LA CHASSE AUX ÉLANS.
Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue noire qui couraient effarés çà et là.
Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à envelopper la nature comme d'un épais linceul.
Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides par le malheur.
Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la pauvre Rant-chaï-waï-mè.
Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté du désert.
Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
—Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà un oiseau qui chante bien tard.
—Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
—Caray! de quel augure parlez-vous?
—J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un malheur.
—Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu besoin de présages pour cela!
En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres situés sur la lisière du camp.
Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López secoua la tête et reprit sa promenade.
La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait en proie à une grande émotion intérieure.
Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se réveiller.
Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes élans rôdaient parmi les arbres.
A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue veille, il partit avec les chasseurs.
A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
—C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
—Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante auprès d'un tombeau ça porte malheur.
Don López haussa les épaules avec dédain.
Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut point d'intérêt pour les gambucinos.
Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
Alors il se passa une chose étrange.
Les peaux d'élans tombèrent toutes à la fois sur le sol pour faire place au Faucon-Noir et à ses compagnons, qui profitant de la stupeur des gambucicinos à cette métamorphose extraordinaire, chassèrent leurs chasseurs en leur jetant à leur tour sans perdre de temps chacun un lasso sur les épaules et les renversant à terre.
Don López et ses hommes étaient prisonniers.
—Eh eh! compagnons, dit Fleur-de-Genêt en ricanant, comment trouvez-vous celui-là!
Les gambucinos atterrés ne répondirent rien et se laissèrent garrotter en silence. Un seul murmura entre ses dents:
—J'étais bien sûr que cette scélérate de hulotte nous porterait malheur!
A cette boutade, le Faucon-Noir sourit avec finesse, et, mettant deux doigts de sa main gauche dans sa bouche, il imita le chant de la hulotte avec une telle perfection, que le gambucino qui avait parlé leva machinalement les yeux vers le sommet des arbres.
A peine le chant avait-il cessé, qu'un bruit et un froissement de feuilles se fit entendre, et Rant-chaï-waï-mè, écartant les buissons, vint toute palpitante se jeter dans les bras du Faucon-Noir qui la pressa sur son cœur.
—Enfin tu m'es rendue! s'écria-t-il avec un accent impossible à rendre.
—Pour toujours! répondit-elle en cachant sa tête charmante dans son sein.
Don López ne put retenir un cri de rage, et il fit un effort terrible pour se débarrasser des liens qui le retenaient et s'élancer sur le chasseur; mais les gens qui l'avaient attaché savaient trop bien faire les nœuds et la corde était trop solide pour se rompre; au contraire le lasso lui entra si cruellement dans les chairs, qu'il retomba vaincu et désespéré sur le sol.
Le Faucon-Noir s'avança alors vers les retranchements.
Les gambucinos restés à la garde du camp avaient assisté avec une colère impuissante à ce qui s'était passé.
Le Faucon-Noir prit immédiatement possession du camp, plaça des sentinelles et laissa reposer sa troupe, car il comptait partir le lendemain pour se rendre au village des Iowaïs, dont le père de Rant-chaï-waï-mè était le principal chef.
Le soir, trois cents guerriers pawnies alliés du Faucon-Noir arrivèrent au camp, ce qui le mit à la tête d'une troupe d'élite, avec laquelle il pouvait hardiment traverser la Prairie sans craindre d'être insulté. Au coucher du soleil, une des sentinelles signala un nuage de poussière qui arrivait comme un tourbillon.
Bientôt on distingua, reluisant aux derniers rayons du soleil, les armes d'une troupe nombreuse d'Indiens qui accouraient au galop.
Le Faucon-Noir plaça ses hommes aux retranchements pour être prêt à repousser l'attaque qui sans doute le menaçait, et il attendit.