LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti sous les eaux ou dévoré par les flammes.
A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
Le chasseur abandonna la poursuite de don López.—Que demandent mes frères? dit-il.
—Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes qui attendaient de lui leur salut.
—Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, alors, que Wacondah vous protège.
Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se laissaient tuer sans opposer de résistance.
Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en pleine poitrine.
Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux animaux.
Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient déjà à les lancer dans les flots.
Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses côtés avec un sifflement sinistre.
—A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à mon secours!
—Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière pour venir en aide à celle qu'il aimait.
—Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la main.
En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre infranchissable s'ouvrit entre eux.
Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers se remirent à la recherche de leurs ennemis.
Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se nommait Waeh ing-guh sah-ba, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi pour sa sépulture.
C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du guerrier Indien et de son cheval[1].
Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin de tout préparer pour une vigoureuse défense.
Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme du charqui. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient imperceptible.
Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de guerre et des objets indispensables à leur campement.
Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité considérable d'eau.
Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
—Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
—Hum! fit le ranchero, seul?
—Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et puis, que craignez-vous?
—Eh! d'être scalpé, donc!
—Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous tués.
—C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
—Oui, et dans le nôtre.
—Ah!
—Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez avec vous une outre d'aguardiente; l'Œil-Gris, auquel vous montrerez cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les conduirez ici. M'avez-vous compris?
—Parfaitement.
—Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans vos mains le sort de tous vos compagnons.
Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le suppliaient de se hâter.
Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à demi étranglé sur le sol.
Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les cachaient et se précipitèrent sur lui.
—Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis mort.
[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington Irving, intitulé Astoria.
[2] Villages.