Quatriesme Intermedie.

Dames.

Amour qui des plus haultains

Voluntiers les cueurs attains,

Et non guieres jamais hors

Des gentilz espritz ne sors,

Il n'y à au monde force

Qui la tienne, rechape, ou force:

Et sont tes lacz et fillez

D'attraiz doulx emmiellez

Si subtillement tendus,

Que tous les mieux entendus

Ja chenuz et chargez d'ans

Encores donnent dedans.

Les plus fiers et plus farouches

Souffrent voulontiers les touches

De tes poignantes sagettes,

Que non seullement tu gettes

Ça bas, aux pauvres mortelz,

Ains la fus aux immortelz

Les fais aussi bien sentir,

Et ne s'en peult garantir

Au ciel mesmes, la hautesse

De pas un Dieu ny Deesse:

Non plus que dessoubz la Lune

N'a plante, ny herbe aucune,

Beste, ny chose aiant vie,

Qui ne te soit asservie.

Mais le servir gracieux

Auquel tu t'aimes le mieux

Sont les yeulx des belles Dames,

Au feu desquelz tu enflammes

Tes brandons, et d'ou depart

Ceste flame qui tout art:

Car comme les mathelotz

Voyageant dessus les flotz

De la mer ont esperance

Qu'en fin à port d'assurance

Les conduira la certaine

Guide de la tramontaine:

Ainsi les pauvres forsaires

Enferrez sur les gallaires

D'amour, n'ont autres estoiles

Ne guide à regir leurs voilles

Si non les Astres luysans

Des yeulx, qui leurs feuz cuisans

Ont allumé, c'est le vent

Qui tourne et change souvvent

Leurs diverses passions,

Selon les mutations

Des vouloirs de leurs maistresses,

Leurs donnant ores detresses,

Ores plaisir, ores pleur,

Et ores espoir trompeur.

Mais quand de ceste ruyne

On leur oste l'origine

Encores à leur malheur

En fondent ilz de douleur.

Ainsi leur perte leur plaist,

Et leur salut leur desplaist.

Je qui n'euz onc la pensée

Amour, de tes dards faussée,

Sens neantmoins en moymesme

Une passion extreme,

Oyant les souspirs ardens,

Et les sanglotz evidens,

Dont ce pauvre Roy aymant

Va l'air autour allumant,

De façon si vehemente

Qu'on l'oyt jusques hors sa tente:

C'est signe que la priere

Est rejectée en arriere.

Helas que nostre Princesse

Aura au cueur de tristesse

S'il est vray, O que celuy

Qui regne au vouloir d'autruy

A d'angoisses est soubmis:

Las tant je crains ce que mis

Il à en un vase d'or

Et qu'il à envoyé or'

A la Royne. O puissans Dieux:

Que ce soit un precieux

Joyau, qui la reconforte,

Non qui douleur luy apporte.

Premier gentilhomme de la Royne.

Dames esplorées et dolentes, ne demourez plus icy dehors, ains entrez dedans, la ou vous trouverez la Royne qui s'est toute vestue de blanc, et s'appareille pour aller faire ses offrandes au Temple, ou elle desire que vous luy faciez compaignie.

Dames.

Tu ne sçais donques pas la nouvelle, qui nous tient le cueur en tristesse ny à l'adventure la Royne mesmes, à qui plus il touche de l'entendre. Alons devers elle pour luy aider de noz prieres à pacifier l'ire des Dieux: mais, Helas, j'ay grand peur que ce ne soit trop tard.

Pre. gentilhomme.

Nous avons le jour esté occupez à donner ordre à la maison, par le commandement de la Royne, qui à esté cause que nous n'avons peu entendre ce qui s'est faict dehors: mais vous, mes dames, qui le sçavez, puis qu'ainsi est que vous estez en peine, je vous prie nous le faire entendre.

Dames.

Ha pauvre dame: Helas, tant j'ay de doubte que tu ne nous sois enlevée, Et ne sois emmenée esclave et prisonniere en terre estrange.

