Troisiesme Intermedie
Dames.
Las je pensois estre venue
Au bout de ma convenue
Qui plus ne pourroit empirer.
Mais voyant or, se retirer
Et si facillement se rendre
Celluy qui ausa entreprendre
De nous sauvegarde nouvelle,
Neufve peur de rechef me gele
Le cueur, opressé de martyre:
Si ne sçay plus ou me retire,
N'y de quel costé me tourner,
Me voiant ainsy mal mener,
De l'esperance tromperesse,
Pasture des nays à destresse.
Si c'est fatable destinee
Qui m'ait à ces maulx condannee,
Je sçay bien à la fin que vaine
Sera toute prudence humaine
Et qu'apres tout nous tumberons
Soubz le faiz, et succomberons
Si Dieu qui tout peult et tout veoit
Par sa clemence n'y pourveoit.
N'aiant donc plus d'autre recours
Seigner, qu'a ton divin secours,
Nous te supplions humblement
De vouloir pitoyablement
Garder de viollant oultrage
Cestuy nostre jeune et tendre eage:
Et sauver celle honnesteté
Qui jusques icy à esté
Par nous deffendue a l'encontre.
De mille aguetz que lon recontre,
Passant ceste vie traistresse
Mais ores je voy qu'on luy dresse
Tout à l'environ un assault,
Si aspre, que sy Dieu d'enhault
N'a pitie n'y estant sa main
Rien n'y vauldra secours humain.
Ottroye donc Seigneur piteux
A ce peuple calamiteux
Ta paix, et dispose le cueur
Du vaillant Scipion vaincueur,
A souffrir que par son ottroy
Sophonisba la Royne au Roy
Masinissa soit concedee
Non point au triomphe gardee.
Scipion.
Voicy les prisonniers que lon m'ameine et celluy qui marche le premier devant tous les autres est le miserable Roy Siphax qui me faict grande pitié: Et en effect le voyant en si pitoyable estat je resoubz en moymesme que tous tant que nous sommes de vivans sur la terre ne sommes qu'umbres et songe de fumée. O Dieux en quelle Majesté, et en quelle hautesse je le vy lors que Hasdrubal et moy arrivasmes tous deux à un mesme jour en sa maison! Cela nous monstre bien que la fortune ressemble proprement à verre, qui plus est clair, plus est dangereux à rompre: et n'y a jamais homme tant aymé des Dieux qui se puisse promettre asseurance de sa fortune et de son estat pour un seul jour.
Caton.
Scipion, les prisonniers sont arrivez, ordonnez ce qu'il vous plaist en estre faict.
Scipion.
Que tous les autres soient serrez en ces tantes la, et tenus bien seurement: Le Roy Siphax demourera icy avec moy.
Caton.
Il y a grande foulle de peuple accourue de toutes pars pour les voir, nous aurons beaucoup à faire à les conduire jusques la.
Scipion.
Quelle malheureuse fortune Siphax vous à conduit à faire accord avec noz ennemys sans avoir satisfaict à la ligue et à la foy premierement jurée avec nous? Et vous à davantaige esmeu à prendre les armes contre le peuple Romain qui les avoit prinses pour vous contre ceux de Carthage.
Siphax.
La seule cause, Scipion, en à esté l'amour de Sophonisba, laquelle estant affectionée envers son pays, autant ou plus que dame le sçauroit estre, et m'ayant tellement enflammé le cueur de l'amour de sa bonne grace, et de son incomparable beauté, qu'elle avoit toute puissance de disposer de moy à sa volonte, sceut si tresbien dire que finablement elle me retira de vostre alliance, et me tourna du tout à celle de son pays. Ainsi m'a elle consequemment reduit du comble de la felicité ou vous m'avez autresfois veu, en l'abisme de misere, ou vous me voiez maintenant, En laquelle toutesfois encores ay-je reconfort que le plus grand ennemy que j'aye en ce monde l'a prinse pour sa femme, Car j'ay bonne esperance qu'il ne sera point plus constant que j'ay esté, ains à l'adventure pour la jeunesse en laquelle il se treuve, plus esblouy de l'amour, et plus leger: dont finablement s'en ensuyvra sa ruyne, laquelle me sera reconfort et vengeance tresagreable de la mienne. Au reste s'il est vray que la prosperité acquiere les amys, et l'adversité les espreuve, vous n'aurez jamais occasion plus grande de faire congnoistre au monde, combien vous estes digne de l'amytié de tous ceux qui estiment la vertu, si sans avoir esgard ny à la faulte que j'ay commise, ny à la calamité en quoy je suis encouru, vous vous monstrez en ce mien extreme besoing souvenant de l'amitié privée que nous avons autresfois contractée ensemble.
Scipion.
Certainement j'ay tousjours esté, et suis encores desplaisant de vostre erreur, tant pour le regard de vous, comme de moy aussi: car il n'est point blesseure qui plus ennuye que d'avoir de maladvisez amys, qui veulent qu'on espouse leurs faultes: comme vous qui maintenant vous estes vous mesmes reduit à telle calamité, que je (le desirant) ne vous puis secourir.
Siphax.
