Seconde Intermedie.

Dames

Haulte celeste invisible lumiere

Qui estes source et naissance premiere

Des corps luisans qui restorent le monde

Par le retour de leur clarté feconde

Qui ordonnez que leur course eternelle

Ans mois, et jours, et saisons renouvelle,

Permettez leur nous amener un jour

Qui nous remette en l'ancien sejour

Dont joissoit ceste heureuse contrée

Avant qu'enseigne estrange y fust entrée.

Lors qu'en ces champs n'y avoit un seul homme.

Qui sceut le nom du Tibre ny de Rome.

Et nous contans des fruictz de nostre terre,

Aux fiers lyons seulement faisions guerre.

Helas seigneur, depuis que ceste Affrique,

Eut à desdain son ouvrage rustique,

Et naviga pour ailleurs dominer

Elle, à peu pres, s'est veue dominer.

Elle à tant faict cherchant les estrangiers.

Qu'elle les veoit ores en ses vergiers.

Siphax est pris, et Sophonisbe aussi,

Masinisse est luy mesme en la mercy.

Des fiers Romains, car assez est lié

Qui a plus grand que soy s'est allié.

Les ennemys sont depuis le matin

Dans le chasteau, qui est de leur butin.

Brief, il n'est mal publicque ne privé

Que nous n'ayons mille fois esprouvé.

Et ne sçauroit la fortune inventer

Nouveau moyen de plus nous tourmenter.

Un seul espoir d'assez loing nous regarde

C'est que le Roy qui à pris en sa garde

Nostre maistresse, aura sollicitude

De ne souffrir qu'elle aille en servitude.

Et s'il le faict et tient sa foy promise

Nous resterons avec elle en franchise

Et luy ferons service en liberté

Changeans noz nuictz en lumiere et clarté.

Lelius.

A chacun pas que je fay, j'entre en merveille de la grandeur de la beauté et de la force de ceste ville, et me tiens presque pour mal conseillé d'y estre entré avec si petite trouppe, que celle qui m'a servi: craignant quelque stratageme et surprinse des ennemys: desquelz la desperation est quelque fois plus a doubter, que la victoire. Et ce qui plus m'y faict penser est que je ne voy nulz de tant de soldatz, qui y sont entrez avec Masinissa. Et pource j'en veulx demander nouvelles à ces femmes. Femmes quelle part à tiré le Roy, qui est entré n'aguieres en ceste ville avec ses gens?

Dames.

Il entra au chasteau, et pensons qu'il y est

Encor avec la Royne, mais Seigneur s'il vous plaist

Dites nous vostre nom, car vos façons honnestes

Nous donnent grand desir de sçavoir qui vous estes.

Lelius.

On m'appelle Lelius.

Dames.

Point ne nous à trompé vostre grave presence,

Manifestant le bien que souvent en absence

Du Romain Lelius nous avions entendu,

Dont par tout l'univers le nom est espandu

Mais je voy mon seigneur un des vostres sortir

Qui de ceulx de leans vous pourra advertir.

Second Soldat.

Voicy bien à propoz Lelius, lequel j'allois trouver, Mon seigneur, jay à vous dire aucunes choses s'il vous plaist les entendre.

Lelius.

Parle, n'oublie pas me conter du grant buttin qui est faict dans le chasteau.

Second Soldat.

Je ne vous parleray point de buttin, Ayant este occupé par le Roy à aultre chose.

Lelius.

Quelle occupation a-il leans si non de faire assembler les richesses qui y sont?

Second Soldat.

Occuppation de festoier sa nouvelle espouse.

Lelius.

Quelle espouse?

Second Sol.

Sophonisba fille de Hasdrubal.

Lelius.

Sophonisba femme de Siphax?

Second Sol.

Celle mesmes, dy-je, qui estoit Royne.

Lelius.

Masinissa la il espousée?

Second Sol.

Je vous asseure, je ne parle point en vain.

Lelius.

O estrange cas, O audace insuportable!

Second Sol.

La chose est comme je dy.

Lelius.

Mais ou estoit elle? ou la veid-il premierement?

Second Sol.

En la place devant le chasteau.

Lelius.

Que luy dist-il d'entree?

Second Sol.

Elle parla à luy la premiere.

Lelius.

Comment, de l'espouser?

Second Sol.

Ha non, mais elle luy requist seulement un don.

Lelius.

Et quoy? la liberté?

Second Sol.

Ouy de ne tumber en povoir d'aucun Romain.

Lelius.

Et il la luy promist franchement.

Second Sol.

Mais bien la refusa-il quant à cela.

Lelius.

Que feist elle lors estant refusee?

Second Sol.

Elle se mist à l'en requerir avec plus grande instance.

Lelius.

Et luy se laissa vaincre.

Second Sol.

Il luy accorda tout ce qu'elle sceut demander.

Lelius.

O temerite! et comment le povoit il faire?

Second Sol.

Je ne sçay respondre de son intention.

Lelius.

Qui peult induire à faire si folle promesse?

Second Sol.

Amour, grande beauté, Et douces parolles.

Lelius.

Il estoit bien saison de faire l'amour parmy les armes.

Second Sol.

Mon seigneur, il n'est saison ny exercice sur qui amour n'ait commandement.