Sec. gentilhomme.

Comment les nopces accordees, ne viendront elles point à effect? que dictes vous?

Pre. gentilhomme.

Le Roy Masinissa ne tiendra il point sa promesse? c'est bien chose estrange qu'il ait le cueur de si tost habandonner une si belle et si vertueuse dame, car il aura assez moyen de la sauver pourveu qu'il le vueille.

Dames.

Qui n'est le plus fort, il fault qu'il besse la teste: et qu'il ait patience. Malaisement peult le subjet gaigner sa cause à l'encontre de son seigneur. Le Roy ne feroit pas si triste chere s'il ne veioit les choses aller au rebours de sa volonté. Ceste pauvre dame n'a homme qui parle pour elle: Et ne sçauroit avoir si non mavaise nouvelle.

Pre. gentilhomme.

O Dieux! qui n'a donc faveur de la fortune, ne fault pas qu'il espere avoir des amys: Les nopces à ce que je voy sont rompues.

Sec. gentilhomme.

Je vay devant, pour advertir la Royne que vous estes arrivees.

Dames.

Rien ne nous est encores asseuré, mais nous sommes tant agravées de mal, que tout signe, moins que bon, nous faict tousjours imaginer le pis, qui nous sçauroit advenir. Ce que le Roy se tient ainsi r'enfermé dedans sa tante, sans sortir dehors, et que nous l'avons entendu gemir et souspirer si fort, faict que nous perdons toute esperance de bien. O pauvre Royne desolée! pendant que tu t'aprestes pour cuider faire honneur à ton nouvel espoux, tu recevras en eschange quelque nouvelle douleur. O combien te sera dure l'ambassade de celuy qui te viendra dire qu'il fault que tu t'en ailles prisonniere au camp des ennemys, pour desormais vivre tousjours esclave des Romains. Helas à y penser seulement le cueur me fend de destresse, qu'il faille qu'une beauté si excellente tumbe en servage de si cruelles mains. O Seigneur Dieu, je te supplie fais que ce soit une crainte vaine. Helas voicy l'une des femmes de la Royne qui sort du Chasteau toute esplorée, et se tourmente merveilleusement.

Femme premiere, de la Royne.

O moy malheureuse! o mienne vie miserable!

Dames.

Helas, que veult dire ceste lamentation si douloureuse?

Femme pre.

Las qui seroit le cueur si dur qui se pourroit tenir de lamenter voyant ce que j'ay veu?

Dames.

Quelle chose avez vous veue? O Dieux! tant vostre parler m'estrainct le cueur de nouvelle fraieur.

Femme pre.

Vous le verrez vous mesmes tantost.

Dames.

Dictes le nous vistement, sans nous tenir plus en suspens.

Femme pre.

Nous perdons la Royne tout presentement.

Dames.

Nous la perdons? helas, et ou doibt elle aller?

Femme pre.

Au lieu dont jamais on ne retourne.

Dames.

Comment? jamais ne retourne celluy qui meurt.

Femme pre.

Aussi mourra elle.

Dames.

Elle mourra? o griefve perte! o douleur encores plus angoisseuse que je ne pensay oncques! Helas, dictes moy je vous prie tout au long comme la chose va.

Femme pre.

