peine avons eu loisir de lever le pont, et fermer les portes.
Sophonisba.
O moy desolée! Je voy la fin de cest Empire.
Dames.
Las combien de pitié me fais tu, doulce dame.
Sophonisba.
O fortuné Syphax, ou es tu maintenant? et es mains de qui suis-je demourée?
Dames.
Quel cueur est si cruel qui voyant en telz termes
Ceste princesse cy, peust contenir les larmes?
Sophonisba.
O malheureuse haultesse, a quel abisme m'as tu conduicte?
Dames.
Trop juste occasion vous meut à larmoyer.
Sophonisba.
Las à qui appartient-il de pleurer, qu'a moy? qui en peu de temps veoy toute ma felicité tumbée en extreme decadence, et ma joie en perpetuelle douleur, O fussé-je morte au berceau? Car il renaist qui peult mourir à temps.
Dames.
Bien devriez vous pleurer, ma dame, incessament,
Si le pleur vous pouvoit donner allegement:
Mais si la peine en croist, il vault mieulx le laisser.
Sophonisba.
O Hasdrubal? O cher pere? quelle vous semblera la perte que je fay de cest estat, auquel contre vostre jugement et volonté je fuz eslevée. Comme m'a deceu la flateresse esperance. La joye que je m'estois promise en fin de vous donner de cest avantageux mariage, sera que vous me verrez en continuel tourment: sera que je seray desnuée de toute grandeur, et esloignée du pays de ma naissance: Qu'il me fauldra passer la mer, devenir esclave: et servir à la superbe nation, naturelle ennemye de la mienne, non, non, vous n'entendrez point telles nouvelles de moy, vous orrez plus tost dire que je seray morte que serve.
Dames.
Mon Dieu, madame, helas qu'avez vous dict?
Sophonisba.
Que plus tost je me determine de mourir que vivre esclave des Romains.
Dames.
Il faict bon s'exempter de si cruelles mains.
Mais non point par la mort, car la mort est le mal
Extreme, et le dernier de tous les autres maulx.
Sophonisba.
Nostre vie est comme un beau tresor, lequel ne se doibt despendre en choses de petite importance: ny aussi espargner aux grandes, et vertueuses entreprinses.
Premier Sol.
Fuiez mes dames, fuiez, retirez vous en quelque lieu plus seur, les ennemys sont dans la ville.
Sophonisba.
En quel lieu de seureté nous sçaurions nous retirer qui nous puisse deffendre, d'eux, si Dieu seul ne nous conserve? Mais dy moy, comment sont ilz entrez? à ce esté par composition, par force, ou par surprinse?
Premier Sol.
Il se peult dire que par composition, et par force.
Sophonisba.
Comment cela? parle que je t'entende.
Premier Sol.
Ma dame, je vous conteray comment la chose est passée. Si tost que les ennemys ont esté devant la ville, ilz ont envoyé un trompette la sommer de se rendre, auquel on à respondu qu'il se retirast: ny pour menasses qu'ilz ayent sceu redoubler de brusler le plat pays et la ville, ilz n'ont tiré de nous responce aprochante de se rendre, jusques à tant que Masinissa venu en personne sur le bort du fossé, et parlant aux principaulx, leur a remonstré le grant nombre qu'ilz estoient, le peu de munition que nous avions, la prinse du Roy, la deffaicte des nostres, le desir qu'il avoit de conserver nous et les pays, dont il seroit bien tost seigneur: Et sur cela faisant amener à la veue de tous le Roy prisonnier, à sceu tant dire et promectre, que les portes luy ont esté ouvertes.
Sophonisba.
O douloureux accident! Comme est mal conseillé qui se fie en l'amour des peuples: à tout le moins s'ilz eussent voulu tenir un seul jour: et puis qu'ilz se feussent renduz avec quelque meilleure et plus seure composition je ne serois point si surprinse et despourveue comme je suis.
Premier Sol.
Voicy les ennemys pres de la place.
Sophonisba.
Lequel est Masinissa?
Premier Sol.
C'est ce premier, celuy qui à sur son armet un panache rouge.
Dames.
Las je me sens au cueur
Une si grande peur,
Que je ne sçay que taire, ou que parler:
Je me sens toute telle
Comme la coulombelle,
Qui sur son chef voit un aigle voller.
Sophonisba.