Je ne vous demande point liberté, sachant tresbien qu'il n'est point en vous de la me donner n'y ne crains point à mourir: Car qui se treuve en l'estat ou je suis ne peult si non gaigner, en perdant bien tost la vie. Mais je desirerois que l'on executast promptement ce qui doibt estre faict de moy sans me faire languir en tourment.
Scipion.
N'aiez doubte de telle chose: Car de ma part vous sera faict tout le bon traictement qu'il m'est permis de faire à un prisonnier ennemy: Qu'il soit conduict en mon logis et songneusement gardé. Au demeurant traicté non comme prisonnier de guerre, mais comme mien amy.
Siphax.
Dieu vous doint heureuse yssue de ceste vostre entreprinse, et de toute autre aussy. Puis que vous estes tel que non seulement voz gens, mais encores voz ennemys, sont contrainctz de vous aymer.
Dames.
He Dieux tant j'ay de douleur et de pitié au cueur, quand je considere le piteux estat ou ce miserable prince est reduict, Qui n'agueres estoit si grand, si riche, et si puissant Roy, et ores tout à coup se trouve esclave prisonnier et indigent de toutes choses.
Scipion.
Avez vous point noté les parolles de Siphax? quand il m'a dict que les persuasions de Sophonisba ont esté les poingnans aiguillons qui l'ont incité contre nous: Cela me faict penser qu'il sera bon de pourveoir à ce que ses doulx attraiz ne nous soustraient encores ceste aultre icy.
Caton.
J'ay entré dedans la ville, et ay parlé à Masinissa lequel m'a dict qu'il estoit contant de s'en remetre et rapporter à vostre ordonnance.
Scipion.
Estimez vous qu'il soit pour se contenter que lon la luy oste?
Caton.
Je pense qu'il le fera bien à regret.
Scipion.
C'est tout un pourveu qu'il le face: car des remeddes que lon applicque aux blesseures il n'y en a point qui soient si douloureux que ceux qui sont ordinairement les plus salutaires.
Caton.
Voile-cy venir en personne, parles en vous mesmes avecques luy.
Dames.
Helas seigneur quelle batterie s'appareille contre vostre amour et desir.
Scipion.
Vous soyez le bien venu Roy Masinissa, Car à la verité vostre valeur merite toute louange. J'oy tant de personnes qui s'accordent à exalter les haulx exploictz de prouesse et de prudence, que vous avez faictz en la bataille, que je vous en seray en mon particulier obligé eternellement, mais oultre cela le Senat et Peuple Romain vous en rendront le loyer que vous meritez: car ilz n'ont jamais accoustumé de laisser un bon service sans le remunerer.
Dames.
Ce propoz me donne quelque esperance.
Masinissa.
Je ne veulx point nier que je ne sois bien aise d'entendre que je vous aye approuve mon devoir, car aussy à la verité y ay-je faict entierement ce que j'ay peu, sans aultrement en esperer recompense. Car le plus grand loier que j'en sçaurois recevoir à mon gré, est que mon service soit agreable à un peuple sy honorable.
Scipion.
Retirez vous un peu à part vous aultres, et nous laissez icy Masinissa et moy tous seulz.
Dames.
Tirons nous un peu à l'escart jusques à ce que nous saichons ce qui devra estre de Sophonisba.
Scipion.
Je pense Roy Masinissa que ce qui vous convia à me porter amitié, premierement fut que vous cuidastes voir en moy quelque umbre et apparance de vertu, et vous à ceste amitié conduict à commetre vostre personne propre et toute vostre esperance en ma foy: mais il fault que vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en moy, si aucune en y a nulle aultre ne me donne contentement n'y ne me rend tant honoré, comme faict la temperance et continence de commander à tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussy semblablement adjoustissiez encores celle la, aux autres grandes que vous avez. Car soiez asseuré que les voluptez qui nous environnent et aissaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage ou vous et moy nous trouvons maintenant, que ne sont pas les ennemys armez: et que celluy qui avec la temperance refrene ces cupiditez, et ce dompte soymesmes, merite plus de louange et de gloire, Que celluy qui avec les armes au poing surmonte ses ennemys. Or quant à ce que vous avez faict en mon absence tant de la personne vaillamment, que de bon sens prudemment, je l'ay tousjours voulentiers publicquement presché, et me demourera eternellement fiché en la memoire, mais quant au reste, j'ayme mieulx que vous le repensiez à part en vous mesmes qu'en le vous disant vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement, que Sophonisba est prisonniere et proye du peuple Romain: et par consequent que vous ne povez disposer d'elle en aucune maniere. Pourtant vous admoneste-je que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la fault au premier jour envoier à Rome. Parquoy si d'avanture vous avez mis legerement vostre amour en elle, surmontez en cest endroit vostre dereiglé appetit, et vous donnez garde de deshonnorer (avec ce seul vice d'incontinence) tant d'autres belles vertuz que vous avez: ny ne vueillez perdre ou obscurcyr la grace de tant de bons services que vous avez cy devant faicte au peuple Romain, par ceste seule faute trop plus grande que n'est l'occasion d'icelle.