Apres que le Roy Masinissa est sorty du Chasteau, la Royne incontinant à faict parer tous les Autelz de Festons, de Lierre et de Meurte. Et elle mesme aussi s'est parée de ses plus beaulx et plus riches habitz blancs. Auquel accoustrement il la faisoit si bon voir, que je ne pense pas que le Soleil ait oncq veu rien de plus beau, mais sur le point qu'elle mettoit à part certains Joiaulx pour aller presenter à la deesse Juno, a ce que luy pleust estre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy arriver un escuier de Masinissa, portant en sa main une couppe pleine de poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivee. Mais apres s'estre revenu, il dit ces parolles, ma dame, le Roy mon maistre m'envoie devers vous, et vous mande par moy que voullontiers il vous eust tenu sa premiere promesse: Mais puis qu'un autre plus puissant luy en à osté le moien, à tout le moins vous tient il sa seconde. C'est que si vous voulez, vous ne tumberez point vivante en la puissance des Romains: vous conseillant en cest endroit, acte digne de noble sang, dont vous estes yssue. Ces parolles ouytes, la Royne à tendu la main, et prins la couppe, avec un visaige constant et asseuré. Puis à respondu au porteur, vous direz à vostre maistre, que sa nouvelle espouse accepte de bon cueur le premier present qu'il Luy envoye, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoyer de meilleur. Vray, que moins luy greveroit le mourir, si elle ne se fust point remariee en ses funerailles. Cela dit, elle à fait un peu de pause, tenant tousjours la couppe en sa main: Puis à recommencé à dire, l'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux dieux pour quelque inconvenient qui advienne. Ainsy à posé la couppe, puis elle à prins le coffret, ou elle avoit mis les joiaulx dont elle vouloit faire offrande à Juno. Et s'en est allee au temple, la ou devant l'autel à genoulx elle à devotement prononcé ces parolles: O Royne du ciel avant que de mourir, qui sera premier que le Soleil se couche au jourd'huy, je vous viens offrir ces oblations, premieres et dernieres, bien differentes de celles que j'esperois n'agueres vous presenter vous suppliant que si jamais l'humble service de ma devotion, vous à esté agreable: Et si jamais vostre bonté à eu compassion de ceste pauvre province d'Africque, il vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va demourer privé de pere et de mere, avant que d'arriver au deuxiesme an de son aage: Et le preserver de l'ignominie de servitude. Non ja en la maniere que je m'en garantiray maintenant ains plus heureusement, de sorte que les ans qui par mort precipitee seront sustraitz à ma vie, soient adjoustez à la sienne: à fin qu'a l'advenir il puisse estre resource de son infortuné lignaige. En apres vous plaise aussy avoir pitie de ces pauvres miennes femmes, que je laisse comme brebiettes au milieu des loups affamez. Prenez en protection s'il vous plaist, leur honneur leur vie. Ces parolles dictes elle s'en est retournee en sa chambre, la ou sans delaier elle à prins et beu constamment tout le poison entierement, sans en rien laisser.

Dames.

O pauvre Dame! Le cueur me disoit bien que ce present d'une couppe que je vey envoier, n'apporteroit qui nous deust plaire: mais achevez je vous prie de nous compter le demeurant.

Femme seconde.

Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle à fait et dict toutes choses, sans jeter une seulle larme d'œil, n'y tirer un seul souspir: et sans changer seulement de voix n'y de couleur. Cela fait elle à commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche drap de soye, et un aultre de lin. Et se tournant devers nous aultres, nous à dict, Mes bonnes amyes, je vous prie que quand je seray passee de ceste vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps, pour le metre en sepulture. Puis elle s'est assise dessus son lict: Et prenant son petit filz entre ses bras, à tiré adonc un souspir trenchant du plus parfond de son estomac, en disant, Ha pauvre enfant, tu ne sçais pas en quelle misere tu demeures, Qui est le mieulx que je voie en tout malheur. Dieu te face plus heureux que ton pere et moy n'avons esté. En disant ces parolles, elle le serre estroictement contre son sein, et baise si affectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à un coup sortiz des yeux en grande abondance. Quoy voiant chascune de nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne pouvions former une seule parolle jusques à ce qu'elle mesmes s'est tournee pardevers nous, et nous à toutes baisees l'une apres l'autre, en nous disant, Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez jamais, Adieu vous dis. Et vous demande pardon, si jamais j'ay offencé aucune de vous. Or jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay occasion suffisante de plorer plaindre gemir et lamenter.

Dames.

O tromperesse esperance! O pauvres humains aveuglez! helas, comme toutes choses ressortissent au rebours du vostre pensee. Mais pourquoy estez vous yssue d'avec la Royne?