Monseigneur, je sçay bien que le ciel, et la fortune, et voz vertuz, vous ont donné la puissance de faire de moy ce qu'il vous plaira: Mais si à une prisonniere estant à la discretion d'autruy est permis de parler, et de supplier, je vous requiers une seule grace, C'est qu'il vous plaise ordonner à ma personne condition telle que bon vous semblera: Pourveu que vous ne souffriez que je vienne à la puissance et servitude d'aucun Romain. Vous seul au monde, Seigneur, me pouvez delivrer de ce joug. Et de cela seulement je vous supplie, par la hauteur de vostre fortune, et de ce degré Royal, ou bien peu devant je me suis veue aussi. Et pour l'honneur des Dieux protecteurs de ce pays, lesquelz je prie vous recevoir avec meilleure fortune que n'a este celle de Siphax. Car quand je n'aurois autre consideration que du lieu auquel j'ay esté mariée, encores aymeroi-je mieux me commettre à la foy d'un des nostres, et nay en Affricque comme je suis: que tumber en celle d'un estranger. Pensez donc seigneur, ce que je doy faire, estant Carthaginoise, et fille de Hasdrubal. Et si j'ay raison de craindre la superbe maistrise des Romains, vous esmeuve à compassion la misere et calamité ou je suis ores, et la felicité de ma vie passée.
Dames.
Refuser ne se doit à dame si honneste
Une si raisonnable et si juste requeste.
Masinissa.
Ma dame je ne veux point rememorer les oultrages et desplaisirs que Syphax m'a faictz, de long temps, de peur de renouveller mes anciens ennuiz: et vous en donner de nouveaux. Soit ce qui en à esté: ma coustume est de persecuter mes ennemis jusques ad ce que je les aye vaincus: Et puis d'oublier toutes leurs offences. Et quand bien j'aurois deliberé de m'en ressentir, et d'en prendre vengence, si ne sçaurois-je pourtant avec vous, si non user de courtoisie: car il n'est chose plus vile que d'oultrager femmes, et courir sus à ceux qui sont opprimez: et sont sans aide et resistance. Et puis la jeunesse ou vous estes, les bonnes graces, et beauté dont vous estes pleine, voz doulces parolles et prieres, meritent trouver non seullement pitié, mais faveur. Et pour ce ostez toute craincte de vostre entendement, Car vous ne recevrez de moy que tout honneur, Bien me faict il mal que je ne vous puisse prometre ce, dont vous m'avez requis, de ne vous laisser tumber au pouvoir des Romains, Car je me treuve si soubzmis à eux, que je n'ay aucun moyen de le faire. Toutesfois je vous promez de les prier bien fort de vous mettre en liberté: Combien qu'ilz soient de si bonne affaire que vous ne devez esperer d'eux si non bon traictement.
Dames.
Renforcez le prier, tant qu'il soit combatu,
Un arbre au premier coup n'est jamais abbatu.
Sophonisba.
Mon seigneur vostre gracieux langage qui vous montre avoir quelque compassion de moy ressuscite dans mon cueur beaucoup d'esperance, et de la je prendray la hardiesse de parler avec plus de confiance à vous, Combien que j'aye honte et regret à parmoy de ne pouvoir en ceste tribulation parler si non de mes ennuiz: qui peult estre me feront trouver importune. Mais je me reconforte, en pensant que la nature d'un gentil cueur, est de donner volontiers audience et aide aux affligez: Et de se complaire en si bonne euvre, et pource suivant mon premier propoz, je vous supplie Monsieur avoir pitié de moy: et de ne me laisser venir en la servitude d'aucun Romain. Ja ne sçauroit-il tumber en mon entendement que vous ne le puissiez faire. Car qui ausera debatre qu'il ne vous appartienne bien, oultre le principal du buttin, avoir une femme en vostre disposition? Et ne me dictes point, s'il vous plaist, que d'eulx je ne puis avoir traictement que raisonnable: l'inimité que de tous temps ilz ont porté à ma patrie, et particulierement à ceulx dont je suis descendue, me faict inevitablement attendre de leur domination toutes les sortes d'injures, d'outraiges, Et de desplaisirs qui se peuvent imaginer: chose à fuir plus que la mort. Qui me faict de rechef vous demander ceste grace de m'en delivrer, par ces genoulx que j'embrasse, et par ceste victorieuse main, pleine de valleur, et de foy, que je vous baise. Autre refuge ne m'est demeuré en ce monde, si non vous Monsieur, à qui j'ay recours comme au port de ma sauveté. Que si toute voie m'est interdicte, et est force que vive je vienne en la discretion de ces gens la, veuillez m'en aumoins delivrer, en m'e donnant la mort. Je vous demande ceste derniere grace, laquelle vous ne povez dire n'estre en vostre puissance. Pourtant, Monsieur, ne me le refusez point, et adjoustez ceste promesse au louable commancement que vous avez donné à mon esperance.
