NÉCULPANGUE.

Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de son compagnon en lui disant:

—Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus utile que sa mort.

Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.

Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.

—Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si heureusement pour lui.

—Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui cherche un placer.

—Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et l'ami de don López Arriaga.

—Chef, je vous assure que vous vous trompez.

—Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos projets?

Le Mexicain baissa la tète.

—Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.

—La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.

Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.

—Parlez! murmura-t-il.

—Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et de les suivre.

Pépé Naïpès obéit sans résistance.

Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne savaient plus de quel côté se diriger.

Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.

Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi vite qu'ils s'étaient montrés.

Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer une parole.

Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.

Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.

Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait attaqué le camp et s'en était emparée.

C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga avait annoncé l'arrivée à don López.

Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.

—Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au pouvoir de ses ravisseurs?

A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des tomahawks et les canons des rifles.

—Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

—Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.

—Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.

Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.

Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.

—Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service à mon frère.

—Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.

—Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?

—Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis certain qu'il sera de mon avis.

—Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, et je ne savais ce que je faisais.

—Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines circonstances.

—Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.

—Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.

—Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?

—Parlez, chef, je suis à vos ordres.

—Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?

—Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!

—Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?

—Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.

—Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.

—Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef indien.

—La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.

—En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.

—Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est devenue? dit Nauchenanga.

—Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.

En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de Néculpangue.

—Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il peut se retirer.

—Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.

Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.

—Que veut faire de cet homme notre grand médecin?

—Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.

—Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut honorer.

—Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.

Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.

Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la victime qu'ils convoitaient.

—Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui appartient: Jurùpari sera content.

—Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, répondit le devin avec un sourire de satisfaction.

Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant ébranlée par son hésitation.

Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du supplice.


[VIII]