Femme seconde.

Pource qu'elle s'est retiree en son cabinet, ou elle veult faire à part un sacrifice aux dieux, pour les prier de donner facille passaige à sa mort. Et ce pendant m'envoié vous querir afin de vous voir, et vous dire aussi le dernier Adieu avant que d'expirer.

Dames.

Helas, allons devers elle, mais dictes nous, que faisoit durant ces piteulx Adieux Herminia qui l'ayme si cherement?

Femme pre.

La pauvrette n'a rien sceu de ceste douloreuse nouvelle, si non que bien tart, estant ailleurs empeschée, à preparer les bagues de la Royne, pour la solemnité des nopces infortunée. Mais soudain qu'elle en à senty le vent, elle est accourue criant commme femme hors du sens, en s'arrachant les cheveux, destordant les mains, et se deschirant le visaige, plorant, et l'amentant, si deseperement qu'elle eust faict fendre les Rochers de pitié.

Dames.

Helas, quand sera ceste malheureuse maison en repoz? qui tous les jours se va plus avant abismant de malheur en malheur: et si n'en peult encores arriver au fond. Qu'elle esperance luy est plus demeurée entre tant de maulx? Helas, c'est bien maintenant qu'il nous fault laisser tous habitz de joye, pour faire ce peu que nous povons d'honneur aux vertus de la plus accomplie et plus excellente princesse qui fut oncq.

Femme pre.

He Dieu! ce sont bien aspres et cuisantes pointures de la fortune indignée, que celles cy, mes dames, Helas combien de malheurs, combien d'angoisses et de douleurs sont tumbées coup à coup sur ceste pauvre dame. O Estoilles du Ciel: O Soleil: O Lune: O Dieu Eternel! qui en dispenses à ta volonté: et de qui la puissance peult changer le cours de la fatalle destinée, te plaise retourner tes yeux de pitié vers nostre pauvre maistresse, à tout le moins ores qu'elle est prochaine de sa mort.

Dames.

Infortuné Hasdrubal que feras tu? quand tu entendras la mort de ta chere fille, Helas, il m'est advis que le piteux cry de tes lamentations m'en sonne desja aux oreilles. O pauvre vieille mere: qui n'agueres avois dequoy te reputer l'une des heureuses du monde, Comment pourras tu en ta vieillesse porter une si grande surcharge de douleur? Rien ne sera le reste de ta vie, aumoins si tu peulx survivre un continuel torrent de pleurs, qui sans fin tumbera de tes pauvres yeux: mais voicy la Royne. O qu'elle destresse me saisist le cueur en la voiant.

Sophonisba.

O claire lumiere du Soleil! adieu te dis. Et toy doux pays ou j'ay pris ma naissance, encor ay-je bien voulu donner ce peu de contentement à mes yeux de vous veoir avant que de mourir. Et vous autres dames de Cirte que je laisse en la main d'un Seigneur nouveau, lequel (s'il plaist à Dieu) regira ce Pais avec meilleure fortune que nous. Je vous supplie d'avoir aucunes-fois souvenance de moy, et d'honorer ma memoyre à tout le moins de quelque souspir, au demeurant je supplie aux Dieux que ma mort apporte paix à ce pays: Et à vous toute asseurance et repos.

Dames.

Ma dame, les graces et vertus que le Ciel à mises en vous, ne sortiront jamais de noz pensées, tant qu'il plaira à Dieu nous tenir en ceste vie. Et puis que sa volonté est de nous priver (avec nostre infiny regret) de vostre presence, laquelle nous souloit estre miroir de toute perfection, à tout le moins nous en demeurera à jamais l'image imprimée au plus profond de noz cueurs. Et frequentant vostre sepulture l'arrousant souvent de noz larmes, en tesmoignage que toute nostre esjoissance y sera avec vostre corps ensevelie, et tous les ans la revestiront de nouvelles fleurs, en vous faisant tout l'honneur que nous sçaurions faire à une terrestre Deesse.