Lelius.

Apres ceste promesse que devindrent ilz?

Second Sol.

Nous nous en allasmes les accompaigner dans le chasteau.

Lelius.

Et la il l'espousa.

Second Sol.

Non pas promptement, car elle feist des remonstrances de son mary vivant et d'un petit enfant de deux ans, qu'elle à de luy, pour tousjours retarder comme, je croy, l'affaire: Mais en fin la necessité de la presente fortune feist qu'elle se accorda à luy auquel son pere l'avoit aultres fois accordee.

Lelius.

L'entendement est la plus belle chose que Dieu ait conceddee aux hommes, mais bien souvent la grande prosperité l'aveugle, cestuy cy qui tousjours avoit este tenu pour homme prudent s'est laissé cheoir en une grande erreur pour se trouver victorieulx: et luy à esté sa felicité plus dommageable en le rendant insoleent, Que ne furent oncques ses pertes en Espaigne.

Second Sol.

Monsieur voiez masinissa qui sort du chasteau.

Lelius.

Je l'avois bien apperceu, mais va t'en qu'il ne te voie avec moy, car je ne veulx qu'il pense que j'aie rien entendu de son faict.

Second Sol.

Bien Monsieur.

Masinissa.

Tenez vous prestz trestous pour m'acompaigner, tantost au temple à la sollennité. Et toy, va t'en au camp et fay diligence de m'advertir de ce qu'on y faict.

Lelius.

Il ne fault aultre advertisseur que moy, qui vient tout maintenant de la.

Masinissa.

O Lelius, je n'avois pas encores tourné ma veue de ce costé pour vous voir. Dites moy je vous prie Scipion est il arrivé avec le reste des forces?

Lelius.

Il n'y à guieres qu'il est arrivé pres d'icy, et ma mandé que je luy envoye Siphax et les aultres prisonniers que nous avons.

Masinissa.

Ce sera bien faict.

Lelius.

C'est ce qui m'a faict un peu tarder, mais voila Caton qui les à en sa compaignie, dictes luy qu'il attende un peu, affin qu'il y puisse mener ensamble Sophonisba.

Masinissa.

Eh il n'est point besoing d'y mener la Royne.

Lelius.

Pourquoy n'i va elle avec les autres?

Masinissa.

Pour-ce qu'elle est femme, et ne seroit pas chose honneste qu'elle allast en la trouppe des soldatz.

Lelius.

Ce respect ne doit point avoir de lieu la ou est son mary.

Masinissa.

Envoiez ce pendant les autres: car il ne serviroit de rien de haster tant la Royne, et l'homme saige ne doit jamais faire chose qui ne serve.

Lelius.

Serve ou non serve je l'y veux resoluement envoyer.

Masinissa.

Lelius, ne me faictes point un si grand desplaisir, car le tort et desplaisir desplaist mesmes à Dieu.

Lelius.

Quel tort et quel desplaisir vous fais-je faisant ce qui est raisonnable de faire des prisonniers?

Masinissa.

Ceste cy ne se doit nullement mettre au rang des prisonniers, car elle est ma femme.

Lelius.

Comment vostre femme, ne l'est elle pas de Siphax.

Masinissa.

Elle estoit premierement à moy, mais Siphax me l'osta: et maintenant avec vostre aide je l'ay recouverte.

Lelius.

Je n'ay point à m'enquerir de ce qui s'est faict parcidevant: elle s'est trouvée femme de Siphax, lequel, son Royaume, sa femme, ses enfans, et ses tresors appartiennent au Senat et peuple de Rome.

Masinissa.

Elle n'est plus à Siphax, mais à moy qui l'ay espousée comme chacun l'à veu.

Lelius.

Vous l'avez espousée, et en quel lieu?

Masinissa.

En ce pallais, dont je viens de sortir.

Lelius.

En ce Chasteau? en maison ennemye? sans nostre sceu? ha vous avez faict chose indigne de vous.

Masinissa.

Je l'ay faict avec bonne raison, et meilleure esperance.

Lelius.

L'esperance de ce qui n'est point raisonnable est bien souvent la ruine des hommes.

Masinissa.

Je choisiray plus tost avoir mal pour bien faire, qu'avoir du bien pour avoir mal faict.

Lelius.

Je sçay bien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux hommes que le sçavoir, et que celuy ne se doit tenir pour sçavant ny saige qui ne l'est pour soy. Considerez doncq apart vous maintenant ce que vous avez faict, metant apart la passion qui bien souvent trouble le jugement, et vous congnoistrez avec combien mauvais conseil vous avez prinse à femme Sophonisba, laquelle en premier lieu vous est mortelle ennemye, et puis esclave du peuple Romain. Pour lequel recompenser du Roiaume ou il vous à remis, et de cestuy cy qu'il vous à octroié, vous le voulez frauder d'une prisonniere, et l'espouser estant encores en armes contre le debvoir, et sans en demander nostre advis. Ha n'avez vous point de honte seullement de l'oir racompter? laissez la je vous prie, Car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui enflammeroit vostre maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez la un peu, et puis vous verrez clair: car en ceste vie le doux quelque fois devient amer, et puis revient apres en la doulceur.

Dames.

O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe.

Et qu'un malheur le desseing interrompe