Dames.
Grande force devroit avoir un beau langage,
Prononcé doucement, et sortant du couraige,
D'une si acomplie et aymable personne.
Masinissa.
Il faict bon quelque fois user de gracieuseté, et quelque fois estre audacieux: mais si jamais l'audace est de saison, elle l'est quand on en use pour choses honnestes et euvres pitoiables. Car il n'est rien qui tant rende l'homme semblable à Dieu, que s'emploier pour les hommes, et metre autruy en seureté. Or pour faire donc nouvelle responce à voz ardentes et trop gracieuses requestes pour estre refusees, je vous asseure et promectz, ma dame, de faire pour vous ce que vous me demandez. Et s'il se trouve homme si hardy qui ause seulement vous toucher la robbe je luy feray sentir qu'il m'aura offensé: et en deusse je abandonner mes pays et pour plus grande seureté je vous veulx donner ma foy, et la jurer en vostre main, avecque le Dieu qui m'a donné faveur au recouvrement de mon Roiaulme que vous n'yrez en puissance d'aucun Romain tant que la vie me soustiendra.
Dames.
O courtoise responce, O acte memorable.
Sophonisba.
Avec quelles parolles pourray-je assez dignement vous rendre graces de ceste liberalle et magnanime promesse, laquelle veritablement vous monstres bien meriter les victoires, le nom et la hauteur en quoy vous estes? Et pourtant si je me trouve doubteuse et confuse, et ne sçay bien ordonner mes propoz je ne suis point indigne d'excuse. Car il me semble chose impossible de pouvoir parler d'un cueur si genereulx comme est le vostre, en la façon qu'il appartient, ne donner assez de louange à un si glorieulx et louable fait comme cestuy cy. Et quant bien j'aurois quelque suffisance de l'exalter et approcher de son merite, je ne l'entreprendray point, sachant bien que je ne satisferois jamais à mon desir n'y à l'obligation que j'y ay, Seulement diray-je bien que mon esprit n'est jamais pour metre en oubly une si grande et si estimee grace, tant qu'il aura memoire de moymesmes, mais autant que ma rigoreuse fortune ne m'a laissé de toutes choses rien que la vie, laquelle je recongnois de vous seul, et que je n'ay moien de vous faire aultre retribution je prieray le grant Dieu qui au ciel regarde les euvres de nous mortelz Qu'en lieu de moy il vous recompense de celle cy, aussi haultement comme je la recongnois et l'estime.
Masinissa.
Je ne veulx aultre recompense du bien si non le plaisir de le metre en effect, Car le bien se doit faire pour ce qu'il est bien, et qu'il est la vraye retribution de soymesme, et le seul but de toutes noz actions.
Sophonisba.
Si voit on beaucoup de gens conviez à de glorieuses entreprinses par l'esperance de retribution.
Masinissa.
Ouy ceulx à qui la doulceur de vertueusement et bien faire n'est pas assez congneue.
Sophonisba.
Or soit ainsi, et plaise neantmoins à Dieu vous guerdonner de cest euvre pour honorer si pitoyable aide.
Masinissa.
Assez bon loier ay-je eu de Dieu de m'avoir donné le vouloir de dire comme j'espere le pouvoir d'executer chose qui vous est si agreable.
Sophonisba.
Grande modestie et vertu, mais Monsieur que dois-je faire? Car je n'ay, ny veulx avoir volonté ny conseil que le vostre.
Masinissa.
Mon advis est, si bon vous semble, que vous vous devez retirer au Chasteau et la nous delibererons du moyen qu'il faudra tenir pour vous tenir ma promesse.
Sophonisba.
Je vous en supplie Monsieur, et ne m'abandonnez ny oubliez point.
Masinissa.
Comment oublier? avez vous si peu de foy en moy que vous soiez en doubte.
Sophonisba.
Non, mais si grand desir de liberté me transporte, qu'il faict sembler que je deubte.
Masinissa.
Ne doubtez nullement, car c'est ma coustume de garder ce que je promectz comme ma vie: et ne siet bien à nul d'avoir une chose au cueur et une autre en la bouche.
Sophonisba.
Entrez donc Monsieur, si la fortune n'est perpetuellement contraire aux bonnes entreprises, Je puis esperer qu'en ceste cy elle me sera aydante: Mais je ne sçay comment en mon cueur ne peult entrer asseurance de rien.