Sophonisba.

Voz charitables offres et amiables parolles, m'obligent grandement à vous: mais pour ce que le peu qui me reste de vie, m'oste les moyens de le povoir autrement recongnoistre. Je prieray seulement aux Dieux, qu'il leur plaise regarder et remunerer vostre si ardente et si pitoyable charité. Et vous Herminia ma chere amye vous aurez (de cela suis-je toute asseurée) le soing de nourrir et eslever mon filz, tout ainsi comme s'il estoit vostre: mais bien vous prié-je que secretement et le plus tost que vous pourrez le transportiez en lieu de plus grande seureté.

Herminia.

Comment? Vous pensez que je puissé demeurer en ce monde apres vous? non, non, je vous accompaigneray soubz la terre, Et jamais de vous ne me departiray Ha cruelle! he me voudriez vous esloigner de vous? Ne vous souvient il plus de nostre si parfaicte amitié? Avez vous donc oublié ce que tant souvent vous m'avez redit? que si bien vous aviez à estre (par manierre de dire) Royne du Ciel encores vous greveroit il d'y aller sans moy: Et maintenant que vous estes preste à passer en une aultre vie, faictes compte de me laisser icy en continuelle langueur. Ha ja à Dieu ne plaise qu'il soit ainsy: aussy ne fera il, non. Car comment que ce soit jamais ne vous abandonneray. Plus tost me deviez vous faire appeller alors que le poison vous à esté presenté et m'en bailler la moitié, à celle fin que toutes deux eussions renduz les espritz en un mesme point d'heure. Et en nostre vie noz voulontez ont esté si conjoinctes que lon pourroit veritablement dire que ce n'estoit qu'une: aussy en mourant ensemble, on congneust que ce n'estoit qu'une mesme ame qui tenoit en vie noz deux corps.

Sophonisba.

Herminia, ma chere amie, je vous prie ne me dictes point ces parolles, et au lieu d'une destresse n'en donnez deux à mon cueur. Il suffit bien que l'une de nous meure. Si je ne vous ay mandee quand j'ay receu et prins le poison je vous supplie n'imaginez que ce soit aucune diminution de l'amityé que je vous ay tousjours portée, en vous communiquant toutes mes plus secrettes pensées. Car ce qui m'en à gardee ce à esté seulement la doubte que ne me volussiez destourner la voulonté de mourir, sachant tresbien quelle efficace voz remonstrances et prieres ont en mon endroit. Et celluy qui est nay en hault lieu, ne doibt vouloir si non honnorablement vivre, ou magnanimement mourir. Parquoy m'aiant maintenant la fortune mise au chois de mourir ou de servir, pour ne perdre ceste belle occasion de couronner l'honneur de ma vie passee par une glorieuse fin, je vous ay voulu celer ceste seule derniere de toutes mes actions pour vous laisser au lieu de moy survivante en ce monde, vous qui n'estes contraincte (par aucune rigueur d'ennemye fortune) de faillir en cest extreme besoing, à celle qui vous à tousjours aymee comme soy mesme. Car tant que vous serez en ce monde, mon filz au moins n'aura point faulte de mere: ains sera eslevé et nourry par vous de maniere qu'a l'aventure pourra il un jour estre le respir de sa race et ressource de son affligee maison.

Herminia.

Dieu luy doint la grace de venger un jour noz pertes et publiques et privees sur ceux qui nous les ont procurees.

Sophonisba.

Davantaige, vous estes pour en peu de jours retourner à Carthage, la ou vous exposeres à mes parens l'occasion et la maniere de ma mort: laquelle recitee par vous, portera avec soy tout reconfort, quand vous leurs declareres comme pour eviter l'ignominie de servitude, et ne faire honte à mon lignaige, j'ay voluntairement esleu de boire du mortel poison en la fleur de ma jeunesse. Et si ferez compaignie à ma mere, qui vous à de long temps éleve pour femme de mon frere. Ainsi tiendres vous au pres d'elle lieu de fille et d'espouse de son filz. Pourtant ma chere sœur et amye je vous requiers et vous conjure par l'amityé que vous me portes, Que vous aies pacience de demeurer encores quelques annees en ce monde: Car assez tost aurons nous moien d'estre en l'autre eternellement ensemble. Ne me prives de ce reconfort en telle extremité, à ce que je m'en puisse aller avec l'espoir de vostre survivance. Cela m'adoucira l'aigreur du passage: Pource que vous survivante je ne mourray pas toute, ains demourera en ce monde la meilleur partie de moy.

Herminia.

Lasse moy je ne sçay comment vous desdire n'y comment vous obeyr: Car si ce n'est qu'une personne puisse vivre de douleur, je ne voy pas qu'il soit possible qu'en telle angoisse je vous survive.

Sophonisba.

Si feres, quand il vous souviendra que c'est à la conjuration de ma derniere priere: Et qu'en ce faisant vous vous acquiteres d'un devoir de pitié. Et feres envers moy office d'amitié. Mais avant que l'ennemy mortel que voluntairement J'ay receu en mon corps commence à faire ses efforts, pour en chasser mon ame et ma vie, il fault pour le mieulx que je me retire en ma chambre, pour me preparer à mourir.

Dames.

Las trop s'abuse qui fonde

En chose de ce bas monde

Le but de son esperance:

Au ciel fait sa demeurance

La vraie felicité

Sans peril d'aversité:

Car c'est la ou point ne regne

C'este inevitable chayne

Des contraires, qui se cedent

L'un à l'autre, et se succedent,

Comme le jour à la nuict.

Et paix qui la guerre suit,

Le plorer est joint au rire,

Et joye douleur atire,

Et brief, icy bas par tout,

Si le bien est à un bout,

Le mal son alternatif,

Vient tost apres plus hastif

C'est la au dessus du temps

Ou sont les espritz contans,

Qui plus ne peuvent vieillir

N'y leur rigueur defaillir:

Car tousjours y dure un estre,

Sans diminuer n'y croistre:

Au contraire n'y à chose

Soubz la Lune qui repose

En un estat longuement,

Et ne souffre changement:

Il n'y a rien qui demeure

Long temps vif et qui ne meure

A la fin. Or quand ce sont

Mutations, qui se font

Peu à peu sans violence,

Nature moins s'en offense:

Et sont de nous telles pertes

Plus facillement souffertes.

Mais quand d'une haute cime.

D'honneur, on tumbe en l'abisme

De toute calamité,

En si griefve extremité,

Il n'est si ferme couraige

Qui n'esbransle un tel orage.

Si est-ce que les grands Princes,

Roys et seigneurs des provinces,

Sont plus subgetz à telz saulx

Que leurs plus petitz vassaux.

Comme la fouldre tousjours

Presque donne aux hautes tours:

Et des plus grandes montaignes

Tousjours ez plaines campaignes

Tumbent les grosses rivieres:

Aussi larmes coustumieres.

Et regretz les plus perceans

Sont propres aux plus puissans.

Siphax le malheureux Roy

De numidie, en faict foy,

Qui n'agueres loy donnoyt

A tant d'hommes qu'il tenoit

Dessoubz son obeissance,

Et avoit en sa puissance

Tant de beaulx et grands pays,

Qui sont ores envahys,

Et luy prisonnier es mains

Des victorieux Romains.

Mais plus d'angoisse me donne

Sophonisba, noste bonne

Princesse, que tant j'ay veue

De toutes graces pourveue

Dont le ciel embellir peult

Ceux qui mieux douer il veult.

Que j'ay veue tant aymée

Tant haultement sublimée,

En tout triomphe mondain:

Et ores la voy soudain

En la fleur de son bel aage

Pour s'exempter de servage,

Estre contraincte de boire

Du poison. Ainsi la gloire,

Et toute autre chose passe,

En ceste region basse.

Mais que veult masinissa

Qui vient si grand pas en ça

Viendroit il point pour cuider

La royne de mort garder,

Trop est loing le secourable

Quand le mal est incurable.

Masinissa.

J'ay grand peur à voir la triste chere et les visages esplorez de ses dames de Cirte, que je ne sois tart arrivé, car j'ay resolu en moymesme, comment que ce soit, voyre jusques à mettre ma vie en peril, de n'abandonner point la Royne Sophonisba: ains plus tost secrettement la faire enlever, quand la nuict sera venue, et conduire par une trouppe de mes chevaux legers, qui s'iront rendre à ceux de Carthage. Toutesfois celuy que j'y avois envoyé m'a raporté qu'elle avoit posé la couppe ou estoit le poison: et s'en estoit allée visiter quelques temples pour faire ses prieres aux Dieux.

Dames.

Ha, Sire, si tost qu'elle à eu achevé ses prieres, elle l'a reprinse, et avant que personne survint qui l'en peut destourner, à beu tout ce qui estoit dedans. Puis comme estant certaine de sa mort, nous à dit le dernier Adieu, à toutes, et s'est retirée en sa chambre, avec sa chere Herminia et ses femmes.

Masinissa.

Ha Dieu y auroit il point encores de remede en luy donnant du contrepoison?

Femme troisies.

He Dieux! Helas! comment n'esclate ce pauvre corps de la douleur qu'il sent? Que ne s'en vont tous mes espritz espendus en souspirs? Que ne sont mes yeux tournez en deux fontaines, pour eternellement plorer ceste perte irrecouvrable.

Masinissa.

Ha Dieu, c'est faict, je voy bien qu'il n'y a plus d'esperance.

Femme troisies.

O monde obscur et tenebreux, ton Soleil est estaint, tu ne verras plus sa lumiere.

Masinissa.

Dictes moy, dame, la cause de vostre dueil.

Femme iii.

Ha Sire!

Masinissa.

Qui à il? dictes le moy.

Femme secon.

Nous sommes perdues.

Masinissa.

Comment?

Femme secon.

La Royne est morte.

Masinissa.

Morte! ha pauvre Dame! si tost? O malheureulx que je suis! pourquoy ay-je tant arresté? Qui à vouloir de faire euvre bonne ne doibt jamais differer. O faulte irreparable que j'ay commise! Je vous prie revenez un peu à vous, et m'exposez un peu au long comment elle est passee.

Femme seconde.

Helas, Sire vous rengregez la douleur de ma plaie, en me le faisant si franchement exposer. Toutesfois pource qu'apres Dieu, Sire, nous n'avons plus d'esperance qu'en vostre seule bonté, je m'efforceray pour vous obeyr, de le vous dire le mieulx que je pourray.

Estant la pauvre Princesse, de retour en sa chambre, elle s'est assise dessus son lict, et nous voiant toutes à l'entour d'elle, distiller en larmes, elle s'est prinse à nous dire d'une parolle ferme et asseuree. Le dueil que je vous voy demener, à cause que vous perdez ma compaignie, m'aporte certainement grand regret de me departir de la vostre, Car estant signe de la bonne affection que vous me portez, je cuiderois grievement forfaire contre l'humanité, si je ne vous respondois en amitié, Mais si vous considerez que je suis fille de Hasdrubal, arriere fille d'Amilcar, et niepce du grand Hanibal: tous trois Ducs et chefz des armees de Carthage: Que j'ay esté espousee au puissant mais infortuné Roy des Numidiens: que j'ay vescu en tout l'honneur et triomphe que saurait faire la plus heureuse Princesse du monde, et maintenant voy le Roy mon mary, par deux fois l'une sur l'autre, rompu en deux grosses batailles: ses forces renversées, ses pays occupez, et luy mesme prisonier vif, entre les mains des ennemys: lesquelz ne desirent rien plus que de m'avoir aussi en leur puissance vifve, pour me mener esclave à Rome, et faire monstre de moy aux yeux du peuple, naturellement ennemy des Roys: et qui à juré la ruine des miens et de mon pays. Et puis me faire cruellement mourir ou ignominieusement languir en chartre perpetuelle. Je croy que vous mesmes approuveres la resolution que j'ay prinse: car il ne fault plus estre (Quand on n'est plus en honneur) ce que l'on à esté. Qui sent sa vie nette, ne craint point à mourir. Cest chose deue à la necessité de nature. Car tout ce qui à eu commancement il est force qu'il prenne fin. Et ou la sçauroit on prendre plus à propos, qu'à l'endroit ou l'honneur vient à faillir.

Masinissa.

O gentil cueur de dame! de tant plus estois tu digne de longue vie que moins tu as redoubté la mort.

Femme secon.

Jusques icy, elle à tousjours parlé fermement, mais quand elle à voulu particulierement adresser sa parolle à Herminia, alors la voix luy à commencé à changer, mesmement quand luy à livré son petit filz entre ses mains, en luy disant: Chere Herminia, ce qui plus me reconforte au partir de ce monde c'est que je vous y laisse apres moy, pour avoir soing de ce petit orfelin, qui pert son pere et sa mere en l'aage qu'il en à plus de besoing. Je le deporte entre vos mains, comme joyau que j'ay plus cher que ma vie: comme gaige de nostre amitié, comme image vive de ma personne, laquelle ayant tousjours aupres de vous ne vous pourrez plaindre que je vous aye abandonnee. Ces parolles estoient coup à coup entrerompues de groz sanglotz, et de larmes, tumbantes avec telle impetuosité quelles sembloient un torrent qui rompt à force tout ce qu'on luy mect audevant. Ja luy commençoient les membres fort à trembler, et pource l'avons nous couchee sur un lict, la ou tendant les deux braz à Herminia, qui estoit plus morte que vive, luy à dict, ma chere amye que je vous embrasse pour la derniere fois: vous m'estes icy au lieu de mere, de frere, et de toute ma parenté. Si vous prie de faire envers moy ce dernier office de pitié, Quand je seray tantost passee, de me clorre les yeulx. Adieu vous dy car plus n'en puis. Sur ce point elle à commencé à perdre la parolle, et est entrée en l'agonie des traitz de la mort: ou elle n'a jamais monstré signe quelconque d'entendement aliene de soy: ains contre la detresse de la douleur, la vigueur de son couraige à esté si grande, qu'elle à tousjours surmonté, sans faire aultre demonstration d'impatience, que de souspirer, jusques à ce que finablement, l'esprit est sorty du corps, emportant, quant et soy, toute nostre esperance. Et estaignant tout ce qu'il y avoit de parfaite beauté, douceur, courtoisie, et bonté en ce monde.

Masinissa.

Or t'en va doncques noble et gentille ame au repoz des bien heurez espritz, qui ont tousjours eu l'honneur plus cher que la vie. Que maudit soit celuy qui premierement me garda de l'espouser. Et maintenant à esté cause de ta mort si precipitee. Si la fortune m'a osté les moiens de te sauver la vie, ja ne mostera elle la volunté n'y la puissance de faire à ton corps l'honneur de sepulture Royal: Et de tout ce que lon peult faire pour consacrer la memoire d'une si vertueuse Princesse.

Dames.

Ce qui de nous tous doit estre

Est escript au grand volume

Des cieulx, avant nostre naistre,

Qui de la premier s'allume.

Trop de soymesme presume

Qui cuide s'en exempter,

Soit doulceur ou amertume

Force est de s'en contenter.

Fin.

Sois adverty, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous avons esté faictz certains que feu Mellin de sainct Gelais en à esté le principal Autheur, duquel n'est besoin t'escrire les louanges. Au reste que toute la Tragedie est en prose, excepté le Chorus, ou assemblée de dames, qui parle en vers de plusieurs genres.